Lespital (répàladev)

TRA monte sur la première marche du podium des découvreurs de la solution de ma dernière devinette. LGF occupe la seconde. Bravo à tous les deux !

Il fallait trouver Lespital, nom d’un lieu-dit présent à :

♦ C1 : Cabanès, dans le canton de Céor-Ségala dont le chef-lieu est Baraqueville, en Aveyron.

♦ C2 : Castelnau-de-Montmiral, dans le canton de Vignobles-et-Bastides, dont le chef-lieu est Rabastens, dans le Tarn.

♦ C3 : Murasson, dans le canton des Causses-Rougiers, dont le chef-lieu est La Cavalerie, en Aveyron.

♦ C4 : Saint-Rome-de-Tarn, pour lequel je reconnais avoir fait une erreur dans l’énoncé de la devinette. Je l’ai situé dans le même canton que le précédent alors qu’il n’en est rien ! Il s’agit en réalité du canton de Raspes et Lévezou dont le chef-lieu est Pont-de-Salars. Merci à LGF pour m’avoir signalé cette erreur.

En gros, c’est par là :

local lespital

et plus précisément ici :

lespital 1

Le nom de Lespital apparaît, m’a-t-on fait remarquer, dans d’autres communes. C’est vrai, mais ces lieux-dits n’apparaissent pas chez Géoportail auquel je me réfère le plus souvent en appui du CD de l’IGN qui n’est plus vraiment à jour (le fichier Fantoir est sans doute plus complet mais quasiment illisible, peu pratique et d’emploi difficile).

Un peu de toponymie 

Lespital : on reconnaît sans difficulté dans ce nom l’occitan l’espital, « l’hôpital », ayant subi l’agglutination de l’article. N’oublions pas qu’une grande partie des terres de cette région fut propriété des Templiers puis des Hospitaliers : les lieux-dits Lespital étaient sans doute des possessions de ces ordres religieux.

Cabanès : longtemps écrit aussi sans accent (ce qui était fort utile pour le différencier de son équivalent tarnais) ce nom provient de la forme méridionale cabana issue du bas latin capanna, lui-même hérité du gaulois, et accompagnée du suffixe locatif –ès (du latin –ensis). Cet occitan cabana a été emprunté par le français, d’où « cabane ».

Castelnau-de-Montmiral : le latin castellum désignait à l’origine le poste de garde du castrum, le camp fortifié. Castellum a bénéficié par la suite d’une importante extension de sens, et castèl / chastèl est demeuré l’unique appellatif de la demeure féodale fortifiée et souvent protégée par des remparts, un donjon, des tours et parfois un fossé. Dans le nom Castelnau, l’épithète nau est une variante (avec ouverture ò de a) de nòu, « neuf ».  Le déterminant Montmiral, Monte Miraill en 1259, du latin mons miratus, est un toponyme laudatif : c’est le « mont attirant le regard », plutôt que le « mont d’où l’on regarde » [Il s’agit bien de Montmiral et non de Montmirail]. Une maladrerie est attestée à Montmiral  au début du XIIIè siècle, puis un hôpital Saint-Jacques au XVIè siècle.

CPA Castelnau de Montmirail

Murasson : attesté castel de Muratione au XIè siècle, du bas latin muratio, murationem, « ensemble de murs d’enceinte ».

Saint-Rome-de-Tarn : attesté villa S. Romani en 1269, du nom d’homme latin Romanus. Ce cognomen Romanus, signifiant « Romain », peut faire référence à : un martyr de Rome en 258, sous Valérien, un légionnaire qui fut converti par le diacre Laurent dont il avait la garde en attendant son exécution et qui fut donc également condamné (plus con, tu meurs !) ;  un confesseur de Blaye au IVè siècle, célèbre parmi les bateliers de la Gironde au IVè siècle dont il devint le saint patron (confesseur et patron de ceux qui vous mènent en bateau, ça se tient !)  ; un ermite du Jura du Vè siècle, fondateur de monastères dont l’abbaye de Condat, à l’origine de Saint-Claude (merci pour les pipes !) ; un évêque de Rouen du VIIè siècle qui combattit le paganisme. Selon un guide touristique (Le Petit Futé) qui, hélas! ne cite pas ses sources (sans doute parce qu’il n’y en a pas, oserais-je ajouter) le bourg aurait été fondé par « les Romains, les premiers à se lancer, sur le site Roma ad Tarnum, dans l’exploitation de mines d’argent ». Le déterminant apparait dans les textes en 1322 avec Sancti Romani de Tarno.

Quelques explications

■ Je ne reviens pas sur les distances en  kilomètres, qui n’étaient là que pour montrer que les quatre communes à chercher l’étaient dans un périmètre réduit. Et, donc, que le micro-toponyme à trouver devait être exprimé dans une langue régionale — ce qui est le cas !

■ « C1 et C2 (…) dont les noms désignent des habitations de standing opposés » : entre la cabane de Cabanès et le château de Castelnau-de-Montmiral, à moins d’être un enfant rêvant alternativement d’une cabane dans les branches d’un arbre et d’un château de la Belle au Bois dormant, on sent bien (une fois adulte — et c’est bien là un problème ! ) que le standing n’est pas exactement le même.

■ « C3 et C4 (…) dont les noms évoquent une enceinte pour la première et la Ville pour la seconde » : on aura compris que c’est la majuscule initiale à la Ville qui était importante. C’était une allusion à l’Urbs, la « ville d’entre toutes les villes », c’est-à-dire Rome — et, par ricochet, à Saint-Rome-de-Tarn. Pour l’enceinte et Murasson, cf. plus haut  (ben oui, faut suivre !)

■ « C4, bien que dans le même département que C1 et C3, porte un nom déterminé par le nom du département où se situe C2. » : Saint-Rome-de-Tarn est en Aveyron, comme Cabanès et Murasson et contrairement à Castelnau-de-Montmiral qui est dans le Tarn. On notera que la commune, arrosée par le Tarn, est dite de Tarn et non pas du Tarn ou sur le Tarn

■ « C1 et son chef-lieu de canton portent des noms évoquant des habitations modestes comparables. » : les cabanes de Cabanès sont comparables aux baraques de Baraqueville. Ce dernier nom est une formation récente (début du XXè siècle) associant baraque et ville. Je ne reviens pas sur l’étymologie de « ville », connue de tous (du moins, je l’espère). Quant à « baraque », on peut y voir le bas latin barrum, « boue, pisé » (peut-être issu de l’ibère *barrum, « argile ») ou un dérivé de barra, « barre ».

Les indices du dimanche

Ils concernaient les « régions » où se situent les quatre communes.

indice b 03 04 2022 ■ pour C1, c’est-à-dire Cabanès : il fallait reconnaître du seigle, à l’origine du nom de « la région du Ségala qui s’étend, en Aveyron, de Rodez à Réquista et de Saint-Beauzély à Rieupeyroux, délimitant une vaste zone de terre à seigle ». (vvlt)

indice a 03 04 2022 ■ pour C2, c’est-à-dire Castelnau-de-Montmiral : cette bouteille en verre bleu devait renvoyer aux verreries forestières de Grésigne. Le nom de cette forêt provient de l’occitan gresinha, « lande, terrain boisé », lui-même issu d’un pré-celtique cres ou gres, « terrain pierreux et maigre où la roche affleure ».

indice c 03 04 2022 ■ pour C3 et C4, c’est-à-dire Murasson et Saint-Rome-de-Tarn en Aveyron : ces brebis de Lacaune rappelaient l’élevage à la base du fromage de Roquefort dont s’enorgueillit le département.

Les indices du mardi

indice a 05 04 2022 ■ « pour le chef-lieu du canton où se trouve C1 », c’est-à-dire Baraqueville : Roger Béteille, alias « Monsieur Airbus », est né en 1921 à Vors, fusionnée en 1973 avec Carcenac-Peyralès pour former Baraqueville.

indice d 05 04 2022-Le ■ « pour le chef-lieu du canton où se trouve C2 », c’est-à-dire Rabastens (vvlt), « et sa toponymie » : le jeune prêtre Ernest Nègre parcourut à bicyclette en 1940-41 le canton de Rabastens, en notant les noms de tous les lieux-dits, ruisseaux ou champs conservés dans la mémoire des habitants, dans le but d’écrire sa thèse de doctorat intitulée Toponymie du canton de Rabastens (publiée en 1959). Certains le soupçonnèrent alors, dit-on, d’être un espion déguisé en prêtre. C’est une anecdote bien connue des toponymistes (près de 6000 toponymes relevés rien que dans ce seul canton, ça donne un aperçu du travail qui reste à accomplir …)

indice c 05 04 2022 ■ « pour le chef lieu de canton où se situe[nt] C3 [et C4] », c’est-à-dire La Cavalerie (vvlt) : le nom des Tuniques Bleues est une référence à l’uniforme (blue coat) de la cavalerie de l’Union pendant la guerre de Sécession. La couverture montrée ici est celle du numéro 12 — celui du département de l’Aveyron !

 

Mon Larzac : supplémént toponymique

Voici, comme promis un supplément toponymique à mon petit feuilleton larzacien:

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Paysans de l’Aveyron – 1913

Larzac : apparaît sous la forme latinisée Larzacum en 1301. Le suffixe -acum indique un nom gallo-romain. Certains ont cru voir dans le radical le mot larix, nom latin du mélèze. Le Larzac serait alors « la pays du mélèze » : c’était oublier que le causse dénudé et rocailleux se prête mal à la présence de tels arbres. L’explication la plus logique est que le premier élément correspond à un nom de personne Larcius ou Lartius, propriétaire du domaine.

La Cavalerie: on trouve écrit en 1198: La maison del Temple que hom appella de la Cavallaria. Il s’agit de l’ occitan cavalaria « commanderie des chevaliers du Temple » (comme pour un lieu-dit de la  commune de Livré en Ille-et-Villaine, ou de la Bastide- des -Jourdans dans leVaucluse). Incidemment, les amateurs d’histoire des mots auront remarqué dans le texte de 1198 ce  hom qui n’est plus tout à fait le  homo latin mais qui n’est pas encore le  on qu’il est devenu aujourd’hui.

Raja del Gorp aussi écrit Rajal del Guorp. De l’occitan raja, « cascade, source, fontaine»  avec un sens de jaillissement et gorp, « corbeau».

La ferme de La Blaquière : ce nom est issu du pré-latin blaco, « chêne blanc », accompagné du suffixe latin  -aria,« surface, aire ».

La ferme des Truels: issu du latin trulium, qui a donné l’occitan truèlh, «pressoir pour la vendange, fouloir, lieu où l’on foule, où l’on presse». Truel est le nom d’une commune de l’Aveyron que l’on trouve nommée trolium en 1383.

Aveyron: attesté sous ce nom dès 783: alveum Avarionis, « le lit de l’Aveyron ». Mais ce mot ne s’explique ni par le celtique ni par le latin. Il doit donc appartenir à une couche linguistique antérieure. Tout au plus peut-on supposer y trouver un premier élément Av-, de sens hydronymique ( cf. l’ancien nom de Bourges, Avaricum, sur les rives de l’Avara, aujourd’hui Yèvre). Cet élément Av- aurait été rallongé d’abord d’un suffixe -ar, puis d’un autre suffixe –on, tous deux fréquents dans les noms de cours d’eau.

Pour ne pas vexer mes amis bretons ( qui se comptent malgré tout sur les doigts d’une patte de mon rhinocéros préféré), je rappelle que Benodet signifie en breton « pointe, embouchure de l’Odet ». On donne au nom de ce fleuve côtier une origine pré-celtique : il s’agirait d’odonna, que l’on décompose en od-, « torrent » et -onna, « eau ».