Et le laurier

Le bouquet garni commencé avec le thym et le romarin dans ce billet ne serait pas complet sans une feuille de laurier !

De nombreux toponymes sont liés au laurier-sauce ou laurier-noble ( Laurus nobilis ) dont les feuilles étaient tressées en couronne ornant le front des vainqueurs — et entraient aussi dans la pharmacopée et la gastronomie.

On trouve ainsi avec le latin laurus accompagné de différents suffixes :

  • suffixe collectif -etum : Lauraët ( Gers ), Lauret ( Hér. et Landes), Loreto-di-Casinca ( H.-Corse ) et Loreto-di-Tallano ( Corse-du-Sud) ainsi que Le Lorey ( Manche) ;
  • suffixe collectif pluriel –eta : Laurède ( Landes ) et Laurède-Basse et Laurède-Haute à Villerouge ( Auv. ) ; ;
  • suffixe –icia : Lauresses ( Lot ) ;
  • suffixe –ea : Laurie ( Cantal ) et Lauris ( Vauc.) ;
  • suffixe –osum : Lauroux ( Hér.).

Le simple laurus a donné l’ancien français laur ou lor, à l’origine de toponymes comme Laur ( à Camarès dans l’Aveyron ), Le Lau ( à Vieussan et au Bosc dans l’Hérault ), Villelaure ( Vauc.) et aussi des Montlaur ( Aude, Aveyron, H.-Gar., Drôme) ou Lormont ( Gir.), Montlaux ( Alpes-de-H.-P.), Roquelaure et Roquelaure-Saint-Aubin (Gers ), etc. Dans ces derniers toponymes, où « mont » comme « roque » sont mis pour « château », le laurier est utilisé au sens emblématique de la victoire plus que comme une référence à la présence réelle du végétal sur les lieux.

Le nom latin laurus du laurier est issu du celtique blawr, signifiant « toujours vert », qui a aussi fourni l’anthroponyme gaulois Laurus, à l’origine de nombreux toponymes pouvant prêter à confusion. Ce sont les suffixes en principe réservés aux noms de personnes qui nous permettent alors de faire le tri entre le végétal et l’humain. C’est le cas de Laure-Minervois ( Aude, avec -anum), Laurac ( Ardèche et Aude — à l’origine du Lauragais — avec -acum ), Lauraguel ( Aude, diminutif en -ellum ) et aussi de Laurabuc ( Aude, avec bug, variante de puch, dérivé de podium, « hauteur » ). Le dérivé gallo-romain Laurius a donné, avec -acum, Leury ( Aisne), Loiré ( Ch.-Mar.), Lorey ( M.-et-M.), Lorry (Mos.), Loury ( Loiret ) et Loray ( Doubs). Les noms de personne Laur et Laure sont à l’origine entre autres de Sainte-Laure ( P.-de-D.) et de Saint-Laurs (Deux-Sèvres) et de très nombreux autres noms de lieux.

Les faux-amis sont légion ( de César, comme les lauriers ) notamment :

  • par confusion avec le latin aurea, « d’or » à prendre au sens de « magnifique », comme pour Valaurie ( Drôme, Valle Aurea en 1147 ), Valaury ( aux Arcs, à Solliès-Toucas et à Trans-en-Provence dans le Var, à Melve et Valernes dans les Alpes-de-H.-P., à Poussan dans l’Hérault, etc. ) ou Vallauris ( A.-Mar., Vallis Aurea en 1046) ;
  • avec une agglutination de l’article devant des dérivés d’aureus, « or », comme pour Laurière ( H.-Vienne ) qui est une ancienne Auraria ( 1080 ) devenue Laurieira ( 1110 ). L’occitan aurièra, à l’origine de plusieurs micro-toponymes dans le Massif Central, désigne « un des monticules artificiels qui résultent des fouilles faites pour rechercher le minerai d’or » ( une autre explication fait de aurièra une variante de ourièro, « orée, lisière, bord d’un champ ») ;
  • par confusion avec le nom du loriot ( latin aureolus ) comme à Loriol-du-Comtat ( Vauc. ) ou Loriol-sur-Drôme ( Drôme ) ;
  • par confusion avec des noms propres récents comme pour Lauresses ( Lot ), qui sont d’anciennes Laurensas ( XIVè siècle ), des « ( terres ) de Laurens », devenues Lauresses par attraction du féminin Lauressa, attesté sur place, du nom propre Laur .

Les noms de hameaux, lieux-dits et autres écarts dérivés du laurier sont innombrables et de tous types comme Le(s) Laurier(s), La ou Les Laurière(s), des Laurie(s), des Lauret (s), etc. On ne m’en voudra pas de ne pas tous les citer, d’autant que, là aussi, les confusions ( notamment avec des noms propres ) sont sans doute possibles. Je mentionnerai toutefois :

  • l’ île Lavrec de l’archipel de Bréhat ( C.-d’A.) qui était appelée insula Laurea vers 880, « île des lauriers », traduit en breton Enez Lavreg. L’étymologie donnée sans filtre par wikipedia vaut le détour
  • le catalan llorer qui apparait dans le Rec del Llorer à Cerbère ( P.-O., avec rec pour « ruisseau, rigole, ravin » ) ;
  • le corse alloru qui se retrouve dans la Valle d’Alloru à Calenzana ;
  • le provençal lausièr qui a laissé sa trace dans une quinzaine de Lausière (s ) ;
  • le languedocien baguier qui est présent dans quelques Baguier ( notamment dans le Var et les B.-du-R.) et un Baguiers ( à Sainte-Croix-Vallée-Française, Lozère).

Mon blog étant aussi consacré à la langue française, c’est le moment de rappeler que ces baies de lauriers sont à l’origine d’une hypothèse relative à l’étymologie de « baccalauréat » qui pourrait être issu de bacca laurea.

Le cas Lorette ( Loire )

Cette commune de la Loire ( célèbre grâce aux frères Jackson et à Alain Prost, excusez du peu !) est issue d’un hameau nommé Le Reclus au XVIIIè siècle. Au siècle suivant, l’exploitation florissante de la houille permit à une riche famille d’industriels d’édifier une gare et une chapelle dans un quartier qui prit le nom de Lorette, en référence à la ville italienne Loreto, alors célèbre pour son pèlerinage. Le nom du lieu-dit est passé à la commune lors de sa création en 1847. Le nom de la ville italienne procède bien du latin laurus accompagné du suffixe collectif –etum, mais il s’agit dans ce cas particulier ligérien d’un toponyme importé, contrairement aux Loreto corses vus plus haut.

Les « grisettes », actrices, femmes galantes et autres « essuyeuses de plâtre » parisiennes ont trouvé à se loger au XIXè siècle dans le quartier de Notre-Dame-de-Lorette. À force de les entendre donner leur adresse « derrière l’église de Lorette » aux galants qui les reconduisaient chez elles, on finit par les surnommer les « lorettes ». Ce qui n’était qu’un juste retour des choses quand on se souvient que, du temps de Louis XIV, une branche de laurier clouée à la porte prévenait que la maison abritait des prostituées. Madame de Maintenon persuada un jour le roi d’interdire la prostitution … et les lauriers furent coupés.

Le cas Lorris ( Loiret )

Résidence royale au Moyen Âge, Lorris bénéficia d’une charte d’affranchissement qui servit ensuite de modèle à d’autres villes. La première mention latine de la résidence date de 1112 : actum Lorriaci in palatio et la première mention romane Lorri date de 1169. et c’est là que grammatici certant : la présence des deux -r- a fait exclure par Dauzat & Rostaing ( DENLF* ) une formation en -acum à partir du nom gallo-romain Laurius ou *Lorius, mais sans proposer autre chose. Cependant l’objection n’est pas convaincante quand on remarque qu’à la même époque Loury ( Loiret ), attesté Lauriacus au Xè siècle est écrit Laurreio en 1157 et Loiré (M.-et-L.), Lauriacum en 760, s’appelle ( ecclesia de ) Lorriaco en 1148. Ainsi, l’écriture avec deux -r- de Lorris n’exclut-elle pas un dérivé de Laurius avec –acum (DNL* ). Ernest Nègre ( TGF *) propose une formation sur le nom de personne germanique Lotherus qui, après amuïssement du -t- intervocalique, pourrait convenir. Il faudrait, pour trancher, avoir des formes du nom plus anciennes. Le –s final de Lorris est tardif et parasite.

Vite fait et sans doute pas très bien fait, mais concocter une devinette sur ce sujet n’est pas chose aisée ! Il faudra pourtant trouver :

■ facile :

une ville antique, plus ou moins mythique, au milieu d’une forêt, plus ou moins mythique, dont nous parlent quelques auteurs antiques et qui devrait son nom au laurier… Le gentilé serait à l’origine des anthroponymes qui ont traversé les siècles et qui sont couramment encore utilisés aujourd’hui, un peu comme si Parisien ou Lyonnais étaient devenus des prénoms.

■ très difficile :

un tout petit lieu français dont le nom associe celui d’un fruit exotique à un prénom féminin relatif au sujet du billet ; en l’absence d’une raison clairement identifiée, le sous-entendu grivois reste tout à fait probable pour expliquer ce nom …

*cf. la page Bibliographie.

De quelques pays déterminants

Un court dialogue valant mieux qu’un long dessin — du moins dans ce cas — je vous propose celui-ci :

— « Pouvez-vous m’indiquer la route pour Mézidon ?

— Ça dépend.

— De quoi ?

— Mézidon tout court ou Mézidon-les-Deux-Pieds ? »

Si vous avez été suffisamment attentif à cet échange aussi bref que courtois, vous en aurez déduit qu’il existe deux Mézidon dont l’un, sans doute plus petit ou situé sur une route moins fréquentée ou au contraire voulant montrer sa singularité, a tenu à se démarquer de l’autre qui lui faisait de l’ombre, à se singulariser, à se déterminer. À moins que — et c’est l’explication la plus courante — l’administration ( j’ai failli écrire  « la République », mais le clergé avait déjà fait une grosse part du boulot avant elle ) n’ait jugé bon d’intervenir pour différencier ces deux Mézidon, le plus souvent à la demande des services postaux. Le deuxième Mézidon se différencie ainsi du premier par ses deux pieds, comme d’autres villages se distinguent par leurs deux églises.

Un déterminant sert donc à différencier les villes qui portent le même nom . Le déterminant le plus classique est celui du cours d’eau qui baigne la ville ( Romans-sur-Isère, Chalon-sur-Saône, etc.) ou de la montagne qui la surplombe ( Saint-Jean-Pied-de-Port) ; quelquefois, on utilise la situation topographique (Pagney-derrière-Barine, Saint-Sauveur-le-Bas, etc. ), d’autres fois on utilise le nom du propriétaire ( Marly-le-Roi,  Bourg-la- la Reine, Vaux-le-Vicomte, etc.) ou encore d’autres noms faisant appel à un particularisme local ( Juan-les-Pins, Aix-les-Bains, etc.).

Parfois  le déterminant est si ancien qu’on a du mal à en saisir le sens : le plus souvent, il s’agit du nom d’une région — d’un pays — depuis longtemps oubliée, dernière trace d’un pagus , d’une civitas, d’un comté, etc.

Si je vous dis Aix-en-Provence ou Châlons-en-Champagne vous voyez tout de suite où se trouvent ces villes mais si je vous dis Villefranche-de-Lauragais ou Clermont-en-Argonne, … vous comprenez bien sûr le sens du toponyme ( une ville franche — sans impôts — pour la première ou une montagne éclairée par le soleil donc un château que l’on voit de loin pour la deuxième) mais quid du Lauragais ou de l’Argonne ? Si vous savez, depuis un fait divers et une Garde à vue célèbres, où se trouve Bruay-en-Artois, savez-vous d’où vient cet Artois ? Et Vitry-en-Perthois ?

  • Lauragais : il s’agit d’une région naturelle  autour de Laurac dans l’Aude, où se trouve la ligne  de partage des eaux entre Méditerranée et Atlantique, au Seuil de Naurouze. Les habitués de mon blog auront tout de suite vu avec raison en Laurac  un ancien Lauracum  issu du nom de personne gaulois Laurus et suffixe possessif -acum. Le nom Laurac est attesté dès 932 pour la ville  et Lauragense en 1150 — de Laurac et suffixe d’appartenance -ense  —  pour le Lauragais. Une autre hypothèse fait dériver le nom du nom latin laurus du laurier accompagné du suffixe gaulois -aco qui prendrait alors un sens collectif attesté par ailleurs dans quelques cas particuliers.

lauragais

  • Argonne : région naturelle aux confins de la Champagne et de la Lorraine. Nous devons remonter, pour en comprendre le sens, au nom qu’Aristote donne au IVè s. av. J.-C. aux Alpes : Όρϖν τϖν Άρκυνΐων ( « les  monts Arkounion »). Au Ier s.  av. J.-C. , dans ses Commentaires sur la guerre des Gaules, César nomme ainsi une vaste forêt  qui couvre la quasi-totalité de la Germanie : Hercyniam silvam, quam Eratostheni et quibusdan Graecis fama notam esse video, qua illi Orcyniam appelant. Il s’agit  de « la forêt hercynienne qui me paraît avoir été, par la renommée, connue d’Ératosthène et de quelques autres Grecs, sous le nom d’Orcynie ». Les deux noms, le grec comme le latin, sont  issus de l’indo-européen *perkunia lui même formé sur *perkus, « chêne », après la perte classique du -p- initial en langue celtique ( entre-temps, *perkus aura donné le latin quercus et le gaulois perta pour « chêne » ). La région s’est appelée Argumnia en 965 et Argonia en 1241. Mais, dès le Xè siècle, une variante sans -i- est apparue, Argunnensis sylvae ( 967 ), d’où est issu notre « Argonne »  — sinon, nous aurions eu une Argonie … L’origine celte selon un mot gaulois * argo accompagné du suffixe -uenna  ( celui des Ardennes) se heurte à l’absence d’attestation — et donc de définition — de cette supposée racine gauloise.  L’Argonne reste, par son nom, le seul témoignage ( du moins en France) de l’existence de cette vaste forêt hercynienne.
  • Artois : il s’agit du nom d’une province de l’Ancien Régime dont le chef-lieu était Arras. Cette dernière ville, après avoir porté des noms gaulois (  sur la base Nemetum, « lieu sacré» ) a pris entre les  IIIe et IVè siècles, comme tous  les chefs-lieux des civitas sous administration romaine, le nom du peuple dont elle était la capitale, en l’occurrence les Atrébates, mentionnés par César (op.cit.). On trouve ainsi dès 639 in pago Atrabitense, avec le suffixe d’appartenance latin -ense, vu plus haut, devenu Artois dès 1156. Utilisé à l’ablatif en 674, Attrebatis civitas , ce nom est devenu — après amuïssement  des consonnes intervocaliques — celui d’Arras.
  • Perthois : Une partie de l’ancien diocèse de Châlons (Marne) avait pour chef-lieu, au haut Moyen Âge, la ville de Perthes (Haute-Marne). Le nom du pays est attesté en 831 sous la forme pagus Pertensis, formé sur l’ancien nom de la ville, Perta, muni du suffixe d’appartenance — que vous connaissez bien,  maintenant, du moins je l’espère — -ense. Et, si vous m’avez bien lu depuis le début, vous aurez aussi reconnu le gaulois perta, « bois de chêne », féminin issu de l’indo-européen *perkus, « chêne ». Ce gaulois  perta a par ailleurs donné son nom, attesté par une inscription ( Pertae / ex voto : « à Perta, en accomplissement d’un vœu » ) sur un  autel mutilé du IIè siècle  découvert en 1890 à Uchaud ( Gard ), à une déesse gauloise. Le nom du pays est orthographié Pertois en 1292, avant que la graphie Perthois de 1548 ne s’impose.

perthes

Le plus grand consommateur de déterminants fut le clergé qui consacrait dans tous les diocèses des églises à un même saint ( le plus vénéré étant saint Martin ): il fallait bien, pour les registres, différencier ces paroisses les unes des autres et, bien souvent, on utilisait alors le nom du pays, fût-il réduit à une vallée, un vallon ou un simple territoire aux frontières floues qui ne vécut qu’un temps ( et dont la trace historique ne survit plus que dans la toponymie …). Sans doute vais-je écrire quelques billets à ce sujet. En attendant, je suis ouvert à toutes vos questions concernant un déterminant qui aurait attisé votre curiosité.