Pène, penne et pen.

Dans un récent billet consacré à la Pène Oubac, j’ai consacré un paragraphe à la pène ; j’y écrivais  :

l’occitan pena désigne une pointe, un rocher escarpé, une crête de montagne, un rempart rocheux, voire une montagne plus ou moins pointue. Ce mot semble venir d’une racine gauloise, comme pennus, « pointu », et penis, « sommet », elle-même issue d’une base pré-indo-européenne *penn-. On le rapproche du vieil irlandais cenn, « tête », donnant le moderne ceann, du gallois et cornique pen, « tête, extrémité, sommet », du breton penn, « tête, extrémité, chef, origine », de l’espagnol peña, « rocher, montagne rocheuse » ou encore du valaisan penna, « pointe, sommet ».

On trouve ce mot essentiellement dans des toponymes et des oronymes en terre occitane. Charles Rostaing (ETP*) lui donnait une origine ligure mais celle-ci semble douteuse quand on voit la large présence de ces toponymes dans le Sud-Ouest et en Bretagne celtique. L’hypothèse d’une origine selon un radical gaulois pen– d’où peno, « tête », pennus, « pointu » et penis, « sommet », semble bien la plus probable.  Ce radical aurait alors évolué en prenant des sens variés selon les régions et les langues locales, mais tous avec l’idée générale de pointe, extrémité, tête. C’est pourquoi je m’attacherai ici aussi bien aux pènes ou pennes des régions de langue d’oc qu’aux pennes des régions de langue d’oïl et aux pens bretons.

Dans le Sud-Ouest

On trouve dans cette région les communes de Penne (Tarn), Penne-d’Agenais (L.-et-G., où le sanctuaire s’appelle d’ailleurs Notre-Dame-de-Peyragude, pèira aguda, « pierre pointue »), Labastide-de-Penne (T.-et-G.) et, avec l’agglutination de l’article, Lapenne (Ariège).

Une variante *pinno serait à l’origine du nom de Py (P.-O.), selon Renada-Laura Portet (Nouvelle revue onomastique, n°17-18, p. 106,1991).

CPAPenne-Tarn

Illustration parfaite d’une penne

Les micro-toponymes sont bien entendu beaucoup plus nombreux, parmi lesquels les oronymes se taillent la part du lion. On citera, parmi les lieux-dits, la Penne à Puydarieux (H.-P.), la Pène Taillade (pena talhada, « fendue ») à Cadéac (H.-P.), la Pène Brune à Lisle-sur-Tarn (Tarn), etc. Demeuré comme nom de montagne, pena est le plus souvent accompagné de diverses épithètes comme la Pène Blanque, près du Tourmalet (H.-P.), la Pène Nère (noire) et la Pène Courbe près de Cauterets (id.), la Pène Lisse à Ferrière (id.), la Pène Male (mauvaise, au sens d’inculte ou maudite), près du col du Pourtet (id.), etc. Ce même pena peut aussi être accompagné de compléments comme la Pène d’Oubac déjà vue dans ce billet, la Pène de Castet à Asson (P.-A.), la  Pène de l’Ours à Jurvielle (H.-G.) et bien d’autres. Le diminutif est plus rare mais on trouve par exemple une Pénette à Peyrouse (H.-P.) et une Penelle à Creissan (Hér.). La forme espagnole peña a également pénétré en Pays basque nord : on a ainsi le quartier Pegna de la commune d’Hasparren (P.-A.).

Les noms de Caupenne (Landes) et Caupenne-d’Armagnac (Gers) semblent être des composés calva pena donnant *cau(v) pena au sens de montagne chauve, dénudée à son sommet où le rocher affleure ; mais on peut aussi comprendre cau, « creux », désignant alors des excavations de la roche ; et ce ne sont pas les formes anciennes du nom de la commune landaise (Caupene et Coupene en 1243 puis Caupenna en 1285) qui nous guideront vers l’une ou l’autre solution.

Toujours sous une forme composée, notons Pennavayre à Bertre (Tarn) dont le nom est formé avec l’épithète veira, « vieille » (du latin vetera) : le village accroché au versant de la pena est progressivement abandonné au profit d’un autre, plus bas dans la vallée.

Dans le Sud-Est

On trouve ici les communes de La Penne (A.-M.), La Penne-sur-Huveaune (B.-du-R.), La Penne-sur-l’Ouvèze (Drôme), Les Pennes-Mirabeau (B.-du-R.) et Pennes-le-Sec (Drôme). Avec un suffixe originel obscur devenu le diminutif -ol, signalons Penol (Is.), qui était Pennovone et Pennovouz au XIIIè siècle, tandis que la notation Pennopolis du XIVè siècle semble être une réfection pseudo-savante.

CPALa-Penne BdR

Des boulangers à la peine

Les micro-toponymes sont là aussi particulièrement nombreux mais de peu d’intérêt onomastique sauf pour quelques noms composés comme Pennafort à Draguignan (Var, in castello de Penna forti vers 1025) ou Pennafesse près d’Isola (A.-M., avec faissa, « replat de versant cultivé ou gradin herbeux » tombé dans l’attraction de « fesse » dans la francisation). Le diminutif est ici représenté par la pointe de Pénette à Lapenne (A.-M.).Parfois, la graphie de pena est tombée dans l’attraction de « peine », donnant ainsi La Peine à Lus-la-Croix-Haute (Drôme, Pennis in Jazenel au XIIè siècle puis Pennas Durbonis en 1146, avec un dérivé du gaulois dubro, « source, eau »), à Tartonne (A.-de-H.-P.), à Sault (Vauc.), etc. et Les Peines à Cornillon (id.) etc.

Les oronymes sont tout aussi nombreux avec, par exemple, la Montagne de la Penne à Pennes-le-sec (Drôme)les Aiguilles de la Pennaz (2683m et 2688m)aux Comtamines-Montjoie (H.-Sav.), La Pinéa (1771) dans le massif de la Chartreuse (Is.) et Le Pinet, une petite pointe d’un plateau dans le même massif. À Lanuéjols (Ardèche), le nom du hameau de La Pénarié est formé avec le suffixe -aria à valeur collective pour désigner un ensemble de rochers.

Notons que la région du Chablais, située sur les cantons suisses du Valais et de Vaud et en Haute-Savoie, qui est un ancien caput laci (826), « tête du lac », devenu cap lai en langue vulgaire, était appelée Pennelocus au XIè siècle, forme romanisée du gaulois *Pennelocos, soit le celtique *Penn-Loch, « tête du lac », de peno– « extrémité, tête » et loco , « lac » (ce qui tend à démontrer l’origine commune des noms en pène, penne et pen).

Et rajoutons, pour être complet, l’Arpenaz, un affluent de l’Arve à Sallanches (H.-Sav.), dont le nom est formé sur la racine hydronymique *ar-, liée à l’eau vive, et sur le celtique pèn-, ici complété par le suffixe savoyard –az.

Dans l’Ouest

Panon (Sarthe), qui était Pennone au XIè siècle, avec le suffixe –onem, a toute sa place ici.

Le Penthièvre, pays-historique du haut Moyen Âge autour de Lamballe (C.-d’Armor), est attesté pagum Pentevr au IXè siècle. P.-H. Billy (DNLF*) analyse ce nom comme un composé ancien breton de pen(n), « tête, bout » et tewenn, « dune, rivage rocheux élevé » : « les côtes maritimes du pays sont constituées d’un ensemble rocheux élevé qui met un terme à ces étendues. Le nom conféré à l’ensemble rocheux a pu servir à désigner l’ensemble du pays médiéval ».

On a vu que le breton pen a pris le sens de « tête, bout, extrémité ». C’est un mot d’usage extrêmement courant qui donne plus de 2 000 noms de lieux-dits en Bretagne. Il sert de préfixe pour plusieurs noms de communes : Pencran (Fin., où cran désigne un défrichement ou une terre à fougères) ; Penars (Fin., avec arz, « hauteur ») ; Penmarc’h (Fin., « tête de cheval ») ; Pénestin (Mor., avec un nom de personne Iestin dérivé de Justinus) ; Penguilly (C.-d’A., avec killi, « bosquet ») ; Penvénan (C.-d’A., avec le nom de personne Guenan) ; Perret (C.-d’A., Penret en 871, « au bout du gué ») ; Paimboeuf (L.-A., avec le vieux saxon both, « abri » tombé dans l’attraction de « bœuf ») ; Paimpol (C.-d’A., Penpol en 1184, « au bout de l’étang ») et Paimpont (I.-et-V., Penpont en 850, « au bout du pont »). Citons aussi quelques micro-toponymes comme Penfao (le bout de la hêtraie) et Penhouet (le bout du bois) à Guinien (I.-er-V.), Penn Lann (de la lande) à Carantec (Mor.), Penn Enez (de l’île) à Plouguerneau ou à Landéda (Fin.), Pen Forn (du fourneau) à Landévennec (Fin.) etc.

CPA-Penvenan-

La Bretagne éternelle : personne à la gare, tous au café …

Dans la toponymie bretonne, pen(n) peut aussi avoir le sens de « source » (tête, départ de rivière) comme pour Pennavoas à Hanvec (Fin.) qui est Penn a gwazh, « source du ruisseau ». Une forme ben, avec initiale p renforcée en b, est à l’origine de Benodet (Fin., à l’embouchure de l’Odet).

Néanmoins le sens de hauteur n’est pas absent comme dans les nombreux Pennaros ou Pennarun, tous dans le Finistère, qui sont de redondants « tête de roc, tête de mont ».

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La devinette

Il vous faudra trouver le nom, en un seul mot, d’une commune de France métropolitaine originellement composé du radical gaulois *pen- objet de ce billet accompagné d’une épithète. Mais le temps est passé par là, rendant cette étymologie moins évidente de prime abord.

Plutôt que des précisions alambiquées je vous propose ces deux indices :

■ un portrait — pour la commune elle-même :

indice a 12 12 2021

■ et un autre — pour le chef-lieu d’arrondissement :

indice c 12 12 2021

Et vous êtes tellement forts que je m’arrête là. Réponse attendue chez leveto@sfr.fr

Le Bignon-Mirabeau (répàladev)

Voici comme promis la réponse à ma précédente devinette :

il fallait trouver Le Bignon-Mirabeau, un village du Loiret, qui a droit à sa fiche wiki.

On trouve mentionné, vers 1100 – 1110, de Bunionne, dans les chartes du prieuré de Néronville, puis de Buignum ( où la finale -um est une latinisation du roman -on ) en 1215 dans les mêmes chartes, Propre Buinionem en 1293 dans les chartes de Pontfraud et enfin Le Bignon en 1761 dans le pouillé de Sens. C’est ce dernier nom qui sera repris sur la carte de Cassini au XVIIIè siècle.

Deux hypothèses ont été données pour le sens de bignon :

  • un ancien français bignon, bugnon ou buignon d’origine celtique *bugno avec le sens de « tronc d’arbre, souche ». Cette origine, proposée par A.Dauzat ( 1963 ) est aujourd’hui abandonnée par la plupart des spécialistes au profit de la suivante ;
  • un mot de langue d’oïl au sens de « source jaillissant du sol, source dans un champ », bien attesté en Anjou et Val-de-Loire. Cette origine, qui fait aujourd’hui consensus, a été proposée par Ernest Nègre (1991 ).

On trouve aussi dans le Littré la définition suivante : « Terme de pêche. Filet nommé aussi truble. » qui ne correspond en rien à la topographie des nombreux lieux-dits qui portent ce nom ( une bonne quarantaine rien que dans la région Centre-Val-de-Loire ).

Le marquis Victor Riquetti de Mirabeau ( 1715 -1789 ), désireux de se rapprocher de la capitale, fit l’acquisition en 1740 du château du comte Charles de Melun au Bignon. C’est dans ce château que naquit neuf ans plus tard son fils Honoré-Gabriel, appelé plus simplement Mirabeau, qui se distinguera, bien que membre de la noblesse, en tant que député du tiers état. Il devint une des figures les plus populaires de la Révolution : c’est pour lui, mort prématurément en 1791, que l’on convertit l’église Sainte-Geneviève en Panthéon où il ne reposera pourtant que jusqu’en 1794, victime de l’affaire dite de l’armoire de fer.

Entre temps, le 1er novembre 1792, l’Assemblée générale du Bignon avait proposé que son nom soit ajouté à celui de la paroisse :


« Que le bourg et paroisse du Bignon est le lieu de naissance du citoyen Mirabeau l’aîné, ex-constituant, qui a tant mérité de la patrie, né audit Bignon le 9 mars 1749 et baptisé le 16 dudit mois et an, qu’il y a été allaité élevé jusqu’à l’âge d’environ 9 ans, et que sa sœur de lait est encore vivante, demeurante (sic) en la même paroisse, sous la puissance ( sic ) d’un mari bon citoyen, peu fortuné et chargé de sept enfants.
Enfin qu’à la mémoire du citoyen Mirabeau, premier des grands hommes dans la Révolution, cette paroisse devait porter le nom de Bignon-Mirabeau, afin que tous les citoyens de la France connaissent le lieu de naissance de Mirabeau et qu’il est né français.

Il faudra attendre près d’un siècle pour que ce vœu soit exaucé, le 13 décembre 1881.

Le nom du marquis de Mirabeau vient de la commune vauclusienne, d’abord fief des comtes de Forcalquier au XIIè siècle avant de passer aux Sabran, aux Barras puis aux Glandèves. En 1570, la famille Glandevès vend la seigneurie de Mirabeau à Jean Riqueti, un riche négociant, armateur et manufacturier, premier consul de Marseille en 1562, qui voulait par cette acquisition obtenir la noblesse. Le fief fut érigé en marquisat en 1685, en faveur d’Honoré de Riqueti, syndic de la noblesse provençale, grand-père du révolutionnaire.

Le nom de Mirabeau ( Mirabel en 1165 ) est composé du verbe mirer, ancien provençal mirar, « regarder », et de l’adjectif beau, ancien français bel : c’est une hauteur d’où on voit loin, d’où on a une belle vue. On trouve un autre Mirabeau dans les Alpes-de-Haute-Provence et des Mirabel en Ardèche, Drôme et Tarn-et-Garonne. Les micro-toponymes sont beaucoup plus nombreux.

Lamid me proposait comme réponse Les Pennes-Mirabeau ( Bouches-du-Rhône). Le nom de Pennes, attesté in Pennicis en 1047 est issu d’un pré-latin, probablement ligure, penna, « hauteur rocheuse plus ou moins pointue ». Le rajout du déterminant Mirabeau, visant à éliminer les homonymes, date de 1902 mais les archives municipales, pas aussi soigneusement conservées qu’elles l’auraient méritées, ne permettent malheureusement pas de trancher entre la volonté d’honorer la mémoire du tribun révolutionnaire provençal et la notation topographique d’une belle vue. La première proposition du 5 août 1900 d’accoler le nom de Voltaire à celui de Pennes fut rejetée dit-on à la demande du clergé en janvier 1901 et on voit mal pourquoi ce dernier aurait alors approuvé un an plus tard celui du révolutionnaire Mirabeau, instigateur de la mise à la disposition de la Nation de ses biens.

Plusieurs contributeurs m’ont proposé Chavaniac-Lafayette ( Haute-Loire ). Chavaniac ( noté in villa Cavaniaco en 994 ) est issu du nom d’homme gallo-romain Cavanius muni du suffixe -acum. En 1884 fut rajouté au nom de la commune le déterminant Lafayette, rappelant que Gilbert du Motier, marquis de La Fayette, dit « La Fayette », une autre figure de la Révolution, y était né le 6 septembre 1657. Le nom de Lafayette est composé de l’article féminin « la » suivi d’un dérivé avec le diminutif -ette du latin fagea, « hêtraie ». On trouve de très nombreuses communes portant un nom dérivé de ce fagea ( sous différentes formes comme Fage ou Lafage, Faye, Fau, Faux, Fay, Fajolles, etc.), parmi lesquelles deux Fayet ( Aveyron et Puy-de-Dôme) composés avec le collectif -etum et un Fayet ( Aisne, noté Faiellum en 1241) avec le diminutif –ellum. Aucune commune ne porte le nom féminin Fayette ou Lafayette, tandis que les micro-toponymes de ce genre sont nombreux.

Les indices

  • la torche :

rappelait que Mirabeau était surnommé la Torche de Provence.

  • la baïonnette :

rappelait la phrase célèbre prononcée par Mirabeau le 23 juin 1789 en réponse à l’envoyé du roi venu apporter l’ordre de dissolution de l’Assemblée constituante


« Oui, Monsieur, nous avons entendu les intentions qu’on a suggérées au roi, et vous qui ne sauriez être son organe auprès de États généraux, vous qui n’avez ici ni place, ni voix, ni droit de parler, vous n’êtes pas fait pour rappeler son discours. Cependant, pour éviter toute équivoque et tout délai, je vous déclare que si l’on vous a chargé de nous faire sortir d’ici, vous devez demander des ordres pour employer la force, car nous ne quitterons nos places que par la puissance de la baïonnette. »