Les bastides du Sud-Ouest

On a vu dans les précédents billets (ici et ) qu’entre le milieu du XIIè siècle et la deuxième moitié du XIIIè, en Agenais et Quercy, en Albigeois et dans le Lauragais, et bien sûr en Gascogne, est apparue une vague planifiée d’urbanisme : celle des bastides. En Provence et, de manière plus générale, dans le Bas-Languedoc (où, faute de terres disponibles et en l’absence de frontières disputées, ce mouvement n’a pas lieu) une bastida désigne une ferme ou une maison de campagne. Dans le Sud-Ouest le mot a pris le sens de (petite) ville fortifiée, au plan régulier et rapidement bâtie. Ces opérations d’aménagement du territoire — depuis la fondation de Montauban en 1144 jusqu’aux ultimes créations aux confins de la Guyenne anglaise et des terres désormais soumises au royaume de France —  avaient au moins trois points communs : organiser des centres de peuplements et d’échanges commerciaux ; octroyer des libertés à ceux qui viennent s’y établir ; marquer la puissance de leur promoteur. Ce dernier, en Albigeois, Rouergue, Quercy et Gascogne orientale, est souvent le Comte de Toulouse ou le sénéchal (Eustache de Beaumarchais notamment) ; pour l’autre partie de l’Aquitaine, possession anglaise du Roi-Duc, il s’agissait du sénéchal ou d’un de ses officiers.

On a identifié près de trois cents de ces bastides dans le Sud-Ouest, dont cent-trente environ dans la zone de langue d’oc. Il ne sera bien sûr pas question ici de les citer toutes mais simplement de voir comment se présente leur toponymie.

Un nom en rapport avec la nouveauté

C’est dans ce paragraphe qu’il conviendrait de ranger les noms des nombreuses Villeneuve, Villefranche ou encore Sauveterre vues dans les précédents billets et sur lesquels je ne reviens pas.

Un nom en rapport avec le fondateur

Il s’agissait alors d’affirmer la puissance de l’initiateur du projet de bastide ou de laisser une trace dans l’histoire. C’est ainsi qu’on trouve Réalmont (Tarn), Réalville (T.-et-G.),  Montréjeau (H.-G.) et Villeréal (L.-et-G) qui signalent une possession royale, La Bastide-l’Évêque (Av., fondée par l’évêque de Rodez au XIVè siècle), Villecomtal (Av., fondée en 1295 par Henri II, comte de Rodez), Labastide-d’Anjou (Tarn, fondée par Louis d’Anjou en 1373), Labastide-de-Lévis (Tarn, fondée par Philippe de Lévis en 1297) et quelques autres.

villecomtal

Le nom du fondateur peut apparaitre seul, parfois déformé par la prononciation occitane, comme à Beaumarchès (Gers, du sénéchal Eustache de Beaumarchais), Arthès (Tarn, de Robert d’Artois en 1328), Beauchalot (H.-G., de Raoul Chaillot en 1325 d’où le val Chaillot déformé en Beauchalot), Briatexte (T., de Simon Briseteste, sénéchal de Carcassonne en 1291), Lalinde (Dord., du sénéchal de La Linde, 1267), et bien d’autres. Ajoutons à cette déjà longue liste le nom de Lafrançaise (T.-et-G.) qui montre bien que cette forteresse occitane est celle des Français, les terres ayant été données au roi de France Philippe le Hardi par Bertrand de Saint-Geniès en 1274.

Citons encore Libourne (Gir., de Roger de Leybourne, gouverneur de Gascogne en 1270), une des rares bastides fondées par les Anglais à porter un nom à consonance britannique contrairement à Créon du même département, à Monpazier et Beaumont en Dordogne, etc.

Une place à part doit être faite pour les bastides créées par un contrat de paréage (du latin pariare, « aller de pair ») par lequel le seigneur ou le monastère apportait la terre et l’autorité souveraine ses garanties. On connait ainsi Villeneuve-du-Paréage en Ariège, fondée en 1308 par le roi de France Philippe IV le Bel  et l’évêque de Pamiers. Tournay (H.-P.) a été fondée en 1307 par paréage entre ce même roi et Bohémond d’Astarac et nommée d’après la ville belge de Tournai (cf. plus loin).

Un nom en rapport avec le lieu

On a parfois choisi de nommer ces bastides en les différenciant par le nom du fief où elles se situent, par le nom du lieu le plus proche, par le nom de la rivière auprès de laquelle elles ont été bâties, etc. On trouve ainsi en Ariège La Bastide-de-Boussignac, La Bastide-de-Lordat, La Bastide-de-Sérou, La Bastide-du-Salat et La Bastide-sur-l’Hers ; dans l’Aude, Labastide-en-Val et Labastide-Esparbairenque (esparvèr, « épervier », et suffixe –enc) ; dans le Lot, Labastide-du-Haut-Mont et Labastide-du-Vert ; dans les Pyrénées-Atlantiques, Labastide-Montréjeau  et Labastide-Cézéracq ; dans le Tarn, Labaside-Gabausse (de Gabals, « habitants du Gévaudan ») et Labastide-Rouairoux (de l’occitan roeiros, du latin rovièra, « rouvraie, planté de chênes rouvres »), etc.

-Labastide-Rouairoux

Le site naturel de la bastide peut aussi apparaitre seul comme à Beaumont-du Périgord (Dord.), Beauregard-et-Bassac (Dord., bastide anglaise fondée en 1286) ou Mirabel (T.-et-G.). D’abord bâtie au bord de la rivière, la bastide de Lisle-sur-le Tarn (fondée en 1222) devient une île véritable quand un fossé entourant la ville est creusé.

Le prétendu caractère de la bastide peut aussi apparaitre comme dans Monségur (Gir., fondée par la reine d’Angleterre, Aliénor de Provence, en 1265) comme le choix d’une appellation attractive apparait dans les « étoiles » de Lestelle-Bétharram (P.-A., fondée par Gaston II de Foix en 1335) et de Lestelle-Saint-Martory (H.-G., fondée par les comtes de Comminges en 1243).

Un nom transporté

Certaines de ces bastides se sont vu donner des noms de cités étrangères ou fort éloignées des horizons de la France méridionale, noms qui avaient la particularité de vibrer avec quelque intensité dans la conscience collective des habitants de l’époque. De grands seigneurs baptisèrent de la même façon leur château et le bourg qui en dépendait.

Des cités de la péninsule ibérique devenues célèbres lors de la reconquête des terres chrétiennes ont ainsi servi à nommer Cadix (Tarn, la ville espagnole Cadis ayant été reconquise par Alphonse X en 1262), Grenade-sur-l’Adour (Landes) et Grenade (H.-G., fondée en 1290 par le sénéchal Eustache de Beaumarchais ), Valence-d’Albigeois (Tarn, fondée en 1369), Valence-sur-Baïse (Gers, fondée par l’abbé de l’abbaye cistercienne de Flaran) et Valence-d’Agen (T.-et-G., fondée sous l’autorité d’Édouard Ier d’Angleterre par le captal de Buch, Jean de Grailly) ainsi que Pampelonne (Tarn, fondée et nommée en 1268 par Eustache de Beaumarchais en souvenir de ses opérations en Navarre). De la même façon, Cordes (Tarn) et Cordes-Tolosane (T.-et-G.) semblent rappeler le souvenir de Cordoue en Espagne. Le nom de Barcelonne, une des villes les plus importantes des côtes méditerranéennes où se jouait l’avenir de l’Europe (réunie au royaume d’Aragon, maître de la Provence, elle est un des plus importants ports de commerce où l’Orient trafique avec l’Occident et où l’Occident trouve son numéraire pour régler ses dépenses) a traversé les Pyrénées à de nombreuses reprises et notamment à Barcelonne-du-Gers, bastide du XIIIè siècle.

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L’Italie n’est pas en reste qui apparait dans les noms de Pavie (Gers), Fleurance (Gers, Florencie en 1289, du nom de Florence), Boulogne-sur-Gesse (H.-G., transport du nom de Bologne) ainsi que de Plaisance (Av.), Plaisance-du-Touch (H.-G.) et Plaisance-du-Gers (Gers) qui  rappellent l’italienne Plaisance, même si la connotation laudative du terme plasença a sans doute joué dans le choix de ce nom. Viterbe (Tarn, fondée en 1384) rappelle la ville italienne de Viterbe qui fut une résidence des papes du milieu du XIIIè siècle au début du XIVè siècle, époque à laquelle la papauté s’installa en Avignon. Geaune (Landes) fondée en 1318 sous le nom de Genoa, est un transfert du nom de Gênes, ville natale de son fondateur Antonio de Pessagno, un des principaux financiers d’Édouard II d’Angleterre.

Bruges (P.-A.) fondée par le comte de Foix Gaston Phébus en 1286 rappelle la ville flamande de Bruges, plaque tournante du commerce nordique grâce à la Hanse teutonique et Tournay (H.-P., fondée en 1307 par Jean de Mauquenchi, sénéchal de Toulouse), vue plus haut, rappelle la belge Tournai. Cologne (Gers, fondée elle aussi en 1286) évoque la ville libre impériale de Cologne, en Allemagne, dont le rôle marchand au XIIIè siècle fut lui aussi considérable pour l’économie nordique. Damiatte (Tarn), dans la vallée de l’Agout, correspond à Damiette en Égypte que prit Louis IX en 1249.

Pour finir, citons le nom de Hastings,  le port le plus important d’Angleterre au XIIIè siècle, représenté par Hastingues, port sur l’Adour dans les Landes, fondé en 1370 par les Anglais qui l’appelèrent Hastyngges. Il s’agit, avec Libourne vu plus haut, d’un des rares noms de bastides anglaises à consonance britannique, auxquels on peut rajouter Nicole (L.et-G.) fondée en 1293 et dont le nom est un transfert de la Lincoln anglaise.

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Ce billet, qui ne concerne que les bastides du Sud-Ouest avec leur sens historique particulier, ne prétend pas être exhaustif. N’hésitez-pas à rajouter « votre » bastide en commentaire ou à m’interroger sur une bastide qui ne figurerait pas dans ce billet : je ne manquerai pas de vous répondre.

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La devinette

Il vous faudra trouver le nom, en un seul mot, d’une bastide du Sud-Ouest.

À un peu moins de cinq cents kilomètres, une autre commune, sans être une bastide, porte un nom de même étymologie mais à la graphie un peu différente.

Un roi de France aimait se dire meunier de la localité à trouver ; il n’affabulait pas puisqu’il était propriétaire de son moulin à blé.

Situé aujourd’hui, pour sa plus grande partie, sur le territoire du chef-lieu d’arrondissement limitrophe, ce moulin existe toujours et porte le nom de la commune à trouver, parfois remplacé par celui dudit roi.

Et s’il vous faut un indice, ce sera une chanson :

Réponse attendue chez leveto@sfr.fr

Boire un petit coup …

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Ce qu’il est convenu d’appeler le vignoble de Bordeaux regroupe toutes les vignes du département de la Gironde et est divisé en deux zones : les « pays viticoles » riverains de la Gironde, de la Garonne et de la Dordogne et les « pays des landes de Gascogne »  plus au sud. On préfère en région  bordelaise donner le nom  de « pays » à ce qu’on appelle plus communément « terroir» ailleurs.  Voici la carte de ces terroirs ou pays:

Carte du vignoble de Bordeaux

Je m’intéresse aujourd’hui aux  « pays viticoles » avec du nord-ouest au sud-est :

  • Le Médoc viticole où se cultivent les vins de Médoc  par opposition aux vins du Haut-Médoc qui se cultivent plus au sud  : la première attestation du nom du pays,  Medulcensis en 1179, est formée sur le nom ancien du peuple qui l’habitait, les Meduli, suivi du suffixe latin -icu. Au Vè siècle, Sidoine Apollinaire utilise l’adjectif Medulicus dans le sens de « du Médoc ». Le nom du peuple apparaît pour la première fois chez Pline l’Ancien en 77 qui utilise l’adjectif Medullus. Le substantif Meduli apparaît, lui, à la fin du IVè siècle, sous la plume du poète Ausone qui, subjugué par les … huîtres de la région , écrit : ostrea quae Medulorum educat Oceanus ( « les huîtres que produit l’Océan des Meduli »). On trouve la forme gasconne Maddoc dès 1243 et Médoc en 1268. Le nom des Meduli ne s’explique de façon convaincante ni en latin ni en celtique : il est sans doute dû à un peuplement antérieur inconnu jusqu’à ce jour.On ne sait pas si les Meduli du Médoc ont un rapport avec les Médulles alpins : un essaimage de ces derniers, nulle part signalé par les historiens antiques, est plus que douteux.
  • Le Blayais doit son nom à sa ville principale, Blaye. Son premier nom connu, Blauto, date du IIIè siècle, dans l’Itinéraire d’Antonin suivi de Blavia chez le poète Ausone au IVè siècle. Tous les spécialistes s’accordent pour dire que la première attestation doit être corrigée en Blavio ( ce n’est bien sûr pas l’unique imprécision  relevée dans l’Itinéraire d’Antonin). Ce nom viendrait alors du gaulois blavus, « bleu », avec une latinisation d’abord masculine blavius puis féminine blavia qui s’est imposée. La couleur fait bien entendu allusion aux eaux de la Gironde. C’est en 1306 qu’apparaît la forme française Blaives qui sera supplantée par la forme gasconne Blaya (1337) francisée en Blaye dès 1363. L’origine selon un anthroponyme gaulois latinisé en Blavius est certes séduisante mais ce nom aurait alors été accompagné du suffixe -acum habituel pour donner un Blauvac comme en Vaucluse. Au Blayais est associé le Bourgeais du nom de sa ville principale, Bourg ( Burgo en 1253 du bas latin burgus, « bourg, lieu fortifié» )
  • Le Libournais doit bien sûr son nom à la ville de Libourne. À  2 km du confluent entre l’Isle et la Dordogne fut fondée une ville appelée Condate portus par, toujours lui!, le poète Ausone à la fin du IVè siècle. Condate est un mot gaulois signifiant « confluent». Je vous fais grâce des noms successifs pour en arriver aux années 68 – 70 pendant lesquelles un groupe anglais a su s’imposer. C’est en effet en mai 1268 que le prince Édouard d’Angleterre  décide de bâtir une bastide ( une ville neuve construite sur un plan régulier autour d’une place de marché) au lieu-dit Fozera afin de contrôler le port et par conséquent le commerce entre autres celui du vin qui allait prendre l’importance que l’on sait. Ce fut finalement un lieutenant anglais qui, de novembre 1269 à juillet 1270 gouverna la Gascogne. Il s’appelait Rogerus de Leybornia et donna son nom au port comme l’atteste la charte de la bastide en 1270 où on parle de villa nostra portus de Leybornia. La forme actuelle, Libourne, est attestée en 1537. Quant à Fozera, nom encore utilisé au XVIè siècle pour la paroisse Sancti Johannis de Fozeria  sive de Libourne (« Saint-Jean de Fozera ou plutôt de Libourne ») , il est issu de l’ancien occitan fos, « orifice par laquelle s’échappe l’eau d’une source » suivi du suffixe diminutif féminin –ella, décrivant le confluent entre l’Isle et la Dordogne. Notons qu’un hameau de Libourne porte encore aujourd’hui le nom de Condate. Les curieux comme moi voudront bien sûr savoir d’où vient ce nom de Leybornia qui a supplanté aussi bien le nom gaulois, Condate, que le nom occitan, Fozera.  Aucun des dictionnaires que je possède et aucun des sites internet que j’ai consultés  ne m’a donné de réponse satisfaisante: je propose donc mon hypothèse. Bourne  est issu sans aucun doute du  pré-celtique borna, « source », qui a donné le nom de plusieurs cours d’eau français appelés Borne ( en Ardèche, Cantal, Haute-Loire, etc.) ainsi qu’ aux  Bourne  en Ardèche et en Haute-Loire comme  en Angleterre dans le Lincolnshire. Ley serait une forme primitive du vieil anglais  lea, « pré, terre non labourée » lui-même à rapprocher du flamand -loo ( cf. Waterloo), du latin lucus ou encore du sanskrit lokah, tous de même sens, « clairière ». La racine primitive serait leuk -, « briller, être clair ». Libourne signifierait donc « le pré où se situe la source » ce qui constitue  une coïncidence remarquable avec l’ancien nom Fozeria.
  • L’Entre-Deux-Mers : nommé Inter duo Maria en 1273 où le latin mare a le sens médiéval de « rivière », comme le montre le nom médiéval de Bourg, baignée par la Gironde, qu’on appelait Burgo supra mare en 1253. En 1274 apparaît  le nom gascon Entre deus Mars qui sera francisé au cours du XVIè siècle.
  • Les Graves:  ce nom, qui n’apparaît qu’en 1361 sous la forme de Gravis, est formé sur le pluriel du gascon grava, repris au  pré-latin grava « gravier ». De nombreux toponymes en France ont la même origine : Grauves (Marne), La Grave ( Tarn), Graves (Charente) et, avec un diminutif , La Gravelle ( Mayenne) et Gravelotte (Moselle) ou  avec le suffixe -aria, La Graverie (Calvados) et  Gravières (Ardèche) et bien d’autres.

Un prochain billet sera consacré aux noms des pays des Landes de Gascogne mais, comme tout doit finir en chanson, connaissez-vous Bordas ?