La Lorraine ( répàladev )

Ma dernière devinette a été résolue par la majorité de mes contributeurs habituels. Félicitations à tous!

Il fallait trouver le nom de la Lorraine.

Cette région du Nord-Est, qui comprend la Meurthe-et-Moselle, la Meuse, la Moselle et les Vosges, était une région administrative à part entière avant de fusionner en 2016 avec l’Alsace et la Champagne-Ardenne pour former la région Grand Est. Elle reprend une très grande partie de l’ancien duché de Lorraine.

Lors du partage de l’Empire carolingien par le traité de Verdun en 843, Lothaire II hérita d’un vaste territoire comprenant approximativement les actuels Pays-Bas, la Belgique, la Rhénanie, le Luxembourg, l’Alsace et la Lorraine ainsi qu’une partie de la Bourgogne, la Provence et la Lombardie, l’ensemble formant la media Francia.

L’habitude fut prise, tant par les rédacteurs des Annales que par les scribes des chancelleries royales, d’appeler chacun des nouveaux royaumes par le nom de son premier souverain. La partie échue à Lothaire Ier ( Lotharius ) va être appelée Lotharii regnum, « royaume de Lothaire » ( la plus ancienne attestation date de 884 quand on lit in regno quondam Hlotarii *), que certains écriront Lohier regne d’où est issu le nom gallo-roman de Loheregne ( 1230 ), écrit Lorreine par le chroniqueur Joinville puis Lorraine dès 1302.

Cependant, les populations germanophones vont utiliser un autre moyen de se nommer, en adjoignant au nom de leur souverain, alors Lothaire II, le suffixe -ingen, « les gens de », d’où Lotharingen, dont le pays sera appelé en francique Lotharinga qui prendra le suffixe latin -ia pour donner Lotharingia vers 980. Ce dernier nom deviendra Lotharingie en français semi-savant et Lothringen en Allemand.

Entre le milieu et la fin du IXè siècle, l’appellation s’est réduite au territoire situé au nord des Vosges méridionales, à l’est du Rhin, à l’ouest de l’Escaut. La division en deux duchés, dès le milieu du Xè siècle, conduisit à appeler Lorraine le seul duché de Haute Lorraine dite mosellane, le duché de basse Lorraine étant dès lors appelé Lotharium, d’où le wallon Lothier.

*Le nom Lothaire vient du germanique Hlodar, de hlod, « gloire » et hari, « armée ».

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Louis XV et Commercy (réponse à la devinette)

Toute mon estime va donc à Aquinze qui n’aura mis que quelques heures pour donner la solution à la devinette du week-end  : il fallait répondre Louis XV.

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En 1708, le comte Charles Henri de Lorraine-Vaudémont (1649 – † 1723), fils naturel du duc Charles IV de Lorraine, fait construire à Commercy (Meuse) un château baroque.

En 1737, au terme de la guerre de Succession de Pologne, la Lorraine et le Barrois sont concédés à titre viager à Stanislas Lesczynski, roi détrôné de Pologne mais beau-père du roi Louis XV de France.

Le château conservera le nom de son premier propriétaire polonais : c’ est le château Stanislas.

L’étymologie du nom de Commercy dans la Meuse me donne  l’occasion de montrer que la toponymie est une science vivante qui ne se contente pas de compiler des archives. Comme en  paléontologie ou en archéologie, de nouvelles découvertes permettent de conforter ou d’infirmer les hypothèses anciennes.

L’attestation la plus ancienne du nom de la ville date de 971 où l’on trouve écrit Commercium. Il s’agit là sans aucun doute d’un dérivé formé avec le suffixe locatif gaulois –aco, latinisé en –acum, qui donnera -y dans cette région ( cf. le billet qu’es acum? ).

Le premier élément serait donc un nom de personne gaulois ou gallo-romain et les spécialistes en ont proposé trois : Comartius (Dauzat ), Commarcius ( Morlet) et Commercius (Nègre). De ces trois noms, seul le premier est attesté comme nom gaulois mais il n’explique pas le double m que l’on trouve dans toutes les attestations les plus anciennes du nom de la ville. Les deux autres pourraient correspondre mais ils n’ont qu’un défaut : leur inexistence tant chez les Gaulois que chez les Romains.

Si le nom n’est ni gaulois ni gallo-romain, c’est que la ville est une création plus tardive, carolingienne, à vocation commerciale à la limite des principautés de Lorraine et du Barrois. L’étymon est un mot du latin médiéval, attesté en Lorraine dès le début du XIè siècle, commarchia, au sens de « région limitrophe », prolongé par le suffixe collectif latin –etu pour donner * Commercet . La forme en –acum du XIè siècle est une réfection latinisante d’autant plus compréhensible que, dans cette région, le résultat roman en -y  des deux suffixes est le même.

Addendum, comme ils disent pour faire chic:

La Meuse:

Comme pour beaucoup d’hydronymes — et c’est encore plus vrai pour le nom des grands cours d’eau — il nous faut faire appel aux langues pré-indo-européennes pour en découvrir l’étymologie ( ne croyez pas wikipedia qui vous dit qu’elle est inconnue!). Mosa, citée par César, est vraisemblablement issu de la racine pré-indo-européenne meus- , au sens de « mousse, moisissure»  ( cf. l’ancien haut-allemand mos, « mousse, marais ») accompagné du suffixe féminin -a. Le pré-indo-européen mad, « mouillé, ruisseler » prolongé en -sa est une autre hypothèse qui fait toutefois difficulté par cette prolongation en -sa nulle part ailleurs attestée.

La Lorraine:

Après le «partage de Verdun » en 843 qui divisa l’Empire carolingien en trois royaumes, l’habitude fut prise de nommer chacun d’eux par le nom de son premier souverain. La media Francia, échue à Lothaire Ier ( Lotharius) sera appelée Lothari regnum , « le royaume de Lothaire ». De ce nom latin sera issu le gallo-roman Loheregne en 1230 qui sera écrit Lorraine en 1302.

Le Barrois , attesté in pago Barrinse en 717 doit son appellation  à l’ancien nom Barrum de Bar-sur-Aube, accompagné du suffixe d’appartenance -inse. Le nom  Barrum est lui même issu du gaulois barro, « montagne ».

P.S la photo que je proposais en devinette est une carte postale familiale non datée (oblitération malheureusement illisible) mais que j’estime avoir été postée à la fin de la guerre ou quelque temps après. La carte est signée « Armand, 3è RAC,  3è groupe »: s’il y a des connaisseurs, je suis preneur!

Je me suis appuyé pour ce billet sur les ouvrages que je cite dans ma  Bibliographie et principalement sur le Dictionnaire des noms de lieux de la France de Pierre-Henri Billy, éditions errance, Paris, 2011.

In fine, comme ils disent pour en rajouter une couche, j’espère que vous me saurez gré de n’avoir parlé ni des madeleines ni, donc, de Proust.