Les Ligures bien de chez nous

Bien avant que les Celtes ne s’installent, six siècles av. J.-C., sur le territoire qui allait devenir la Gaule, celui-ci était occupé par des peuples … pré-celtiques dont on connaît peu de choses. En toponymie, on leur attribue un certain nombre de radicaux et de suffixes dont on peut dire avec certitude qu’ils ne sont ni gaulois ni romains mais qu’ils ont été repris tels quels par ces deux langues.

Parmi ces peuples pré-celtiques, les Ligures (Lǐgǔres, -um écrit Thucydide ) étaient arrivés deux millénaires av. J.-C., sans doute venus des bords de la mer du Nord. Ce sont eux qui auraient chassé les Sicanes vers la Sicile. Repoussés à leur tour par les Celtes, on ne les trouve plus, à l’arrivée des Romains, que dans les régions alpestres de haute Italie et de la Gaule, soit dans l’actuelle Ligurie ( Gênes, Imperia, La Spezia et Savone) et en Provence (Var, Bouches-du-Rhône, Alpes-Maritimes, Vaucluse, Alpes-de-Haute-Provence).

On ne sait pas grand-chose de l’idiome ligure — on hésite d’ailleurs encore à en faire une langue indo-européenne ou pré-indo-européenne! — mais on s’accorde pour définir comme ligures trois suffixes qui accompagnent soit des radicaux qui sont classés eux aussi comme ligures ou même pré-ligures  par défaut puisque inexistants en gaulois ou en latin soit des noms ou des anthroponymes gaulois ou latin ( ce qui prouve que les Gaulois comme les Latins se sont appropriés ces suffixes qui auront survécu à leurs géniteurs et qui induit que certains de ces toponymes n’ont pas été donnés par les Ligures eux-mêmes mais par ceux qui se sont emparé de leurs terres).

Je ne parlerai ici que des toponymes français qui font consensus sur leur origine ligure.

-asco, -asca

C’est de loin le plus fréquent, présent dans les Alpes-Maritimes (AM), le Var, le Gard, les Bouches-du-Rhône (BdR), les Alpes-de-Haute-Provence (AHP), les Hautes-Alpes ( HA), le Vaucluse et l’Hérault. C’est lui qu’on retrouve par exemple dans les noms de :

Venasque ( Vaucluse ): Vindasca vers 400 puis  in castro de Venasca ( 982), capitale du comtat Venaissin. Vind- pourrait être le celtique vindo, « blanc, clair » en référence à la blancheur du calcaire.

venasque

Venasque

Branoux ( Gard) : de Branosco (1339). Sans doute du nom d’homme gaulois Brannos,  « le corbeau ».

Gréasque ( BdR) : villa que dicitur Grazascha (1035). Sans doute du nom d’homme latin Gratius

Lambesc (BdR ): villa Lambisco en 814. Avec sans doute la racine pré-indo-européenne *lam, « montagne », qu’on retrouve à Lambæsis, en Numidie, aujourd’hui Lambèse

Manosque (AHP): Manoasca (978-984). Cf. mon billet.

Cagnosc ( à Saint-Antonin-du-Var, Var) : castrum de Cagnosco (1235). Sans doute du nom propre romain Canius.

Albiosc (AHP ) du type : *alb-i-osco du nom du peuple des Albici qui repose sur une variante alb de alp.

Et d’autres : Alignosc (AHP, oronyme al-), Artignosc-sur-Verdon ( Var, artos, « ours »), Aubignosc (AHP, Albinius), Flayosc ( Var, de Fla(v)ius ? ), Lantosque (AM, ?), Magagnosc (AM, Macanius) et Vilhosc (AHP, Villius).

C’est ce même suffixe que l’on retrouve dans les gentilés Monégasque et Bergamasque, ce qui montre sa survivance jusqu’au haut Moyen Âge.

-inco, -inca

Beaucoup plus rare, ce suffixe est présent dans Gap (HA) nommé Vappincum  avant le IVè siècle et dans Moirans ( Isère) nommé Oppidum Morincum au Xè siècle.

-elo

Un seul exemple en France, celui de Cimiez, aujourd’hui simple quartier niçois mais qui fut une préfecture de l’Empire romain. Pline, au Ier siècle après J.-C., l’appelle Cemenelo, nom qui sera repris un siècle plus tard par Ptolémée sous la forme Κεμενέλον, Kemeneleon. L’étymologie en est parfaitement inconnue.

Mise à jour du lundi 24/11/14 : les plus attentifs auront noté que Lambæsis n’est pas Constantine et qu’oppidum prend deux -p-. Je remercie Anastase pour sa lecture attentive.

Addendum suite à un mail tardif du même : « ceux qui se sont emparé de leurs terres » . ( Ce n’est malgré tout pas l’esse à laquelle j’irai me pendre).

À quatre mains

Je vous présente aujourd’hui un autre blason parlant basé sur une fausse interprétation de l’étymologie.

Les armoiries de Manosque, qui datent de 1559, sont ainsi décrites: « Écartelé d’azur et de gueules, à quatre mains appaumées d’argent, deux dextres et  deux senestres, posées une dans chacun des quartiers, les pouces affrontés.» Elles sont accompagnées de la devise: Omnia in manu Dei sunt , c’est-à-dire « Tout est dans la main de Dieu ».

Dans les chartes médiévales le nom de la ville apparaît sous la forme Manuesca ou Manuasca : la confusion avec le latin manus, « main», explique les quatre mains figurant sur les armes de la ville. Plusieurs explications ont été données quant à leur nombre: chaque main renverrait au nombre de portes de la ville ( d’Aubette ou Daubette, Soubeyran, Saunerie et Guilhempierre) ainsi qu’aux quatre églises qui leur correspondent. Mais ce chiffre quatre pourrait marquer la réunion des quatre villages situés autour de Manosque et abandonnés au XVè siècle: Toutes-Aures, Saint-Pierre, Mayme et Montaigut, à moins qu’il ne s’agisse selon une autre source de Toutes-Aures, Saint-Martin ou Le Château, Montaigut et Sainte-Maxime. On a proposé de réunir les deux théories en une seule: les quatre mains pour les quatre quartiers et les cinq doigts de la main pour  cinq villages qui se sont regroupés après le sac par les Sarrasins pour former le bourg.

Plus tard sont apparues des explications étymologiques pseudo-savantes — le XIX è siècle en était friand — avec notamment l’apparition d’un général romain du nom de Manuascus qui aurait campé sous les murs de la ville au cours de l’invasion de la Provence et une légende qu’on a pu lire dans le livre Superstitions et Survivances, paru en 1896, qui dit que Manosque portait auparavant le titre de Manus Quartus, « quatre mains».

L’étymologie réelle et le sens du toponyme sont encore à l’heure actuelle sujets de controverses. Les formes les plus anciennes connues sont Manoasca (978-984), Manuasca (1013), Manoascha( 1019), Manoscham (1205)  et enfin Manosque au XVIè siècle. Plusieurs explications sont proposées:

  1. du pré-indo-européen *man-, « rocher, hauteur» (  cf. Mane, Alpes-de-Haute-Provence) et suffixe ligure -asca ( A. Dauzat et Ch.Rostaing)
  2. du latin manua, « poignée, gerbe» et suffixe celtique -osca ( A. Nègre ) ou suffixe ligure –asca (Deroy et Mulon). Le composé manua-osca aurait eu le sens du provençal magne, « botte de paille peignée pour toiture ».
  3. un rapport d’appartenance à un fondateur ou à un propriétaire comme pour Tarascon à moins qu’il ne s’agisse d’une référence à la ville de Mane toute proche dont Manosque n’aurait été qu’une dépendance ( Deroy et Mulon).

Une dernière remarque, mais ô combien importante : je vous réécris le libellé du blason originel de Manosque ( passez le pointeur sur chaque mot souligné pour en découvrir la définition exacte) : Écartelé d’azur et de gueules, à quatre mains appaumées d’argent, deux dextres et  deux senestres, posées une dans chacun des quartiers, les pouces affrontés

Voici donc comment était dessiné ce blason :

manosque

Et voici le blason actuel officiel de la ville

545px-Blason_manosque_2.svg

Il y a bien quatre quartiers et quatre mains, oui, mais quatre mains gauches!  Quatre mains sénestres,  sinistres! En héraldique, qui est l’art des symboles, jamais on ne représentait une main senestre seule, toujours on l’accompagnait de la dextre, pour combattre le mauvais sort. Et ils ont le toupet aujourd’hui de décrire leur blason par cette simple phrase: «  Écartelé d’azur et de gueules à quatre mains appaumées d’argent» ce qui correspond bien à leur dessin mais certainement pas à la vérité historique. Manosquin et Manosquines, on vous ment! Avec leur jeu de mains, ils vous jouent un tour de vilains. Si vous voulez écarter le mauvais œil, la sinistrose, de votre ville, exigez le retour des armoiries originelles!

(Mais je ne vous en voudrai pas si vous vous en foutez.)