À la fin du IVè siècle et au début du Vè, l’Empire romain a été confronté à un vaste mouvement migratoire venu de l’Est et initié par les Huns : ce furent ce qu’on appelle les invasions barbares. L’Empire, sans doute trop vaste et déjà sur le déclin, n’a pu ni protéger ses frontières ni intégrer ces nouveaux peuples. Mais l’administration romaine a finalement tenu le choc : ces différents peuples ont pu se créer des royaumes dans des frontières déjà établies et sur des fondations administratives existantes. C’est ainsi que naquit par exemple le royaume des Goths en Italie.

Tout le monde connaît peu ou prou les Goths, les Vandales, les Francs et les Germains. Mais ils ne sont pas les seuls à être venus nous rendre visite. Un moyen de découvrir le nom de ces peuples est de retrouver les toponymes qui en portent les noms. *
Les Goths, Goti en latin, étaient présents à coup sûr à Gueux ( Marne, Gothi en 850), à Gouts ( Landes, Goti au Xè siècle), à Goutz et Goux ( Gers), à Gout-Rossignol (Dordogne) et à Goux-les-Usiers ( Doubs). Goudourville (Tarn-et-Garonne) signale aussi un établissement goth. Le nom des Goths signifierait « verseur ( de semence) » donc « homme ». Bien qu’ils y soient à coup sûr passés, il ne reste aucune trace de Goths à Millau.
Les Vandales qui ont traversé notre pays ont laissé une trace de leur passage à Castelsarrasin (Tarn-et-Garonne) au lieu-dit Gandalou ( castello quod vocant Vuandalors, 961) ainsi qu’à Beddes (Cher) au lieu-dit Vandalou.
Les Alamans s’étaient installés à Allemant (Aisne, Marne), Allemans (Dordogne), Allemans-sur-Dropt (Lot-et-G.), et aux Allemands (Doubs, aujourd’hui Les Alliés). Suffixé en -isca, leur nom se retrouve dans Allemanche-Launay-et-Soyer ( Marne) et Almenêches ( Orne, Almanniscus en 1025)
Les Germains se retrouvent à Germaine (Aisne et Cher) et Germaines (Hte-M.) ainsi qu’à Germainvilliers ( Hte-M.) et Germaincourt (Somme).
Les Saxons, dits les Saisnes au Moyen-Âge, ont sans doute laissé leu nom à Soissons-sur-Nacey (C.-d’Or) qui s’appelait Saissims au XIIè siècle ainsi qu’à Sissonne (Aisne, Sessonia en 1107)
Ces cinq ethnies portent des noms connus de tous comme sont connus les Francs, les Angles, les Bretons et d’autres qui feront l’objet d’un prochain billet. Je vous propose maintenant trois peuples « barbares » beaucoup moins connus — en tout cas de moi.
Les Marcomans, dont le nom rappellera quelque chose à ceux qui ont gardé un souvenir suffisamment précis de La Guerre des Gaules de César puisqu’il les y mentionne, étaient un peuple germanique dont une partie, fuyant l’avancée des Huns, est arrivée et s’est implantée en Gaule. On retrouve leur nom, Marcomania, à Marmagne ( Cher, C.-d’Or, et S.-et-L.) et à Marmeaux (Yonne) et dans quelques micro-toponymes comme Marmogne à Sandillon (Loiret, Marcomanian en 990) ou Marmagne à Saint-Martin-de-Lamps (Indre). Le seul problème est qu’aucun document, ni romain ni plus tardif, ne nous est parvenu pour attester un quelconque établissement marcoman en Gaule et qu’aucune fouille n’en a encore fait la démonstration. C’est la raison pour laquelle certains (comme Gérard Taverdet) proposent pour ces noms une origine celtique *Marco-man-ia : si marco, « marécage » et le suffixe -ia sont bien attestés en gaulois, il reste toutefois à expliquer le -man- …
Les Taifales, (ou Taïfales, bien que rien ne justifie ce tréma ) un peuple gothique de guerriers qui s’est établi dans l’Ouest et le Sud-Ouest de notre pays, étaient nommés Teifalus ou Theofali et, au Vè siècle, Taifali était déjà un gentilé connu. Ils peuvent s’enorgueillir, comme les Francs, les Angles ou les Vascons, d’avoir donné leur nom à une région entière: une partie de l’ancien diocèse de Poitiers (Vienne) porte en effet leur nom depuis le haut Moyen-Âge, le Tiffauges ( Teofalgicus pagus en 848 ), dont le chef-lieu est justement Tiffauges en Vendée. On retrouve aussi leur nom à Touffailles (Tarn-et-G.) et au lieu-dit La Tiffaille à Verrue (Vienne).

Cavalier sarmate, allié de Décébale Moulage de la colonne Trajane Musée de la Civilisation romaine, EUR, Rome, 1980
Les Sarmates un peuple scythique né entre le Don et l’Oural puis établi sur les rives de la mer Noire, avaient obtenu des Romains le statut de fédérés : ils pouvaient résider dans l’Empire contre service militaire. Leur nom, issu de Sauromate que leur avait donné Hérodote, pourrait signifier « couverts de peaux de lézards », une référence à leur armure écailleuse. Ils ont laissé leur souvenir dans de nombreux toponymes : Sermaise (Essonne, M.-et-L.), Sermaize (Oise), Sermaize-les-Bains (Marne), Sermoise (Aisne), Sermoise-sur-Loire (Nièvre), Salmaise (C.-d’Or) et Sermesse ( Saône-et-L) et dans une multitude de micro-toponymes. L’origine de ces noms d’après l’ethnie des Sarmates est aujourd’hui contestée par un auteur ( Michel Roblin) qui y voit plutôt une évolution de salimuria, « saumure, eau salée » ayant désigné des terres saumâtres. La vérité est sans doute, comme souvent, entre les deux: certains sont issus des Sarmates, d’autres des terres saumâtres. Les géologues devraient être invités à donner leur avis.
*Je restreins volontairement ma liste aux noms de communes et de quelques lieux-dits. Y inclure les noms de tous les lieux-dits, hameaux, quartiers, etc. serait bien trop indigeste.