Attention !

In Stephanum, comitem de Albermala, qui solus adhuc resistebat, exercitum rex aggregavit, et in loco qui Vetus Rotomagus dicitur, castrum condore cepit, quod Mataputenam, id est devinces meretricem, pro despectu comitisse nuncupavit.

« Contre Étienne, comte d’Aumale, le seul qui résistait encore, le roi concentra son armée et au lieu dit Vieux Rouen fit construire un fort qu’il appela Mataputenam, c’est-à-dire le fléau de la prostituée, pour bafouer la comtesse susdite. »

C’est Orderic Vital (1075-1143), dans son Histoire ecclésiastique, qui nous informe ainsi que le roi d’Angleterre et duc de Normandie Henri Ier Beauclerc, luttant en 1119 contre le comte Étienne d’Aumale qui seul lui résistait encore, fit construire, dans le Vieux Rouen (aujourd’hui Vieux-Rouen-sur-Bresle), un fort qu’il nomma Mateputain, pour bafouer la comtesse (comme quoi il n’est pas nouveau de traiter de putain la copine de celui qu’on veut atteindre).

Emprunté à la langue du jeu d’échecs, le verbe « mater » exprime l’idée de vaincre, dompter. Il a été utilisé, au Moyen Âge, par tel ou tel seigneur pour baptiser son château en montrant sa volonté de dompter son voisin qui était alors qualifié de « félon », c’est-à-dire de « méchant, cruel, violent » plutôt que de « traître ». On connait ainsi les lieux-dits Matefélon à Charroux (Vienne, Mathefelon en 1559) et Matheflon à Seiches-sur-Loire (M.-et-L., même nom en 1040), ainsi que le château de Mateflon ou Mathefélon à Savigny-en-Véron (I.-et-L., Matefelo et Matefelun en 1100 : c‘est au début du XIè siècle que Foulques Nerra, comte d’Anjou, donna le domaine de Mathefélon à Hugues, chevalier manceau, pour y édifier un château fort et mater les vassaux rebelles). Plus énergique à l’égard du félon, on relève le nom de Torchefélon (Isère, Torchifelloni au XIIè siècle) et le lieu-dit Torchefélon à Saint-Benoît ( A.-de-H.-P.). À Villars-les-Dombes (Ain), le Dictionnaire topographique de l’Ain (Édouard Philippon, 1911) signale une localité détruite qui portait elle aussi le nom de Torchefélon, attesté par celui de son occupant Hugoninus de Torchifelou (1299-1369).

Torchefelon-cpa

Torchefélon (Isère)

Hors de France, Richard Cœur de Lion éleva vers 1189 une forteresse hors les murs de Messine pour se défendre contre les attaques des Grecs. Au Moyen Âge, ces derniers étaient souvent appelés Griffons, d’où le nom Mategriffon qu’il donna à sa forteresse.

Le nom de Matafelon-Granges (Ain, Mathafelon en 1291) fait l’objet d’une controverse. Dauzat&Rostaing (DENLF*) reprennent pour ce nom le sens de « qui mate le félon », appliqué à un château fort. Cependant, Ernest Nègre (TGF*), l’éternel contradicteur, préfère y voir, comme pour Matheflon (à Seiches-sur-Loire, M.-et-L.) l’oïl matefelon, mateflon, nom de la fougère ophioglosse, « langue de serpent ». Il est suivi en cela par Roger Brunet (TDT*), même si le fait de baptiser un château du nom, au singulier, d’une fougère, fût-elle vulnéraire, peut sembler étrange et même si d’autres châteaux ont été ainsi baptisés, on l’a vu, pour « mater l’ennemi ». Chacun se fera son opinion. Quant à elle, la légende locale raconte l’histoire d’un certain Maté le Félon, surnom d’un sinistre sire d’Oliferne (le pic et le château d’Oliferne existent bel et bien), qui se serait livré impunément au rapt des femmes et des jeunes filles, dont il se débarrassait ensuite en les enfermant dans des tonneaux qu’il jetait dans l’Ain. Il fut finalement vaincu par le seigneur du lieu.

Dans le même ordre d’idée, on peut rappeler une tour construite sur le vieux pont de Saintes (Ch.-Mar.) pour défendre l’entrée de la ville et qu’on avait baptisée Mau s’y frotte, soit « mal à qui s’y frotte ». Il en est fait mention dans un acte d’arbitrage daté du 31 mai 1244 qui restitua au chapitre certaines parties de la ville dont le gouverneur militaire avait pris possession : … de ponte Xanctonensi, de turre mau s’y frotte super prædictum pontem constructa. Elle est mentionnée dans un autre acte de la même année : Turris quœ vocatur mausifrote. Malgré son nom rébarbatif, cette tour n’avait pourtant pas empêché Louis IX, deux ans auparavant, de s’emparer de Saintes au lendemain de la bataille de Taillebourg en 1242.

Toujours dans le même but de prévenir les éventuels assaillants qu’ils allaient « tomber sur un bec », et même sur un mauvais bec, certains ont baptisé Maubec leur forteresse. C’est le cas de trois communes appelées Maubec (Is., Malubeccum en 1200 ; Vauc., Malbec en 1269 ; T.-et-G.) et de plusieurs lieux-dits.

CPA Maubec 84

Maubec (Vaucluse)

L’utilisation de mal comme épithète dissuasive propre à inspirer le respect voire la terreur se retrouve également dans des noms comme Maumusson (T.-et-G. ; L.-Atl.), Maumusson-Laguian (Gers) et Baliracq-Maumusson (P.-A.) avec le sens de « mauvais museau » ou encore dans celui de Malagayte, un hameau de Mazet-Saint-Voy (H.-L.) qui n’est pas un mauvais guet mais un guet susceptible d’inspirer de la méfiance aux ennemis qui s’en approcheraient. Le nom Marchastel (Cantal et Lozère), du latin malus, « mauvais » et castellum, « château », signalait non pas un château mal bâti ou tombé en ruines mais plutôt un château difficile à attaquer. Il n’est pas interdit d’envisager sous le même sens d’épithète martiale les composés de mal avec mont ou roque, quand ces appellatifs signalent la présence d’un château, mais il faudrait alors examiner tous ces lieux les uns après les autres (et les Malmont, Maumont, Roquemale etc.  sont trop nombreux ! ) pour en savoir davantage. La même réflexion peut se faire à propos de noms comme Mauléon (D.-Sèv.), Mauléon-Barousse (H.-P.), Mauléon-Licharre (P.-A., Malléon en 1276), Mauléon-d’Armagnac (Gers, Malum Leonem au XIIIè siècle), Malléon Ariège) et une vingtaine de noms de hameaux similaires qui ne sont certainement pas tous dus à des « rochers en forme de lion » comme l’écrivent Dauzat&Rostaing (DENLF*) et E. Nègre (TGF*) – c’est fou le nombre de rochers en forme de lion qu’il y aurait dans nos campagnes ! – mais représentent plus vraisemblablement des « méchants »  ou « redoutables lions », surnom du propriétaire des lieux, que ce surnom ait été auto-décerné ou donné par les voisins.

Enfin, plusieurs localités portent des noms mettant le voyageur ou l’éventuel assaillant en garde contre le mauvais accueil qui lui serait fait. C’est ainsi qu’on trouve des lieux-dits Prends-Toi-Garde (Ardèche ; Dord. ; P.-de-D. etc.), Prends-Y-Garde (Allier ; Char. ; Dord. etc), Prends-Tu-Garde (Ch.-Mar. ; Dord. etc.), Prends-Garde-à-Toi (Indre, à Saint-Michel-en-Brenne, où on aime l’opéra) et quelques autres. En domaine occitan, apparaissent des noms comme Printegarde (Ardèche ; Cantal) et Printigarde (Landes).

Vale.

*Les abréviations en gras suivies d’un astérisque renvoient à la bibliographie du blog, accessible par le lien en haut de la colonne de droite.

index

La devinette

Il vous faudra chercher et, pourquoi pas ?, trouver un lieu-dit de France métropolitaine qui porte un nom censé avertir les éventuels assaillants ou maraudeurs qu’ils seront mal reçus.

Il s’agit, comme les premiers et les derniers toponymes du billet, d’un nom à composante verbale.

Rien ne laisse penser, ni historiquement ni topographiquement, qu’il s’agissait d’épouvanter d’éventuels ennemis. Il s’agissait sans doute plutôt d’une rodomontade ou d’une appellation donnée par des voisins moqueurs ou échaudés par une mauvaise expérience.

Le nom de la commune où se trouve ce lieu-dit est issu de celui d’une plante fort banale dans nos campagnes. Je m’aperçois à ce propos que je n’ai pas consacré de billet à cette plante, qui n’est étudiée dans mon blog que pour un toponyme d’Afrique du Nord.

Le nom du chef-lieu de canton ne servira pas à proposer un indice, pour une raison qui semblera évidente une fois découverte la réponse.

♦ un indice pour le lieu-dit

indice a 04 09 2022

♦ un indice pour la commune

indice b 04 09 2022

Réponse attendue chez leveto@sfr.fr