Cairn, Montjoie, tas de pierres et autres points de repère

J’avais promis à la fin du  billet consacré aux bornes de parler d’autres constructions pierreuses utilisées pour marquer une limite et qui ont donné leur nom à quelques communes. À la fin de ce billet, ma promesse aura été tenue, et au-delà.

Cairn

Tous les randonneurs, alpinistes et autres marcheurs hors des sentiers battus ont rencontré un jour ou l’autre un petit tas de pierre en forme de pyramide bornant de point en point un chemin qui, sans cela , disparaîtrait sous la neige, la végétation, les éboulis, etc. On appelle cairn cette pyramide de pierre. Il est très mal vu de la désagréger par amusement d’un coup de pied ou de piolet ( la légende qui fait naître le golf, comme par hasard en Écosse, de l’ennui d’un berger qui aurait donné un coup de bâton dans un cairn  est …une légende) ; il est au contraire fortement recommandé de l’entretenir en y ajoutant sa propre  pierre ( la légende qui fait naître l’expression « ajouter sa pierre à l’édifice » sous la plume de Flaubert … n’en est pas une) .

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Cairn est issu du pré-celtique et celtique *karn ( encore vivant sous cette forme  en breton et dans l’écossais carn), lui-même formé sur le pré-indo-européen * kar, « pierre, rocher ». Cairn avait en celtique le sens tout simple de « tas de pierre » indiquant le plus souvent un repère, un passage, une frontière , etc. puis a été appliqué à un tumulus avant de désigner toutes sortes de lieux sacrés, notamment des sépultures. Les plus anciens ont été datés du Néolithique — le grand Cairn de Barnenez est daté de 4500 av. J.-C., soit au moins deux millénaires avant les pyramides égyptiennes.

Karn, essentiellement au sens de tumulus ou de tertre, mais qui a pu avoir aussi le sens de borne-frontière ou même de chemin — ce qui laisse supposer son utilisation comme bornage — , a laissé de très nombreux toponymes en Bretagne qu’il m’est impossible de tous citer : Carn Glas (à St-Goazec, Fin., « bleu »), Carn Vihan (à Loperhet, Fin., « petit »), Carn ar Bleiz ( à Langolen, Fin., « de l’église »), etc. Je n’oublie pas l’île Carn, en breton Enez Karn,  un îlot côtier sur la commune de Ploudalmézeau( Fin.) qui porte un cairn datant de 4200 avant J.-C.

Carnac ( Morbihan ) est, lui aussi, un dérivé de karn avec le suffixe locatif -ac ; la variante -ec de ce dernier  a donné  Carnec-Gwarc’h ( à Riantec, Mor.), « le lieu du tertre de la sorcière ». Carnoët (C.-d’A.) est dérivé de karn et de hoët, « bois ».

Mais, on l’a vu, *karn était celtique ( VIè siècle av. J.-C ) avant d’être breton ( les Bretons ne sont venus de Cornouaille qu’au VIè siècle de notre ère). Il n’est donc pas surprenant de le retrouver  plus au Sud, avec des suffixes pré-gaulois ou gaulois : Charnas (Ardèche), Carnas (Gard), Carniol ( fusionnée en 1974 avec Simiane-la-Rotonde, Alpes-de-H.-P.), Carnoules ( Var) ou encore Carnolès ( à Roquebrune-Cap-Martin, Alpes-Mar.) sans compter les Carnac aux Rousses ou au Mas-Saint-Chély en Lozère. Il n’est pas établi que les Gaulois aient construit des tertres funéraires : le terme de *karn serait alors issu d’un indo-européen désignant la « corne », appliqué à des pointes de pierres ou aux pierres levées qui hérissaient alors le pays.

Le tas de pierre étant, somme toute, le b-a-ba du repérage artificiel sur le terrain, il n’est pas étonnant qu’on le retrouve partout ailleurs dans le monde sous des noms différents mais avec des  fonctions quasi-similaires de point  de repère, borne  frontière, sépulture, lieu  sacré, etc. Je pense à l’inukshuk inuit, au kerkour d’Afrique du Nord, au stūpa indien et à sa variante tibétaine chörten  — dont on a une vue imprenable ici  extraite ( c’est pas moi, m’sieur, c’est lui ! ) de ce site — et à bien d’autres.

Anticipant votre question, je précise que Karnak, village de haute Égypte qui sert à nommer la partie septentrionale des ruines de l’antique Thèbes, signifie « village fortifié ». C’est un terme aujourd’hui désuet en arabe de haute Égypte mais encore usité au Soudan.

Montjoie

Le repérage par des tas de pierre a été utilisé depuis des temps pré-historiques mais s’est prolongé sous diverses formes jusqu’à nos jours. L’une d’elles s’appelle montjoie : il s’agissait d’un  « monticule de pierres placé au bord des chemins, surmonté ou non d’une croix ou d’une indication, et destiné à célébrer une victoire ou célébrer un événement important ».

L’étymologie de ce « montjoie » est pour le moins discutée. Dans la plupart des cas il s’agirait d’un dérivé du germanique mundgawi, « protection du territoire », qui aurait été ( mal ) traduit par le latin mons gaudii, « mont  de la joie » — à moins que pour certains d’entre eux il ne s’agisse vraiment que d’un mont distingué par la joie de l’avoir gravi, d’y avoir gagné une bataille ou de s’y souvenir d’un autre évènement glorieux, en référence au Mons Gaudii, proprement «montagne de joie, paradis», nom donné par les pèlerins à la montagne de Ramah située au nord-ouest de Jérusalem. L’oïl montjoie est attesté par le FEW au sens de « monticule servant d’observatoire, tas de pierre ou édicule pour indiquer le chemin ou pour garder un souvenir glorieux » et sa traduction en occitan  montjòia par le DOF  l’est au  sens de « bloc de pierre servant de borne ou de limite ou consacrant un souvenir ».

Montjoie-le-Château ( Doubs), Montjoie-Saint-Martin et Montjoie-Saint-Pois ( Manche ) ainsi que La Monjoie ( à Saran, Loiret, et à Sibiville, P.-de-C.)  comme Mont de Joie ( Maîche, Doubs) et Montjoie ( une colline près de Vézelay, Yonne) sont tous issus de l’oïl montjoie.

En langue d’oc, monjòia est à l’origine de Montjoi ( Tarn-et-G.), de Montgey ( Montjoi en 1228,Tarn ), de Lamontjoie (Lot-et-G.), de Montjoie en Ariège et de Montjoi dans l’Aude. Ces deux derniers sont aussi donnés comme référence à un « cri de guerre » qui permettait aux combattants issus d’un même patelin, donc d’un même « tas de pierre », de se regrouper au plus fort de la bataille. Les chevaliers de France criaient « Montjoie Saint-Denis ! » tandis que les Bourguignons en appelaient à Saint-André. Une traduction particulière en oc de l’oïl mont joie a utilisé l’infinitif nord-occitan jauzir, « se réjouir », pour aboutir à Mongausy ( Gironde) et Mongauzy (Gers) ainsi qu’à Montjauzi ( à Polignac, H.Loire) ou encore à  Notre-Dame-de-Mongausy ( à Foix, Ariège).

Là aussi, en région de langue d’oc, nombreux sont les micro-toponymes portant ce nom, il m’est impossible de tous les citer.

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Monjoie sur une draille dans la montagne de Lure

Dans les Alpes, monjoia ou mount-joio est le nom donné à un tas de pierre élevé sur une cime par les bergers, les pèlerins pour en marquer le sommet. Aux cols, il est parfois surmonté d’une croix et peut soit indiquer la route aux voyageurs soit marquer une limite, une frontière.

Mercoiròl

Mercure, le dieu romain du commerce et des voleurs, hérita des pouvoirs de l’Hermès grec et devint aussi le protecteur des voyageurs. Assimilé par le panthéon gaulois, il devint très populaire dans notre pays et de nombreux temples lui furent consacrés dont la toponymie garde la trace ( Mercœur de la  H.-Loire, Mercuès du Lot, Mercus-Garabet de l’Ariège, etc.). Dieu des voyageurs, il fut honoré sous la forme de statuettes, les Mercorioli, censées protéger les voyageurs partant pour de longs périples. Les toponymes Mercoirol ( Gard), Mercurol ( Drôme), Mourcairol (Cantal) comme le nom de la colline de Mercoirol ( Hérault ) et bien d’autres sont issus du nom de ces statuettes. L’abondance de ces toponymes incite à penser que l’ancien occitan mercuròl a pris au Moyen Âge le sens de montjoie.

Signal

La famille Cassini mit cinquante ans à établir sa carte de France qui fait toujours référence. Établie par la méthode dite de triangulation géodésique, elle nécessitait de se référer à des lieux à la position incontestable. Il pouvait alors s’agir du sommet d’une colline, d’un confluent de rivière, etc. mais aussi d’un moulin, d’un clocher d’église, etc. Certains de ces lieux — on en compte plus d’un millier —  portent encore aujourd’hui le nom de « signal de Cassini » comme le moulin de Calvisson. Il ne s’agit pas à proprement parler d’un tas de pierre artificiel mais d’une particularité topographique utilisée dans le même but de baliser un terrain.

Signal — traduit de l’occitan signau — a pris en montagne le sens de point de repère . Il désigne le plus souvent le point le plus haut d’un massif visible d’en bas comme le Signal de Saint-Pierre, point culminant des monts de Vaucluse ou le signal de l’Hort-de-Dieu dit aussi Tourette-de-Cassini (1 565 mètres), situé dans le Gard. Ce signal est aux marcheurs ce que l’amer est aux marins.

Guide et Guidon

Dans le même ordre d’idée de « poteau indicateur », on trouve, répartis sur tout le territoire français, de nombreux micro-toponymes Guide ou Guidon. Il s’agissait le plus souvent de poteaux indicateurs dressés à un carrefour pour aider les pèlerins ou les chemineaux. Il pouvait s’agir d’un élément naturel remarquable : à Saint-Laurent d’Andenay ( Saône-et-Loire), le Chêne Guidon garde le souvenir d’un de ces arbres qui, à toutes les époques, ont servi de point de repère aux voyageurs. Enfin, il pouvait s’agir d’un sommet aisément repérable d’en bas, qui pouvait servir de guide et qui aurait bien pu s’appeler signal : le Guidon du Bouquet est un de ceux-là.

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Du nom des planètes.

Les planètes étaient là avant nous.

Nous ne pouvons pas savoir si nos lointains ancêtres préhistoriques les avaient repérées dans le ciel — sans doute ne connaissaient-ils que le Soleil, la Lune et les étoiles mais peut-être aussi la si visible Vénus — ni le nom qu’ils leur donnaient.

Nos plus proches ancêtres, ceux de l’Antiquité, avaient bien remarqué que si les étoiles  se mouvaient d’un coin du ciel à l’autre dans un ordre immuable et sans que leurs positions respectives ne changent, cinq d’entre elles n’obéissaient pas à cet ordonnancement.

Les premières observations se faisaient bien sûr à l’œil nu ce qui explique que, jusqu’à l’invention du télescope vers 1600, seules cinq planètes étaient connues : Mercure, Vénus, Mars, Jupiter et Saturne — ce qui ne laisse pas de nous laisser béats d’admiration devant l’acuité visuelle de nos ancêtres ainsi que sur la qualité de leurs observations qu’ils écrivaient en cunéiforme d’un calame sur des plaquettes d’argile ou qu’ils gravaient sur la pierre.

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Cette carte du ciel, réalisée sur une tablette d’argile en écriture cunéiforme

( sumérienne ) établit très clairement des positions planétaires sidérales

( 28 avril 410 av. J.-C. )

Les premiers témoignages dont nous disposons sur le nom qu’on  donnait aux planètes nous viennent des civilisations mésopotamiennes ( Sumer, Babylone, Chaldée ) ce qui n’est pas étonnant puisque c’est aussi là que fut inventée l’écriture.

Ces premiers noms étaient purement descriptifs. Les Babyloniens, qui avaient bien remarqué le caractère erratique du mouvement  des planètes  contrastant avec celui, moutonnier, des étoiles, leur avaient donné le nom de « chèvres » — caractère erratique que l’on retrouvera plus tard dans le nom  nom grec π λ α ́ ν η τ ε ς , « planètes » , de π λ α ν α ́ ω , «égarer», au passif «errer». Chacune d’elles était nommée selon son aspect le plus remarquable. Mercure était ainsi désignée comme « celle qui brille », Vénus comme «  la plus belle, la plus blanche », Mars comme « la rouge », Jupiter comme « la plus grosse, la plus importante » et Saturne d’une façon que je ne connais pas. On trouve de la même façon, dans la Genèse, le nom purement descriptif de Schémès (d’ une racine signifiant  « clarté , splendeur » ) ou Kammah ( « chaleur » ) pour désigner le Soleil et Labanach  ( « blancheur ») pour nommer la Lune. Cette façon de faire, qui semble pertinente, est aussi vraie pour d’autres civilisations, notamment chez les Égyptiens, les Chinois et les Incas ; j’y reviendrai.

Un glissement important se fait chez les Chaldéens. Les différents aspects et mouvements du  Soleil et de la Lune y étaient considérés comme la manifestation de la volonté suprême des dieux : on lisait dans ces astres le bon moment pour semer, pour moissonner, pour partir pêcher ou rester à quai,  pour se marier, pour guerroyer, etc. ( c’est ce qu’on appelle aujourd’hui la météo).  La complexité des différentes positions que les cinq planètes occupent dans le ciel ( Mercure qui n’est visible au ras de l’horizon qu’au petit matin et au crépuscule sera même longtemps pris pour deux planètes distinctes) a fait qu’elles furent considérées comme des signes traduisant  la volonté des dieux :  elles furent alors appelées « interprètes », chargées d’interpréter les intentions favorables ou défavorables des dieux. ( c’est ce qu’on appelle aujourd’hui l’astrologie). Une fois que ce statut d’interprète des dieux leur fut acquis, il fut tentant d’en faire des dieux à part entière : on ne se fit pas prier. Ce sont les Babyloniens qui, les premiers, firent monter au ciel leurs dieux et firent des planètes leurs demeures.

Mercure, la « brillante », fut attribuée à Nabû, dieu du savoir et de l’écriture. Son nom semble issu d’une racine sémitique signifiant « brillant ».

Vénus, « la plus belle »,  fut associée à Ishtar, la déesse suprême, l’inégalable, assimilée à l’Inanna  sumérienne.

Mars, « la rouge », est devenue la résidence de Nergal, le dieu guerrier grand pourvoyeur des Enfers.

Jupiter, « la plus grande », fut associée à Marduk, le dieu suprême de leur panthéon.

Saturne, enfin, accueillit Ninib, la divinité cruelle des combats qualifiée de « défavorable,incendiaire, récalcitrant, ennemi, méchant, léopard, renard».

Comme tout le monde, les Grecs ont commencé à donner aux planètes un nom purement descriptif lié à leur degré de luminosité :

Mercure était Στιλβών, Stilbon, l’étincelante.

Vénus était Φωσφόρος , Phosphoros, le porte-lumière.

Mars se nommait Πυρόεις, Pyroïs, couleur du feu.

Jupiter était Φαέθων, Phaeton, le brillant, le fils du Soleil.

Saturne, peu visible, était appelé  Φ α ι ν ο νPhenon,  ce qui apparaît.

Plus tard, après leurs contacts avec les Babyloniens — et aussi avec les Égyptiens — , ils ont repris l’idée de demeure des dieux :

Mercure fut attribuée à Hermès, le messager des dieux, sans doute parce que son orbite la plaçait souvent dans le ciel en conjonction avec l’une ou l’autre des quatre autres planètes.

Vénus trouva en Aphrodite l’exact équivalent de l’Ishtar babylonienne

Mars fut évidemment acquise à Arès, le dieu de la guerre et de la destruction, comme les Babyloniens en avaient fait la planète de Nergal.

Jupiter, la plus grande, ne pouvait être que la demeure de Zeus avec malgré tout une édulcoration de la symbolique. Mardouk, le dieu suprême babylonien, était un dieu craint, redouté pour ses colères ( orages, tempêtes, inondations et autres catastrophes ) tandis que les Grecs avaient attribué à Zeus une sérénité et une clémence que n’avait pas son équivalent babylonien.

Saturne fut paradoxalement confiée à Cronos, un dieu sage et tranquille ( rien à voir avec Chronos), assez éloigné du Ninib babylonien. Les points de ressemblance entre Ninib  le guerrier, et Cronos  le sage, sont ténus : tous les deux sont des divinités déchues, Ninib au profit de Mardouk et Cronos au profit de Zeus dont il était pourtant le père ; Ninib représentait le soleil  couchant à l’horizon et Cronos était censé habiter les Iles Bienheureuses, au delà de l’océan occidental ; enfin, Ninib comme Cronos avaient des affinités avec l’idée de paternité et de génération.

À leur tour, les Romains transportèrent leurs dieux sur les planètes et c’est à eux que nous devons les noms de Mercure, Vénus, Mars, Jupiter et Saturne réputés  être les équivalents des dieux grecs précédemment cités.

Après la découverte d’Uranus, l’habitude fut prise, après quelque débat où l’égo des uns  s’opposait à l’égo des autres,  d’utiliser des noms de la mythologie pour nommer les planètes et leurs lunes. C’est ainsi qu’on nomma Neptune et Pluton.

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Van Gogh, Nuit étoilée sur le Rhône, huile sur toile, 1888, 72 x 92cm, Orsay.

Et ce n’est pas fini.

Les spécialistes s’accordent pour dire que le Zodiaque grec est issu de celui des Chaldéens dont les représentations des cartes du ciel étaient en tous points remarquables. Au temps des premiers Grecs qui nous ont laissé quelques témoignages écrits concernant les planètes et non pas les constellations qui occupaient tout leur temps ( Pythagore de manière très succincte puis Démocrite et surtout Sénèque  ),  la civilisation chaldéenne était déjà éteinte depuis longtemps et les Égyptiens revendiquaient une antériorité en matière civilisationnelle grâce notamment aux faussaires alexandrins. C’est Eudoxe de Cnide, selon Sénèque, qui rapporta d’Égypte en Grèce des tables de mouvements planétaires que l’on s’accorde aujourd’hui à dire chaldéennes. « Égyptien et Chaldéen sont des noms tellement permutables quand il s’agit d’astrologie, que l’on peut aisément substituer l’un à l’autre ». Du temps des Pharaons, chaque planète — après n’avoir reçu  qu’ un  nom rendant compte du degré de luminosité, un peu comme les premiers noms grecs — fut supposée être un avatar ( si l’on me pardonne cet anachronisme) du dieu Horus : Mercure était Sebgu, le « dieu crocodile », Mars était Hur-xuti, « Horus de l’horizon » , Saturne Hur-ka-pet* , « Horus taureau du ciel  » et Jupiter Hur-up-seta , « Horus qui ouvre le secret ». Seule Vénus était qualifiée d’un nom que les Grecs avaient traduit par καλλίστη, Callisté, « la pus belle»,  [ question collatérale : pourquoi la planète Vénus, si brillante au petit matin comme à la tombée de la nuit,  a-t-elle été toujours  identifiée, quelle que soit la civilisation, à une femme ? ]. Elle sera plus tard  appelée Usiri, identifié  comme Osiris. On voit que les Égyptiens ont, eux aussi, adopté la vision chaldéenne des planètes considérées comme des demeures des dieux. Sil les Égyptiens ont largement contribué par leurs savants et leurs observations minutieuses du ciel à l’astronomie, ils doivent une large part de leurs connaissances aux Chaldéens qui les ont précédés et, surtout, ils leur ont emprunté cette relation entre les planètes et les dieux, l’astrologie.

D’autres civilisations ont adopté une façon différente de nommer les planètes.

Les premiers Chinois ne connaissaient que Vénus qu’ils avaient appelée 太白 Taibai « la bien blanche ». Ce n’est qu’après la découverte des quatre autres planètes qu’ils ont cherché un dénominateur commun et ont  ainsi relié chacune des cinq planètes à un des cinq éléments de leur philosophie : Mercure est l’étoile de l’eau ; Vénus, l’étoile du métal ; Mars, du feu ; Jupiter du bois et Saturne de la terre.

Les Incas comme les Mayas, et de manière plus générale les différente peuples d’Amérique Centrale ou du Sud, s’ils connaissaient très bien le Soleil (Ouentekka, « il porte le jour », la Lune ( Asontekka, « elle porte la nuit ) et les étoiles, ne connaissaient eux aussi que Vénus qu’ils appelaient Ouentanhaonitha , « elle annonce le jour ». Ils lui donnaient aussi un nom purement descriptif, Tchasca, « la chevelue », sans doute à cause du halo lumineux qui l’entourait. S’ils avaient observé les autres planètes, ils s’en sont désintéressés au point de ne pas leur avoir donné de noms particuliers.

* Les premiers qui font un rapprochement entre Hur-ka-pet , « le taureau du ciel » et les émanations bovines de méthane  qui nous réchauffent auront le droit de sourire avec moi.

Des planètes bien de chez nous

Les dieux gaulois, dont les noms ne persistent plus aujourd’hui que dans des toponymes, ont été oubliés par les Gallo-romains et remplacés ensuite par les dieux romains. Ce remplacement se fera pourtant le plus souvent en douceur : si les dieux sont romains, les traces archéologiques sur toute la durée de l’empire, sont bien souvent restées gauloises . On parle bien de Jupiter, mais on sculpte toujours Taranis avec ses attributs gaulois spécifiques, la roue solaire, un sceptre et des éclairs.

Les dieux romains seront à leur tour effacés pour cause de christianisme, qui essaiera  aussi d’effacer les dernières traces (païennes) gauloises. Il ne nous reste plus comme témoignage de leur culte en Gaule romaine que quelques toponymes — comme quoi l’Église n’est pas omnipotente. Parmi ceux-ci, quelques uns font référence à des dieux qui ont aussi servi à nommer des planètes. Les voici, par ordre alphabétique :

Jupiter ( en latin Juppĭtĕr, génitif Jŏvis ) le roi des dieux, le « ciel père », le « père du jour » ( cf. le grec Ζεύς πατὴρ et le védique Dyauṣ Pitā ) <avait bien sûr ses temples dédiés en Gaule romaine. On connaît l’emplacement d’au moins l’un d’eux à Fanjeaux dans l’Aude, noté Fano Jovis en 1154 du latin Fanum Jovis, « le temple de Jupiter ».

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Employé seul, le nom du dieu apparaît, au cas accusatif Jŏvĕm, dans celui de Giou-de-Mamou ( simplement Jovis en 1378 , Cantal ) et de Gioux (Corrèze). Je termine avec un exemple étonnant quand on pense au soin que l’Église a pris pour effacer toute trace de paganisme : Juville, en Moselle, est une ancienne ecclesia Jovis villae (1177) soit une « église du village de Jupiter ». D’autres noms de lieux peuvent faire penser à Jupiter mais sont des faux amis comme Jouac (I.-et-V.) et Jouhet (Vienne) qui viennent ainsi du nom propre latin Jovius associé au suffixe -acum. Quant à l’hypothèse de wikipédia selon laquelle « le mot franco-provençal  » Joux » que l’on retrouve souvent en toponymie alpine pourrait en dériver », elle est aisément réfutée en se référant aux noms anciens qui font tous référence à jugum , «crête de montagne, sommet» comme à Joux-la-Ville (Indre) qui se nommait Jugae en 1104 ou Jours (C.-d’Or) qui se nommait Jugi en 1174. Les Joux ou Joue alpins procèdent de la même étymologie.. Quant aux Joux du Jura  et du Doubs, ils dérivent du gaulois juris , « forêt de montagne » d’où vient le nom du Jura. Dans tous les cas, aucun rapport avec Jupiter.

Mars, le dieu de la guerre a eu aussi ses lieux de culte comme à Famars ( Nord), un ancien Fanum Martis (Fanomantis en 400, à lire Fanomartis puis Fanmartense en 775) ou, avec le latin templum, « temple » à Talmas ( templum Martis en 657, Somme) et à Templemars ( de Templomartis en 1182) . Là aussi le nom du dieu a fourni des noms de personnes comme Marcius ou Martius , mais aussi des Médard ( dérivé du nom d’un évêque de Noyon au VIè siècle) qui ont donné leur nom à plusieurs Mars (Allier, Ardèche, Ardennes, Gard, M.-et-M.). Cinq-Mars-la-Pile (I.-et-L.) est une déformation de Saint-Mars où Mars est la forme locale de Médard.

Mercure, le dieu romain du commerce et messager des autres dieux a été assimilé au très populaire dieu gaulois Lug ( celui de Lyon, Lug-dunum, « forteresse de Lug »). Sans doute cela explique-t-il que Mercure soit le dieu romain le plus représenté en Gaule : Marcoux ( Mercurio villa en 1020, Loire), Mercoeur (Mercorius, 887, Corrèze et Mercoria< 911, H.-Loire), Mercuer (Ardèche), Mercuès (Mercurio, début XIè siècle, Lot) et enfin Mercus-Garabet (Ariège). Il faut, là aussi, tenir compte du fait que le nom du dieu a donné naissance à des anthroponymes comme Mercurius, eux-mêmes à l’origine de toponymes comme celui de Mercurey (S.-et-L). La prochaine fois que vous mangerez un poulet rôti, à la peau bien craquante, accompagné de grosses frites un peu charnues, faites-vous plaisir : essayez un mercurey rouge! Mercury (Savoie), Mercurol ( Drôme) et Marcorignan (Mercurianum en 782) sont tous issus de l’anthroponyme Mercurius. Rappelons au passage qu’une colline parisienne était coiffée sous l’empire Romain d’un sanctuaire de Mercure et s’appelait Mons Mercurii. C’est là que le premier évêque de Paris, Denis, accompagné du prêtre Rustique et du diacre Éleuthère, au milieu du IIIè siècle y subit son martyre, fut décapité, se releva et ramassa sa propre tête qu’il porta pendant six kilomètres avant de s’écrouler là où on bâtit la basilique qui porte son nom. Cette légende, quand l’Église connut des jours meilleurs, fit qu’on déposséda Mercure de son sanctuaire pour en faire le Mons Martyrum, le « Mont des Martyrs », autrement dit Montmartre.

Vénus, ( en latin Venus, Veneris ) la déesse de l’amour et de la beauté a, elle aussi, on s’en doute, laissé des traces. On retrouve ainsi son nom dans celui de Vendres ( de Veneris, 1140, Hérault), Port-Vendres ( Portus Veneris, Ier siècle, Pyr.-Or.) ainsi qu’à Venerque ( Venercha, 1080, H.-Gar.).

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Entrée du port à Port-Vendres, ca 1906, André Derain (1880 – 1954 )

D’autres noms comme Venarey (C.-d’Or), Vendargues ( Hérault), Vendranges (Loiret) et Vénérieu ( Isère) sont, eux, issus de l’anthroponyme Venerius. Il existe sur le territoire de cette dernière un menhir qui servait à un rite de la fécondité et qu’on appelle  « Pierre-femme » (la photo étant protégée par des droits d’auteur, je ne peux que vous en donner le lien) . La ressemblance du nom de la commune avec celui de Vénus y est sans doute pour quelque chose mais une légende veut que cette pierre soit une femme à qui Dieu aurait permis de fuir un village voisin voué à la destruction, à condition qu’elle ne se retourne pas pour regarder derrière elle. Bien entendu — ah! ces femmes! — , elle désobéit et fut aussitôt pétrifiée. On voit bien qu’il s’agit là d’une adaptation du récit biblique de la femme de Loth fuyant Sodome et transformée en statue de sel.

Montvendre (Monte Vendrio en 1100 puis castrum Montis Veneris en 1157, Drôme), contrairement à l’étymologie plus que fantaisiste qu’en donne wikipedia, est bien, lui, issu du nom de Vénus.

On aura remarqué que le  latin Veneris a évolué —  après amuïssement du -e- qui a conduit à un venris  senti comme difficilement prononçable —   grâce à un -d-épenthétique , en Vendres. C’est là aussi l’origine de notre vendredi , Veneris dies, « jour de Vénus ». De la même façon, jeudi est le jour de Jupiter ( Jovis dies), Mars  celui de mardi (Martis dies ) et Mercure celui de mercredi (Mercuris dies).

P.S. : d’autres dieux romains ont été adorés en Gaule et y ont laissé des traces toponymiques. Ils feront l’objet d’un prochain billet.