Merdanson etc.

Vous en souvenez-vous ? Je me promenais il y a peu dans le Gard. J’y ai longé un affluent de l’Auzonnet, qui porte le nom de Merdanson. J’en parlais déjà il y a plus d’un lustre dans ce billet, avec d’autres noms similaires, mais j’ai voulu approfondir et bien m’en a pris.

Dans son Trésor du Félibrige, F. Mistral cite, outre ce Merdanson gardois, le Merdanson, affluent du Lez, dans l’Hérault (aujourd’hui Verdanson, voir plus loin), et un autre Merdanson, affluent de l’Hérault dans le même département. Il voit dans ces noms de rivières la représentation d’un terme générique : « nom porté par des ruisseaux qui servent d’égout ». Il donne le même sens au terme merdans : « égout, grand fossé d’assainissement » et considère le Merdaric comme un « torrent qui sert d’égout à une localité ».

Le Dictionnaire occitan-français (L. Alibert, Institut d’Études Occitanes, 1966) reprend les mêmes sens pour merdanson et merdans (« égout, fossé servant de dépotoir »).

Ernest Nègre (TGF*) est en accord avec ces sens lexicalisés et note que le Merdanson qui coule à Montpellier, affluent du Lez (rippum Merdancionis en 1138) est conforme au sens d’égout. Ainsi s’explique la correction par euphémisme Verdanson apparue en 1827.

Cette étymologie semble en effet convenir pour les cours d’eau dont au moins une partie se trouve en zone citadine, comme le Merdans, affluent de l’Aveyron à Séverac-le-Château, le Merdanson de Montpellier, le Merdanson affluent du Lot à Mende ou encore le Merdaussou, affluent du Dadou à Graulhet dans le Tarn (avec passage de –ans– atone à –auss-).

Mais elle ne convient pas pour des ruisseaux qui ignorent toute pollution autre qu’accidentelle, comme le Merdanson, affluent de la Brèze laquelle coule à Meyrueis (Loz.), le Merdansou affluent de l’Alagnonette à Saint-Poncy (Cantal) ou encore le Merdanson, ruisseau de 15 km prenant sa source dans les Monts d’Aubrac, affluent du Lot à Sainte-Eulalie-d’Olt (Av.).

D’autres ruisseaux n’ont aucune fonction d’égout et ne sont que de grands fossés drainant les eaux d’orage ou les eaux hivernales. C’est par exemple le cas du Merdanson, affluent de la Lène en aval de Servian (Hér.), appelé Merdausson en 1740-60.

P. Lebel (Principes et méthodes d’hydronymie française, éd. Les Belles Lettres, 1956) pense que la racine merda trouve sa raison d’être en tant que « cours d’eau boueux ou torrents qui charrient de la boue en période de crue » ; ainsi s’expliquerait, par analogie, l’extension de la désignation d’égouts citadins aux ruisseaux campagnards.

P. Fabre (L’affluence hydronymique de la rive droite du Rhône, Centre d’études occitanes, 1980) repris par J. Astor (DNLFM*) note pour sa part que l’hydronyme Merdanson présente la morphologie d’un dérivé pré-celtique comme Bezançon, Briançon, Chalençon ou, dans l’Aveyron, Luzençon et Lumençon qui, tous, présentent un suffixe pré-celtique –antione. Le radical serait alors une variante de *mer-l, base pré-indo-européenne représentée par le Merlanson, affluent de l’Aiguillon à Saint-André-d’Olérargues (Gard). Sur la même base *mer-l, seraient aussi formés les noms du Merdans vu plus haut, qui pourrait être un ancien *Merdantiu, et de la Mardonenque, long ruisseau affluent du Lot à l’est de Saint-Geniez-d’Olt (Loz.), avec le suffixe prélatin –enca. La base *mer-l ou *mer-d est donnée par P. Fabre (op.cit.) comme une variante de *marr, « rocher », avec le sens générique d’« éboulis, torrent » et pourrait désigner plus particulièrement une pierre plate, du type lauze, dont le lit de ces ruisseaux aurait été tapissé, soit naturellement soit artificiellement, ce qui semble être le cas pour le Merdanson à Brissac (Hér.).

La fonction d’égout de certains cours d’eau, comme d’autres qui ne portent pas ce nom, aurait fait lexicaliser l’hydronyme Merdanson au sens qu’on lui connaît en lui redonnant la fausse étymologie latine merda. Nombreux sont ainsi, on l’a vu, les Merdanson (une trentaine) ou Merdançon, (cinq) dans la Somme, l’Oise, l’Ain, l’Hérault, la  Lozère etc. parfois écrits Merdenson (cinq) ou Merdençon (au moins un à Chastreix, P.-de-D.).

CPA merdanson

En revanche, les hydronymes formés avec un suffixe latin sont probablement de réels dérivés du latin merda :

avec le suffixe –ar-icu : le Merdaric, ruisseau à Saint-Andéol-de-Berg (Ardèche), le Merdaric affluent du Payre à Alissas (id.), le Merdaric affluent du Buech (H.-A., Merdaricus en 1373), le Merderic, un ravin à Lauras (Av.), le valat de Merderic affluent du Bramont à Saint-Étienne-du-Valdonnez (Loz.), etc. À peine modifié, on trouve le nom Merdary d’un affluent de la Drôme à Valdrôme (le rif de Merdarit en 1564) et de plusieurs autres ruisseaux en Drôme et Haute-Loire et d’un torrent à Chanousse (H.-A.). On notera au passage que l’étymologie donnée par F. Mistral (TdF), à savoir le latin merda et ric, « ruisseau », n’est pas correcte.

avec le suffixe –ol : ruisseau de Merdols, affluent de la Boyne à Fontès (Hér.).

dérivé en –airol : ruisseau de Merdayrol, affluent de l’Orb (Hér.).

dérivé en –ier : le Merdier, affluent de la Nauze à Belvès (aujourd’hui Pays-de-Belvès, Dord.).

diminutifs et autres dérivés romans : le Merdaret près de Theys (Is.) surmonté d’un col de Merdaret, le Merdaret à Saint-Donat-sur-L’Herbasse (Drôme, Merdarellum en 1080), le Merderet qui arrose Valognes et se jette dans l’Ouve (Manche), le Merdouillon, un bras de l’Yévrette à Bourges (Cher, Merdoulhon, 1495), le Merdereau (affluent de la Sarthe), le Merdarel à Veynes (H.-A.), la Merdarie (H.-L., affluent de l’Ance), etc.

Ces derniers cours d’eau ne représentent pas forcément des égouts, mais peuvent ne charrier que des eaux boueuses en période de pluie (ce qui est le lot commun de tous les cours d’eau). Certains de ces noms peuvent aussi n’être qu’un rhabillage latin avec merda d’un ancien Merdanson ou Merdans.

CPA Merdaret

Pont sur le Merdaret àTencin (Isère)

On a vu plus haut la modification du nom du Merdanson montpelliérain en Verdanson. D’autres cours d’eau ont vu leur nom modifié comme par exemple le Merlary, affluent du Ramel en Haute-Loire, qui était Merdaric en 1359 ou, plus étonnant encore, le Madelon, petit affluent de la Brenne qui passe à Villedômer en Indre-et-Loire, noté Rui. de Magdelon par Cassini (feuillet 29, Blois, 1760) mais qui était le Merderon en 1335 (j’avais pensé en faire la devinette du jour mais le peu d’occurrences sur la toile m’en a dissuadé). Citons aussi le quartier d’Eauplet à Rouen  qui a remplacé un ancien Merdepluet.

Si ça, c’est pas un billet bien torché …

*Les abréviations en gras suivies d’un astérisque renvoient à la bibliographie du blog.

cdl d

Les devinettes

Je vous propose aujourd’hui de chercher deux cours d’eau dont le nom est issu du latin merda.

Lettrine-1- Le premier coule sur à peine 4 km avant de se jeter dans une rivière dont le nom signifie … « eaux » et qui, à partir de là, forme des gorges de huit kilomètres, où il n’y a de place que pour elle et pour la route, dans un parc régional qui doit son nom aux anciens seigneurs locaux.

Le village qu’il arrose porte un nom d’origine gauloise (assurée par sa morphologie et son suffixe peu commun) mais à la signification obscure. Il prend sa source, comme d’autres ruisseaux, au sommet du territoire d’un village du domaine royal dont le nom est déterminé en conséquence.

Outre le nom de la rivière qui les creuse, les gorges portent aussi celui d’un village perché qui porte le nom d’un saint qui y fonda un monastère (ou une abbaye, les sources divergent) dont il ne reste aujourd’hui que quelques ruines et qui y mourut au VIè siècle.

Lettrine-2-233x300  Le deuxième est un affluent de près de 25 km d’un fleuve qui traverse le territoire de huit communes d’un département qui porte le nom d’un affluent dix fois plus long du même fleuve.

Parmi ces huit communes, trois portent un nom de saint, deux portent un nom d’homme latin suffixé en –acum, une porte un nom issu avec quelque déformation d’un diminutif d’un domaine rural latin, une autre porte un nom à valeur topographique et la dernière porte un nom relatif à la qualité de son sol.

NB de dernière minute : un autre cours d’eau du même département, qui en arrose la préfecture, porte exactement le même nom. Si vous trouvez l’un, vous trouvez l’autre, donc.

Réponses attendues chez leveto@sfr.fr

De quelques rus malpropres

merdaric

Le Merdaric sous le Pont du Diable à Thueyts en Ardèche

On a vu passer dans mon précédent billet le Merdaric, un ruisseau lozérien  ainsi nommé car il servait d’égout aux hameaux qu’il traversait, aujourd’hui rassemblés pour la plupart sur la commune de Laval-Atger. Il est loin d’être le seul : ce mot occitan a servi à baptiser deux autres Merdaric en Ardèche et Hautes-Alpes et a été modifié entre autres en Mardaric (Alpes HP), Marderic (Vaucluse), Merdari et Merdary (Drôme). Dans son Trésor du Félibrige, Mistral fait venir ces noms du roman mardaric avec le celtique ric , « ruisseau »; il cite parmi quelques exemples un Merderie à Orange ( chacun sa merde!) : ce ruisseau ne se retrouve plus nulle part sur les cartes d’Orange mais quelques recherches m’ont permis d’apprendre qu’il prenait sa source dans une  rue de la périphérie de la vieille ville appelée Chemin  Font des Goths ( « source des Goths »); il devait s’agir d’un égout à ciel ouvert qui allait se déverser dans la Meyne toute proche, qui a sans doute  été bouché et dont le nom a été oublié lors du passage au tout-à-l’égout.

Plus à l’Ouest, mais toujours de langue d’oc et toujours pour désigner des cours d’eau utilisés comme égouts, les noms sont tout aussi explicites : Le Merdans (Aveyron), le Merdens (Tarn et G), le Marda (ou Mardaing, H-Pyr.) et les diminutifs Merdanson (Hérault, Lot, Aveyron, etc), Merdansou (Aveyron), Merdaussou (Tarn), et des Merdansou, des Merlançon, etc… On trouve  un Merdançon jusque dans l’Oise ( déviation intra-urbaine du Thérain à Beauvais : aque de Merdenchon en 1253 et Merdas au XVIè siècle).

Un grand nombre de ces  égouts à ciel ouvert ont reçu un nom sans équivoque, bien que souvent accompagné d’un suffixe diminutif comme pour en amoindrir les nuisances. À tout seigneur, tout honneur : le Merdier se jette dans la Nauze  à Belvès en Dordogne. De ce nom tout simple, « merde », on trouve partout en France de multiples exemples  sous des formes plus ou moins  édulcorées : Merdereau, Merderel, Merdaret, Merdarel, Merderon, Merdron, etc.

verdanson                 On imagine sans peine que ces noms — pour la plupart des formes dialectales du haut Moyen-Âge —  ont dû paraître très inconvenants aux générations suivantes. Un certain nombre d’entre eux ont ainsi été modifiés et, comme ces gens-là étaient malins, ils ont opéré une transformation a minima : le merd– s’est transformé en verd- ( oui, à l’époque, viridis avec son -d- avait donné verd -). Nous trouvons donc des Verderet ( par exemple à Grenoble, un affluent gauche de l’Isère), des Verderel  ( comme à Briançon) et nous pouvons même dater de 1827 le changement de nom du Merdanson montpelliérain ( rippam Merdancionis en 1138, puis Merdancione en 1191)  en Verdanson.

À Crots ( Les Crottes jusqu’en 1970 quand la municipalité a obtenu le droit de changer son nom jugé inconvenant alors qu’il s’agissait de l’occitan crotas, « cave, souterrain ») dans les Hautes-Alpes, un affluent gauche du Boscodon appelé aujourd’hui le Bragous — de l’occitan bragous « sale, crasseux, boueux », mot issu du gaulois — s’appelait en 1132 Rivus merdosus, « le ruisseau merdeux ».

Si tous les Merdaric et leurs dérivés sont à coup sûr des ruisseaux utilisés comme égout, les Merdans, Merdanson, Merdier , etc. peuvent ne devoir leur nom qu’à la couleur noirâtre, sale, de leur eau. Certains de ces ruisseaux ont été plus simplement nommés Aiguenoire (Isère), L’Eau Noire ( Ardèche) ou encore Aiguesnègres ( Aude). Un affluent de la Garonne à Bègles s’appelle L’Eau Bourde, francisation du du gascon aigue bourde, « eau sale ». De la même façon, L’Eau Lourde à Tourtoirac en Dordogne est une francisation de l’occitan aiga lorda, « eau sale ».

Et une couche de plus

Meyne : du celtique mad-, « répandre » et suffixe gaulois -uenna, « eau », le -d- intervocalique est tombé. La Meyne est encore crainte pour ses crues. C’est le même nom que celui de la Maine (Meduana au VIè siècle).

Thérain : Thara en 879, Tara en 968, d’une racine pré-celtique tar-, elle-même issue du pré-indo-européen tr-, « passer à travers », qui devait à l’origine désigner des gués. C’est le même nom que celui du Tarn ( Thar en 1229).

Nauze : de l’occitan nausa, d’origine gauloise, « mare, prairie marécageuse».

Boscodon : Boscaldon en 1157 de l’occitan bosc, « bois» et nom de personne germanique Aldo. Le nom du bois est passé à la rivière.