De quelques chats

Cabaret_chat_noir-Musee_CarnavaletDomestiqué en Égypte vers 1580-1080 avant J.-C., le chat était rarissime en Grèce, à Rome comme en Gaule jusqu’au début du Moyen-Âge où il commença à être progressivement implanté en Europe.

Le latin cattus, « chat », accompagné du suffix –aria, a donné son nom à Gattières (Alpes-Maritimes), Chattière (Ille-et-Vilaine, Indre-et-Loire, Sarthe, Savoie) ou encore à Chatterie (Sarthe). Il s’agissait sans doute d’endroits où les chats, peut-être sauvages, étaient nombreux voire envahissants, à moins que pour les deux premiers il ne s’agisse du nom donné par dérision aux portes de la ville de petites dimensions, comme une chatière.

La commune de Chaville doit quant à elle son nom soit au surnom latin d’un homme, Cattus, soit plutôt au nom de personne germanique Hattho qui y auraient établi leur villa.

Le nom du chat apparaît aussi dans de nombreux micro-toponymes que je ne pourrai pas tous citer.

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La Pointe des Chats – Île de Groix

Le Morbihan semble particulièrement félin avec sept occurrences: Chat d’en bas et  Chat troussé à Saint-Marcel, le Chat Noir à Saint-Philibert, Le Trou du Chat à Pluvigner et Le Trou aux Chats à Le Palais, La Ville aux chats à Cruguel  et enfin la Pointe des Chats sur l’île de Groix.

Notons aussi  une Butte du Chat ( Saint-Joachim, Loire-Atlantique), un Pont des Chats (un phare dans le prolongement sud-est de l’île de Sein) et un Pré aux Chats (Rouillac, Côtes-d’Armor).

Enfin quelques noms de rues font référence au chat, reprenant alors le plus souvent une enseigne. C’est le cas de la rue des Chats Ferrés à Orléans qui rappelle l’enseigne d’une ancienne auberge montrant des chats en fer forgé, de la rue du Chat-qui-Vielle à Caen où l’enseigne d’un estaminet montrait un chat jouant de la vielle. La rue du Chat-Haret à Senlis tient son nom de l’hôtel du  Chat Héret, ainsi appelé parce que cet animal était sculpté au-dessus du portail d’entrée. Rappelons qu’un chat haret est un chat retourné à l’état sauvage. La rue du Chat-qui-Pêche à Paris , d’abord rue des Étuves puis rue du Renard, doit son nom actuel à l’enseigne d’une poissonnerie ou d’une auberge.

Le nom de la rue des Chats-Bossus, à Lille, ne doit rien aux chats puisqu’il  vient de la déformation d’un mot local. Les mégissiers, pelletiers et fourreurs accrochaient des têtes d’animaux empaillés à leur devanture en guise d’enseigne, des «caboches », qu’on appelait localement cabochu.

Méfions-nous aussi en montagne de noms comme La Chat (La Terrasse, Isère), La Chatte (Valloire, Savoie) ou le Mont Lachat en Haute-Savoie qui doivent leur nom au franco-provençal la chal « partie élevée et arrondie d’un pâturage haut».

Bien entendu, je n’oublie pas les chattes qui, bien que moins nombreuses, feront toutefois  l’objet d’un prochain article.

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Rue des Écouffes

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Lino Ventura alias M. Milan dans l’Emmerdeur:

Est-ce que j’ai une gueule de prêteur sur gages ?

Une intervention d’un lecteur attentif sur le précédent fil a excité ma curiosité. Mes recherches m’ayant donné plus de grain à moudre que prévu, je trouve pertinent d’écrire un article sur ce sujet.

Iado, le 05 août, me signalait la présence à Paris d’une rue des Écouffes, citant wikipedia: :

« Cette rue était presque entièrement bâtie en 1200. En 1233, on l’appelait de l’Écofle, au XIVe siècle de l’Escoufle, des Escoufles, au XVIe siècle, des Escoffles, et depuis, des Écouffes. On pense qu’elle doit son nom à une enseigne représentant un milan, appelé autrefois escofles (« escoufle » était le nom communément donné aux prêteurs sur gages).

J’ai d’abord consulté les dictionnaires pour constater que l’Académie comme le Littré donnent bien « sorte de milan, oiseau de proie » pour « écoufle ». Le Littré, comme le Quillet,  ajoute: « nom du cerf-volant dans certaines provinces ». Le Dictionnaire du moyen français complète en précisant qu’« escoufle » est aussi le nom d’une ancienne monnaie. Cela est confirmé, en remontant le temps, dans le Godefroy, qui écrit que « escoffle, escoufle, esclofle, escouble » est bien un oiseau de proie, sorte de milan, mais aussi une monnaie de poids de douze deniers.
L’étymologie donnée par le CNRTL, qu’il faut aller chercher à l’article « milan », est la suivante : « L’a. fr. disait escoufle (1re moitié xiie s., escufle, Psautier Cambridge, 103, 17 ds T.-L.), empr. d’une forme de b. bret. *skouvl que l’on peut restituer d’apr. le bret. mod. skoul (Bl.-W.5). »

Littré, quant à lui ,  propose pour ce mot un étymologie pour le moins tirée par les …plumes : « En allemand, Schupfer (de schupfen, jeter) a signifié un coup de dés, et est littéralement escofre, escoufre, escoufle », nom qui serait passé à l’oiseau de proie par quelque mystère.

Je concluais ce début de recherche par : «Le rapprochement entre le milan rapace et le prêteur sur gages ( voire avec le notaire) est de longue date. Gilles Li Muisis au XIVè siècle le comparaît à Sathan ! La comparaison n’était pas flatteuse et j’ai un peu de mal à admettre que la corporation ait pu choisir ce rapace pour ses enseignes …»

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(Vincent) Milan dans un pré

J’ai eu le temps de chercher un peu et ma première impression a été quelque peu modifiée. La Bible que constitue le Dictionnaire administratif et historique des rues et monuments de Paris de Félix et Louis Lazare (et dont wikipedia s’est largement inspiré) précise à propos de cette rue: « Nous pensons que cette voie publique doit son nom à l’enseigne d’un Milan, qu’on appelait autrefois Escofles». Un Milan ? Mais oui, bon sang, c’est bien sûr! Milan, avec une majuscule fautive mais ô combien révélatrice, Milan, la capitale de la Lombardie, d’où venaient les prêteurs sur gages installés à Paris dès le règne de Philippe-Auguste. Leur corporation florissante a eu finalement raison en 1636 du nom de la rue de la Pourpointerie ( où la corporation des pourpointiers avait son office ) qui avait elle-même remplacé la rue de la  Buffeterie (qui abritait le buffet — le bureau — des Halles) pour en faire la rue des Lombards. Donc, un prêteur sur gage était appelé un  lombard ou un milan. L’enseigne de l’escoufle n’était donc qu’un jeu de mots, un rébus … À une époque où peu de gens savaient lire, une enseigne devait être parlante et quoi de plus parlant qu’un escoufle pour dire un milan ?À l’époque, oui, bien sûr, parce qu’aujourd’hui, si tout le monde sait ce qu’est un prêteur sur gages — un cetelem ou un cofidis — qui sait encore ce qu’est un milan? Dans l’Emmerdeur Milan est un tueur à gages, pas un prêteur.

Au cours de mes recherches, j’ai découvert que l’enseigne traditionnelle  des prêteurs sur gages consiste en trois sacs d’or, en référence à la légende de Saint-Nicolas. Pour sauver l’honneur de trois sœurs frappées par la pauvreté et que leur père, désespéré de  ne pas pouvoir pas leur donner une dot,  s’apprêtait à  livrer à la prostitution, Saint-Nicolas vint secrètement et de nuit jeter par la fenêtre trois sacs d’or dans la maison. Ces trois sacs, devenus emblème de la corporation, se virent bientôt stylisés en trois ronds pour les uns, en trois boules pour les autres et, pourquoi ne pas l’imaginer, en trois pièces de monnaie pour d’autres encore. Trois pièces de monnaie ? Et pourquoi alors pas des escoufles? Notre enseigne n’aurait alors plus rien à voir avec l’oiseau de Sathan , mais tout avec l’argent. Ah! ben,non! flûte! il s’agissait d’une monnaie d’argent des Flandres et du quatorzième siècle…Pour l’anecdote, j’ajouterai que certains prétendent que c’est à un prêteur sur gages anglais nommé William Kew que l’on devrait le jeu de billard, dès 1560. Ce prêteur, certainement un peu usurier, avait, dit-on, comme enseigne de son métier trois boules d’ivoire qui reposaient, dans la journée, sur un ustensile spécial et qu’il rentrait chaque soir. Il s’amusa un soir à jouer ( avec ses b… et sa q…, oui : trop facile!) sur son comptoir : le billard était né. Tout le monde sait pourtant que le billard doit tout au lumbago royal du onzième Capet.

Credit_Municipal_-_logo-2Enfin, je pense que je serai complet en précisant que le Monte di pietà de Pérouse, créé en 1462, avait choisi comme emblème le griffon. Cet animal mythique, doté d’un corps de lion, d’ailes et d’un bec d’aigle gardait en Scythie les mines d’or d’Apollon. Ce symbole a été repris par les Mont-de-Piété français ( avec d’ailleurs une mauvaise traduction de l’italien:  monte, « valeur, montant » et  pietà, « pitié, charité » : le « crédit de pitié » et pas ce « mont de piété» qui n’a rien à voir avec la vocation du lieu. Ah! si ma tante avait été pieuse, cela aurait sans doute été possible …) puis par le Crédit Municipal.

Voilà une rue de 130mètres qui nous aura fait voyager de Paris à Milan, en passant par Londres et  Pérouse, sans oublier le désert de Scythie. Merci du voyage, Iado!

Des noms de rue et de quelques mots rares

cassotteVoici quelques trouvailles classées par ordre alphabétique de noms de rue se rapportant à des mots aujourd’hui connus des seuls spécialistes ( ou des régionaux de l’étape!) mais toujours présents dans nos dictionnaires.

Rue de la Bourde (Tours) : une bourde est une gaffe, une perche utilisée par les bateliers tourangeaux pour faire avancer les bateaux le long de la Loire. À rapprocher du « bourdon », bâton de pèlerin ou encore de la  « lambourde », poutre supportant un plancher. À Tours, c’est une enseigne de cabaret qui a donné son nom à la rue, comme une enseigne a donné le sien à la rue de la Gaffe au Havre. Le bourdon des pèlerins a quant à lui donné son nom à la rue du Bourdon-Blanc à Orléans, sans doute là aussi une enseigne de cabaret.

220px-Cassotte2Rue de la Cassotte ( Besançon): une cassotte est une sorte de cuillère munie d’un manche creux par lequel on pouvait boire. Posée sur la seille ou attachée à la fontaine, elle était à la disposition de tous.

Rue de la Catiche (Châteauroux): du vieux verbe « se  catir», se coucher en rond, une catiche est l’endroit où se tapissent les loutres.

Rue de la Cunette ( Dunkerque): diminutif de cune, la cunette était un fossé de fortification. Celles de Dunkerque ont été démolies en 1713, mais le nom de la rue en garde encore la trace.

Rue du Fouarre ( Paris) : une des plus anciennes rues du quartier Latin, après s’être appelée rue des Escholiers,  a été baptisée ainsi en 1202 en référence aux bottes de paille — fouarre ou feurre — sur lesquelles s’asseyaient les élèves avant la création de l’Université de Paris. Amiens possède aussi une rue du Feurre.

Rue de l’Orillon ( Paris ): terme de fortification et d’architecture, un orillon est une saillie arrondie servant le plus souvent à masquer  un canon.

Rue de la Psalette ( Tours, Rennes): dérivée du verbe psalmodier, la psallette ( avec deux -l-, c’est bien l’orthographe du nom de la rue qui est fautive) désigne la maîtrise des chanteurs associés à une église. À Rennes, les enfants de chœur de la cathédrale Saint-Pierre jouissaient d’un étonnant privilège: la veille de la fête des Saints-Innocents, ils élisaient  l’un des leurs évêque des Innocents et procédaient dans l’église même à des cérémonies burlesques, s’y faisant porter maintes victuailles. À noter une déformation de ce mot dans le nom de la rue de la Solette, à La Rochelle, où avait été installée une « psalette de six clergeons et un maître pour leur apprendre la musique».

Place du Ravelin ( Toulouse) : un ravelin, aussi appelé demi-lune, était un élément avancé de fortification, placé en avant du fossé ou de la contrescarpe. Les fortifications de Saint-Cyprien  ( aujourd’hui  le quartier Saint-Cyp’ ) en comportaient plusieurs dont celui-ci qui protégeait la porte de l’Isle.

Rue Riblette: Au XVIè siècle, un boucher s’était installé dans cette rue. Sa spécialité était de découper la viande en lanières qui, une fois grillées, prenaient le nom de « riblettes ».

salorgeRue des Salorges (Nantes) : au temps de la gabelle, pouvoir conserver  le sel était vital. Une salorge est une bâtisse servant d’ entrepôt à sel.

Il y a bien sûr beaucoup d’autres mots rares conservés dans nos noms de lieu, je ne livre ici qu’un aperçu de ceux que j’ai notés au cours de mes recherches, m’attardant sur les mots toujours présents dans nos dictionnaires. Les mots aujourd’hui disparus pourraient faire l’objet de quelques autres billets…

De quelques dragons et d’une dragonne

La rue du Dragon, à Paris, s’est d’abord appelée rue du Sépulcre, en raison d’une propriété que les  chanoines du Saint-Sépulcre y possédaient depuis le XVè siècle. En 1791, ses habitants  demandèrent à en changer le nom qu’ils trouvaient lugubre. On leur donna satisfaction en 1808: leur rue s’appelle désormais rue du Dragon. À proximité se trouve en effet la cour du Dragon où l’on voyait un bas-relief représentant sainte Marguerite d’Antioche repoussant le dragon. Le proconsul Olibrius avait fait jeter au cachot Marguerite  qui refusait ses avances. Au moment d’être dévorée par le dragon, maître des lieux, elle fit le signe de croix. Le dragon, symbole satanique traditionnel au Moyen-Âge, s’enfuit épouvanté. Marguerite y gagna sa légende et la rue son nom.

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Sainte Marguerite terrassant le dragon- Paolo Farinati (1524-1606 )

La rue Dragon, à Marseille, ne doit rien à un quelconque animal légendaire, mais tout à la famille Dragon  qui y avait sa demeure et dont les terrains furent utilisés pour le percement de la rue. Dragon était alors un nom relativement fréquent dans le Midi, aujourd’hui encore vivant sous la forme Dracon. Le nom de famille Drago est fréquent en Italie. C’est de cette rue que partait l’ascenseur hydraulique ( on lestait d’eau celui d’en haut pour qu’il descende en entraînant vers le haut celui du bas) qui montait à Notre-Dame de la Garde, démoli en 1974.

La place de la Dragonne à Valence (Drôme) doit son nom à un personnage étonnant et fort méconnu de l’histoire de France. Il s’agit pourtant d’une pucelle qui a pris les armes pour défendre la France! Il est vrai qu’elle n’a jamais prétendu avoir entendu de voix, si ce n’est celle de sa conscience qui lui enjoignit de se mettre au service de la République en danger en 1791, alors qu’elle n’avait que treize ans ( et que les citoyens parisiens se préoccupaient du nom de leur rue!). Déguisée en garçon, mêlée aux citoyens de son canton isérois qui se portaient volontaires, elle fut d’abord rejetée au prétexte de sa petite taille, mais elle réussit à force de persévérance à se faire engager à la conduite des chevaux d’artillerie d’un régiment de Vendée. Elle a alors combattu toujours en première ligne, participant aux sièges de Liège, Aix-la-Chapelle, Namur et Maastricht. Plus tard, on la retrouve au siège de Dunkerque, puis encore à la bataille d’Hondschoote où elle eut deux chevaux tués sous elle — elle avait à peine quinze ans! C’est lors du bombardement de Valenciennes ( du 23 mai au 28 juillet 1793) par les troupes britannico-autrichiennes qu’elle fut blessée et, présentée aux médecins, ne put plus cacher son véritable sexe. Exclue de l’armée, elle se retrouva dans le plus grand dénuement à son retour à Paris, mais la sincérité de son engagement, sa bravoure et son entêtement à servir la République au prix d’un isolement et de sacrifices de tous les instants, firent qu’elle eut de nombreux défenseurs et que la Convention, convaincue par le député Gossuin, lui accorda « une pension de 300 livres, laquelle sera augmentée de 200 livres à l’époque de son mariage. Il lui sera en outre passé par la Trésorerie nationale, sur la présentation du décret, une somme de 150 livres, pour se procurer des vêtements.»

On a bien lu « Pour se procurer des vêtements » : quand j’écrivais «dénuement», ce n’était pas une figure de style.

L’histoire s’arrête malheureusement là, puisqu’on ne retrouve plus aucune trace de cette citoyenne, ni dans les journaux de l’époque (alors que le Moniteur avait pris fait et cause pour elle lors de la séance de la Convention du 3 floréal de l’an II, soit le  22 avril 1794), ni dans aucun rapport. On ne sait ce qu’il advint d’elle. Mais on sait au moins son nom : il s’agit d’ Anne Quatre-Sous, surnommée « la dragonne », en raison de son enrôlement dans un régiment de dragons. Brecht n’aurait-il pu faire de sa vie un livret d’opéra? ou Carl Dreyer un film ?

Une autre « dragonne » connut un destin plus prestigieux : il s’agit de Mademoiselle Thérèse Figueur , devenue Madame veuve Sutter, ex-dragon aux 15e et 9e Régiments de 1793 à 1815.