Des noms de rue et de quelques mots rares

cassotteVoici quelques trouvailles classées par ordre alphabétique de noms de rue se rapportant à des mots aujourd’hui connus des seuls spécialistes ( ou des régionaux de l’étape!) mais toujours présents dans nos dictionnaires.

Rue de la Bourde (Tours) : une bourde est une gaffe, une perche utilisée par les bateliers tourangeaux pour faire avancer les bateaux le long de la Loire. À rapprocher du « bourdon », bâton de pèlerin ou encore de la  « lambourde », poutre supportant un plancher. À Tours, c’est une enseigne de cabaret qui a donné son nom à la rue, comme une enseigne a donné le sien à la rue de la Gaffe au Havre. Le bourdon des pèlerins a quant à lui donné son nom à la rue du Bourdon-Blanc à Orléans, sans doute là aussi une enseigne de cabaret.

220px-Cassotte2Rue de la Cassotte ( Besançon): une cassotte est une sorte de cuillère munie d’un manche creux par lequel on pouvait boire. Posée sur la seille ou attachée à la fontaine, elle était à la disposition de tous.

Rue de la Catiche (Châteauroux): du vieux verbe « se  catir», se coucher en rond, une catiche est l’endroit où se tapissent les loutres.

Rue de la Cunette ( Dunkerque): diminutif de cune, la cunette était un fossé de fortification. Celles de Dunkerque ont été démolies en 1713, mais le nom de la rue en garde encore la trace.

Rue du Fouarre ( Paris) : une des plus anciennes rues du quartier Latin, après s’être appelée rue des Escholiers,  a été baptisée ainsi en 1202 en référence aux bottes de paille — fouarre ou feurre — sur lesquelles s’asseyaient les élèves avant la création de l’Université de Paris. Amiens possède aussi une rue du Feurre.

Rue de l’Orillon ( Paris ): terme de fortification et d’architecture, un orillon est une saillie arrondie servant le plus souvent à masquer  un canon.

Rue de la Psalette ( Tours, Rennes): dérivée du verbe psalmodier, la psallette ( avec deux -l-, c’est bien l’orthographe du nom de la rue qui est fautive) désigne la maîtrise des chanteurs associés à une église. À Rennes, les enfants de chœur de la cathédrale Saint-Pierre jouissaient d’un étonnant privilège: la veille de la fête des Saints-Innocents, ils élisaient  l’un des leurs évêque des Innocents et procédaient dans l’église même à des cérémonies burlesques, s’y faisant porter maintes victuailles. À noter une déformation de ce mot dans le nom de la rue de la Solette, à La Rochelle, où avait été installée une « psalette de six clergeons et un maître pour leur apprendre la musique».

Place du Ravelin ( Toulouse) : un ravelin, aussi appelé demi-lune, était un élément avancé de fortification, placé en avant du fossé ou de la contrescarpe. Les fortifications de Saint-Cyprien  ( aujourd’hui  le quartier Saint-Cyp’ ) en comportaient plusieurs dont celui-ci qui protégeait la porte de l’Isle.

Rue Riblette: Au XVIè siècle, un boucher s’était installé dans cette rue. Sa spécialité était de découper la viande en lanières qui, une fois grillées, prenaient le nom de « riblettes ».

salorgeRue des Salorges (Nantes) : au temps de la gabelle, pouvoir conserver  le sel était vital. Une salorge est une bâtisse servant d’ entrepôt à sel.

Il y a bien sûr beaucoup d’autres mots rares conservés dans nos noms de lieu, je ne livre ici qu’un aperçu de ceux que j’ai notés au cours de mes recherches, m’attardant sur les mots toujours présents dans nos dictionnaires. Les mots aujourd’hui disparus pourraient faire l’objet de quelques autres billets…

De quelques dragons et d’une dragonne

La rue du Dragon, à Paris, s’est d’abord appelée rue du Sépulcre, en raison d’une propriété que les  chanoines du Saint-Sépulcre y possédaient depuis le XVè siècle. En 1791, ses habitants  demandèrent à en changer le nom qu’ils trouvaient lugubre. On leur donna satisfaction en 1808: leur rue s’appelle désormais rue du Dragon. À proximité se trouve en effet la cour du Dragon où l’on voyait un bas-relief représentant sainte Marguerite d’Antioche repoussant le dragon. Le proconsul Olibrius avait fait jeter au cachot Marguerite  qui refusait ses avances. Au moment d’être dévorée par le dragon, maître des lieux, elle fit le signe de croix. Le dragon, symbole satanique traditionnel au Moyen-Âge, s’enfuit épouvanté. Marguerite y gagna sa légende et la rue son nom.

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Sainte Marguerite terrassant le dragon- Paolo Farinati (1524-1606 )

La rue Dragon, à Marseille, ne doit rien à un quelconque animal légendaire, mais tout à la famille Dragon  qui y avait sa demeure et dont les terrains furent utilisés pour le percement de la rue. Dragon était alors un nom relativement fréquent dans le Midi, aujourd’hui encore vivant sous la forme Dracon. Le nom de famille Drago est fréquent en Italie. C’est de cette rue que partait l’ascenseur hydraulique ( on lestait d’eau celui d’en haut pour qu’il descende en entraînant vers le haut celui du bas) qui montait à Notre-Dame de la Garde, démoli en 1974.

La place de la Dragonne à Valence (Drôme) doit son nom à un personnage étonnant et fort méconnu de l’histoire de France. Il s’agit pourtant d’une pucelle qui a pris les armes pour défendre la France! Il est vrai qu’elle n’a jamais prétendu avoir entendu de voix, si ce n’est celle de sa conscience qui lui enjoignit de se mettre au service de la République en danger en 1791, alors qu’elle n’avait que treize ans ( et que les citoyens parisiens se préoccupaient du nom de leur rue!). Déguisée en garçon, mêlée aux citoyens de son canton isérois qui se portaient volontaires, elle fut d’abord rejetée au prétexte de sa petite taille, mais elle réussit à force de persévérance à se faire engager à la conduite des chevaux d’artillerie d’un régiment de Vendée. Elle a alors combattu toujours en première ligne, participant aux sièges de Liège, Aix-la-Chapelle, Namur et Maastricht. Plus tard, on la retrouve au siège de Dunkerque, puis encore à la bataille d’Hondschoote où elle eut deux chevaux tués sous elle — elle avait à peine quinze ans! C’est lors du bombardement de Valenciennes ( du 23 mai au 28 juillet 1793) par les troupes britannico-autrichiennes qu’elle fut blessée et, présentée aux médecins, ne put plus cacher son véritable sexe. Exclue de l’armée, elle se retrouva dans le plus grand dénuement à son retour à Paris, mais la sincérité de son engagement, sa bravoure et son entêtement à servir la République au prix d’un isolement et de sacrifices de tous les instants, firent qu’elle eut de nombreux défenseurs et que la Convention, convaincue par le député Gossuin, lui accorda « une pension de 300 livres, laquelle sera augmentée de 200 livres à l’époque de son mariage. Il lui sera en outre passé par la Trésorerie nationale, sur la présentation du décret, une somme de 150 livres, pour se procurer des vêtements.»

On a bien lu « Pour se procurer des vêtements » : quand j’écrivais «dénuement», ce n’était pas une figure de style.

L’histoire s’arrête malheureusement là, puisqu’on ne retrouve plus aucune trace de cette citoyenne, ni dans les journaux de l’époque (alors que le Moniteur avait pris fait et cause pour elle lors de la séance de la Convention du 3 floréal de l’an II, soit le  22 avril 1794), ni dans aucun rapport. On ne sait ce qu’il advint d’elle. Mais on sait au moins son nom : il s’agit d’ Anne Quatre-Sous, surnommée « la dragonne », en raison de son enrôlement dans un régiment de dragons. Brecht n’aurait-il pu faire de sa vie un livret d’opéra? ou Carl Dreyer un film ?

Une autre « dragonne » connut un destin plus prestigieux : il s’agit de Mademoiselle Thérèse Figueur , devenue Madame veuve Sutter, ex-dragon aux 15e et 9e Régiments de 1793 à 1815.