Rue des Écouffes

m milan ventura

Lino Ventura alias M. Milan dans l’Emmerdeur:

Est-ce que j’ai une gueule de prêteur sur gages ?

Une intervention d’un lecteur attentif sur le précédent fil a excité ma curiosité. Mes recherches m’ayant donné plus de grain à moudre que prévu, je trouve pertinent d’écrire un article sur ce sujet.

Iado, le 05 août, me signalait la présence à Paris d’une rue des Écouffes, citant wikipedia: :

« Cette rue était presque entièrement bâtie en 1200. En 1233, on l’appelait de l’Écofle, au XIVe siècle de l’Escoufle, des Escoufles, au XVIe siècle, des Escoffles, et depuis, des Écouffes. On pense qu’elle doit son nom à une enseigne représentant un milan, appelé autrefois escofles (« escoufle » était le nom communément donné aux prêteurs sur gages).

J’ai d’abord consulté les dictionnaires pour constater que l’Académie comme le Littré donnent bien « sorte de milan, oiseau de proie » pour « écoufle ». Le Littré, comme le Quillet,  ajoute: « nom du cerf-volant dans certaines provinces ». Le Dictionnaire du moyen français complète en précisant qu’« escoufle » est aussi le nom d’une ancienne monnaie. Cela est confirmé, en remontant le temps, dans le Godefroy, qui écrit que « escoffle, escoufle, esclofle, escouble » est bien un oiseau de proie, sorte de milan, mais aussi une monnaie de poids de douze deniers.
L’étymologie donnée par le CNRTL, qu’il faut aller chercher à l’article « milan », est la suivante : « L’a. fr. disait escoufle (1re moitié xiie s., escufle, Psautier Cambridge, 103, 17 ds T.-L.), empr. d’une forme de b. bret. *skouvl que l’on peut restituer d’apr. le bret. mod. skoul (Bl.-W.5). »

Littré, quant à lui ,  propose pour ce mot un étymologie pour le moins tirée par les …plumes : « En allemand, Schupfer (de schupfen, jeter) a signifié un coup de dés, et est littéralement escofre, escoufre, escoufle », nom qui serait passé à l’oiseau de proie par quelque mystère.

Je concluais ce début de recherche par : «Le rapprochement entre le milan rapace et le prêteur sur gages ( voire avec le notaire) est de longue date. Gilles Li Muisis au XIVè siècle le comparaît à Sathan ! La comparaison n’était pas flatteuse et j’ai un peu de mal à admettre que la corporation ait pu choisir ce rapace pour ses enseignes …»

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(Vincent) Milan dans un pré

J’ai eu le temps de chercher un peu et ma première impression a été quelque peu modifiée. La Bible que constitue le Dictionnaire administratif et historique des rues et monuments de Paris de Félix et Louis Lazare (et dont wikipedia s’est largement inspiré) précise à propos de cette rue: « Nous pensons que cette voie publique doit son nom à l’enseigne d’un Milan, qu’on appelait autrefois Escofles». Un Milan ? Mais oui, bon sang, c’est bien sûr! Milan, avec une majuscule fautive mais ô combien révélatrice, Milan, la capitale de la Lombardie, d’où venaient les prêteurs sur gages installés à Paris dès le règne de Philippe-Auguste. Leur corporation florissante a eu finalement raison en 1636 du nom de la rue de la Pourpointerie ( où la corporation des pourpointiers avait son office ) qui avait elle-même remplacé la rue de la  Buffeterie (qui abritait le buffet — le bureau — des Halles) pour en faire la rue des Lombards. Donc, un prêteur sur gage était appelé un  lombard ou un milan. L’enseigne de l’escoufle n’était donc qu’un jeu de mots, un rébus … À une époque où peu de gens savaient lire, une enseigne devait être parlante et quoi de plus parlant qu’un escoufle pour dire un milan ?À l’époque, oui, bien sûr, parce qu’aujourd’hui, si tout le monde sait ce qu’est un prêteur sur gages — un cetelem ou un cofidis — qui sait encore ce qu’est un milan? Dans l’Emmerdeur Milan est un tueur à gages, pas un prêteur.

Au cours de mes recherches, j’ai découvert que l’enseigne traditionnelle  des prêteurs sur gages consiste en trois sacs d’or, en référence à la légende de Saint-Nicolas. Pour sauver l’honneur de trois sœurs frappées par la pauvreté et que leur père, désespéré de  ne pas pouvoir pas leur donner une dot,  s’apprêtait à  livrer à la prostitution, Saint-Nicolas vint secrètement et de nuit jeter par la fenêtre trois sacs d’or dans la maison. Ces trois sacs, devenus emblème de la corporation, se virent bientôt stylisés en trois ronds pour les uns, en trois boules pour les autres et, pourquoi ne pas l’imaginer, en trois pièces de monnaie pour d’autres encore. Trois pièces de monnaie ? Et pourquoi alors pas des escoufles? Notre enseigne n’aurait alors plus rien à voir avec l’oiseau de Sathan , mais tout avec l’argent. Ah! ben,non! flûte! il s’agissait d’une monnaie d’argent des Flandres et du quatorzième siècle…Pour l’anecdote, j’ajouterai que certains prétendent que c’est à un prêteur sur gages anglais nommé William Kew que l’on devrait le jeu de billard, dès 1560. Ce prêteur, certainement un peu usurier, avait, dit-on, comme enseigne de son métier trois boules d’ivoire qui reposaient, dans la journée, sur un ustensile spécial et qu’il rentrait chaque soir. Il s’amusa un soir à jouer ( avec ses b… et sa q…, oui : trop facile!) sur son comptoir : le billard était né. Tout le monde sait pourtant que le billard doit tout au lumbago royal du onzième Capet.

Credit_Municipal_-_logo-2Enfin, je pense que je serai complet en précisant que le Monte di pietà de Pérouse, créé en 1462, avait choisi comme emblème le griffon. Cet animal mythique, doté d’un corps de lion, d’ailes et d’un bec d’aigle gardait en Scythie les mines d’or d’Apollon. Ce symbole a été repris par les Mont-de-Piété français ( avec d’ailleurs une mauvaise traduction de l’italien:  monte, « valeur, montant » et  pietà, « pitié, charité » : le « crédit de pitié » et pas ce « mont de piété» qui n’a rien à voir avec la vocation du lieu. Ah! si ma tante avait été pieuse, cela aurait sans doute été possible …) puis par le Crédit Municipal.

Voilà une rue de 130mètres qui nous aura fait voyager de Paris à Milan, en passant par Londres et  Pérouse, sans oublier le désert de Scythie. Merci du voyage, Iado!