Lancosme, Lancôme et Longorme et Quaëdypre ( les répauxdev).

TRS est resté tout seul sur la ( presque ) plus haute marche du podium des découvreurs des solutions de mes deux dernières devinettes. Bravo à lui — même s’il a sans doute coupé l’herbe sous les pieds de ceux qui cherchaient encore, en publiant une des premières réponses dans un de ses commentaires et même si sa réponse était incomplète.

1 – Orme a été peu utilisé en composition pour former un nom de commune. On en trouve pourtant trois exemples à peu de choses près identiques, formés du même qualificatif de taille joint à un dérivé d’ulmus sans trait d’union. Entre les deux guerres, l’un de ces trois toponymes a été choisi par son créateur comme nom d’une marque aujourd’hui mondialement célèbre. Il vous faudra trouver ces trois toponymes, en vous aidant, s’il le faut, de cet indice :

Ceux, dont TRS, qui se sont arrêtés à Lancôme ( Loir-et-Cher ) se sont approchés de la solution mais n’ont pas fait le pas supplémentaire qui leur aurait permis de la trouver exactement. L’attestation la plus ancienne connue ( 1053 ) du nom de Lancôme nous apprend qu’il s’agissait de Longa Ulmus qui sera suivie de Lunga Ulmo en 1217, soit « long orme » à comprendre sans doute comme « longue ormaie », ce qui correspond en effet à une partie de l’énoncé.

Mais l’historique de la société de parfumerie Lancôme nous apprend qu’il fallait trouver le château de Lancosme à Vendœuvres dans l’Indre. Armand Petitjean veut concurrencer les Américains en 1925 et se lance dans la parfumerie :

Puis l’on réfléchit en commun au nom de la future marque, avec pour impératifs : un nom français mais prononçable dans toutes les langues et se prêtant à un graphisme harmonieux. Guillaume d’Ornano suggère Lancosme, nom d’un château du centre de la France. La première idée sera la bonne. Seul le « s » muet va disparaître au profit d’un accent circonflexe sur le « ô », porte-drapeau ô combien reconnaissable d’une marque française bientôt célèbre dans le monde entier.

On peut s’étonner sur ce choix de transformer le nom de Lancosme en Lancôme, alors qu’à peine plus de cent kilomètres séparent le château de Lancosme de Lancôme qui porte son accent circonflexe au moins depuis Cassini :

… Sans doute Guillaume d’Ornano ne connaissait-il que les châteaux et ne fréquentait-il pas le Loir-et-Cher. Quoi qu’il en soit, le nom de Lancosme est bien, lui aussi, un ancien longus ulmus noté Lonc Oume au XVè siècle.

Pour compléter le tiercé demandé, il fallait ajouter Longorme à Ablis ( Yvelines ) que l’on trouve sous la forme Longam Ulmum en 1207.

L’indice, un flacon de parfum en cristal, renvoyait à la marque de parfumerie, bien sûr.

2 – Dans un pays frontalier de l’Hexagone, une petite rivière, aujourd’hui détournée de son cours initial, porte un nom où il était question d’ormes. Cette rivière a donné son nom à une ville qui eut un grand rayonnement au Moyen Âge grâce à une industrie particulière et qui fut le lieu d’âpres combats durant la Première Guerre mondiale, ville que j’appellerai Machin par commodité. De l’autre côté de la frontière, en France donc, un village porte un nom signifiant soit « petite » ou « mauvaise » Machin soit « petite » ou « médiocre » ormaie. Il vous faudra trouver ce village, en vous aidant, s’il le faut, de cet indice :

Il fallait trouver Quaëdypre, un village du Nord. Les attestations anciennes de son nom datent de 1067 où on trouve Ypra puis de 1220 où on trouve Quatipra. On reconnait dans ce dernier nom l’adjectif flamand kwaad, « médiocre, mauvais, méchant », accompagnant semble-t-il le nom d’Ypres, la ville belge voisine.

Ypres, en flamand Ieper, était mentionnée sous les formes Iprensis en 1066, Ipera en 1070 – 1093, Ipram (accusatif) en 1085 et enfin Ipre dès le XIIè siècle. Il s’agit du transfert du nom d’une petite rivière alors appelée Iepere, un nom formé sur le flamand iep, « orme, ormeau », accompagné de l’hydronyme –er, variante du bien connu -ar : c’était donc « la rivière des ormes ». Après détournement de son tracé au XIè siècle pour la faire se jeter dans l’Yser plutôt que directement dans la mer, cette rivière est devenue aujourd’hui un canal baptisé Yperlée.

La quasi simultanéité des noms anciens de Quaëdypre, Ypra en 1067, et d’Ypres, Iprensis en 1066, ne permet pas de décider si le nom de la première fait référence à la seconde en la qualifiant plus tard de « méchante, mauvaise » ou s’il s’agit dans les deux cas d’anciennes ormaies dont la première sera qualifiée de « médiocre, petite » pour la différencier de sa voisine belge.

L’enluminure moyenâgeuse donnée en indice montrait des fileuses et était censé vous orienter vers l’industrie textile qui fit d’Ypres une place forte de l’industrie drapière

La Halle aux draps d’Ypres

Le deuxième indice montrait une planche botanique consacrée à la moutarde :

Il s’agissait d’une allusion au tristement célèbre « gaz moutarde » qui fut employé pour la première fois en septembre 1917 à Ypres, d’où son autre nom d’ypérite.

Vendœuvres ( Indre ) est noté Vendopera en 1174. Il faut rapprocher ce nom de celui de Vandœuvre ( M.-et-M., Vindopera en 971 ), Vendeuvre-sur-Barse ( Aube, Vindovera à l’époque mérovingienne puis Vinopera en 861 ), Vendeuvre-du-Poitou ( Vienne, Vindopere en 938, Vindovria vers 1000 ) et Vendeuvres ( Calv., Vendevre en 1195). Ces noms sont tous des composés gaulois de l’adjectif vindo, « blanc », et briga, « forteresse, château-fort ». on sait que les Gaulois blanchissaient leurs remparts à la chaux pour les rendre éblouissants et impressionnants à d’éventuels assiégeants.

Ablis (Yv.) est noté Avallocium au VIè siècle puis Abluis vers 1158. On y reconnait le gaulois avallo, « pomme », accompagné d’un suffixe gaulois -ocium : il s’agissait d’une « pommeraie ». Le passage de la terminaison –ocium à –uis se fait sur le modèle du latin noces à tu nuis. Le passage de –uis à –is est postérieur au XIIè siècle.