Cairn, Montjoie, tas de pierres et autres points de repère

J’avais promis à la fin du  billet consacré aux bornes de parler d’autres constructions pierreuses utilisées pour marquer une limite et qui ont donné leur nom à quelques communes. À la fin de ce billet, ma promesse aura été tenue, et au-delà.

Cairn

Tous les randonneurs, alpinistes et autres marcheurs hors des sentiers battus ont rencontré un jour ou l’autre un petit tas de pierre en forme de pyramide bornant de point en point un chemin qui, sans cela , disparaîtrait sous la neige, la végétation, les éboulis, etc. On appelle cairn cette pyramide de pierre. Il est très mal vu de la désagréger par amusement d’un coup de pied ou de piolet ( la légende qui fait naître le golf, comme par hasard en Écosse, de l’ennui d’un berger qui aurait donné un coup de bâton dans un cairn  est …une légende) ; il est au contraire fortement recommandé de l’entretenir en y ajoutant sa propre  pierre ( la légende qui fait naître l’expression « ajouter sa pierre à l’édifice » sous la plume de Flaubert … n’en est pas une) .

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Cairn est issu du pré-celtique et celtique *karn ( encore vivant sous cette forme  en breton et dans l’écossais carn), lui-même formé sur le pré-indo-européen * kar, « pierre, rocher ». Cairn avait en celtique le sens tout simple de « tas de pierre » indiquant le plus souvent un repère, un passage, une frontière , etc. puis a été appliqué à un tumulus avant de désigner toutes sortes de lieux sacrés, notamment des sépultures. Les plus anciens ont été datés du Néolithique — le grand Cairn de Barnenez est daté de 4500 av. J.-C., soit au moins deux millénaires avant les pyramides égyptiennes.

Karn, essentiellement au sens de tumulus ou de tertre, mais qui a pu avoir aussi le sens de borne-frontière ou même de chemin — ce qui laisse supposer son utilisation comme bornage — , a laissé de très nombreux toponymes en Bretagne qu’il m’est impossible de tous citer : Carn Glas (à St-Goazec, Fin., « bleu »), Carn Vihan (à Loperhet, Fin., « petit »), Carn ar Bleiz ( à Langolen, Fin., « de l’église »), etc. Je n’oublie pas l’île Carn, en breton Enez Karn,  un îlot côtier sur la commune de Ploudalmézeau( Fin.) qui porte un cairn datant de 4200 avant J.-C.

Carnac ( Morbihan ) est, lui aussi, un dérivé de karn avec le suffixe locatif -ac ; la variante -ec de ce dernier  a donné  Carnec-Gwarc’h ( à Riantec, Mor.), « le lieu du tertre de la sorcière ». Carnoët (C.-d’A.) est dérivé de karn et de hoët, « bois ».

Mais, on l’a vu, *karn était celtique ( VIè siècle av. J.-C ) avant d’être breton ( les Bretons ne sont venus de Cornouaille qu’au VIè siècle de notre ère). Il n’est donc pas surprenant de le retrouver  plus au Sud, avec des suffixes pré-gaulois ou gaulois : Charnas (Ardèche), Carnas (Gard), Carniol ( fusionnée en 1974 avec Simiane-la-Rotonde, Alpes-de-H.-P.), Carnoules ( Var) ou encore Carnolès ( à Roquebrune-Cap-Martin, Alpes-Mar.) sans compter les Carnac aux Rousses ou au Mas-Saint-Chély en Lozère. Il n’est pas établi que les Gaulois aient construit des tertres funéraires : le terme de *karn serait alors issu d’un indo-européen désignant la « corne », appliqué à des pointes de pierres ou aux pierres levées qui hérissaient alors le pays.

Le tas de pierre étant, somme toute, le b-a-ba du repérage artificiel sur le terrain, il n’est pas étonnant qu’on le retrouve partout ailleurs dans le monde sous des noms différents mais avec des  fonctions quasi-similaires de point  de repère, borne  frontière, sépulture, lieu  sacré, etc. Je pense à l’inukshuk inuit, au kerkour d’Afrique du Nord, au stūpa indien et à sa variante tibétaine chörten  — dont on a une vue imprenable ici  extraite ( c’est pas moi, m’sieur, c’est lui ! ) de ce site — et à bien d’autres.

Anticipant votre question, je précise que Karnak, village de haute Égypte qui sert à nommer la partie septentrionale des ruines de l’antique Thèbes, signifie « village fortifié ». C’est un terme aujourd’hui désuet en arabe de haute Égypte mais encore usité au Soudan.

Montjoie

Le repérage par des tas de pierre a été utilisé depuis des temps pré-historiques mais s’est prolongé sous diverses formes jusqu’à nos jours. L’une d’elles s’appelle montjoie : il s’agissait d’un  « monticule de pierres placé au bord des chemins, surmonté ou non d’une croix ou d’une indication, et destiné à célébrer une victoire ou célébrer un événement important ».

L’étymologie de ce « montjoie » est pour le moins discutée. Dans la plupart des cas il s’agirait d’un dérivé du germanique mundgawi, « protection du territoire », qui aurait été ( mal ) traduit par le latin mons gaudii, « mont  de la joie » — à moins que pour certains d’entre eux il ne s’agisse vraiment que d’un mont distingué par la joie de l’avoir gravi, d’y avoir gagné une bataille ou de s’y souvenir d’un autre évènement glorieux, en référence au Mons Gaudii, proprement «montagne de joie, paradis», nom donné par les pèlerins à la montagne de Ramah située au nord-ouest de Jérusalem. L’oïl montjoie est attesté par le FEW au sens de « monticule servant d’observatoire, tas de pierre ou édicule pour indiquer le chemin ou pour garder un souvenir glorieux » et sa traduction en occitan  montjòia par le DOF  l’est au  sens de « bloc de pierre servant de borne ou de limite ou consacrant un souvenir ».

Montjoie-le-Château ( Doubs), Montjoie-Saint-Martin et Montjoie-Saint-Pois ( Manche ) ainsi que La Monjoie ( à Saran, Loiret, et à Sibiville, P.-de-C.)  comme Mont de Joie ( Maîche, Doubs) et Montjoie ( une colline près de Vézelay, Yonne) sont tous issus de l’oïl montjoie.

En langue d’oc, monjòia est à l’origine de Montjoi ( Tarn-et-G.), de Montgey ( Montjoi en 1228,Tarn ), de Lamontjoie (Lot-et-G.), de Montjoie en Ariège et de Montjoi dans l’Aude. Ces deux derniers sont aussi donnés comme référence à un « cri de guerre » qui permettait aux combattants issus d’un même patelin, donc d’un même « tas de pierre », de se regrouper au plus fort de la bataille. Les chevaliers de France criaient « Montjoie Saint-Denis ! » tandis que les Bourguignons en appelaient à Saint-André. Une traduction particulière en oc de l’oïl mont joie a utilisé l’infinitif nord-occitan jauzir, « se réjouir », pour aboutir à Mongausy ( Gironde) et Mongauzy (Gers) ainsi qu’à Montjauzi ( à Polignac, H.Loire) ou encore à  Notre-Dame-de-Mongausy ( à Foix, Ariège).

Là aussi, en région de langue d’oc, nombreux sont les micro-toponymes portant ce nom, il m’est impossible de tous les citer.

Monjoie_sur_une_draille_dans_la_montagne_de_Lure

Monjoie sur une draille dans la montagne de Lure

Dans les Alpes, monjoia ou mount-joio est le nom donné à un tas de pierre élevé sur une cime par les bergers, les pèlerins pour en marquer le sommet. Aux cols, il est parfois surmonté d’une croix et peut soit indiquer la route aux voyageurs soit marquer une limite, une frontière.

Mercoiròl

Mercure, le dieu romain du commerce et des voleurs, hérita des pouvoirs de l’Hermès grec et devint aussi le protecteur des voyageurs. Assimilé par le panthéon gaulois, il devint très populaire dans notre pays et de nombreux temples lui furent consacrés dont la toponymie garde la trace ( Mercœur de la  H.-Loire, Mercuès du Lot, Mercus-Garabet de l’Ariège, etc.). Dieu des voyageurs, il fut honoré sous la forme de statuettes, les Mercorioli, censées protéger les voyageurs partant pour de longs périples. Les toponymes Mercoirol ( Gard), Mercurol ( Drôme), Mourcairol (Cantal) comme le nom de la colline de Mercoirol ( Hérault ) et bien d’autres sont issus du nom de ces statuettes. L’abondance de ces toponymes incite à penser que l’ancien occitan mercuròl a pris au Moyen Âge le sens de montjoie.

Signal

La famille Cassini mit cinquante ans à établir sa carte de France qui fait toujours référence. Établie par la méthode dite de triangulation géodésique, elle nécessitait de se référer à des lieux à la position incontestable. Il pouvait alors s’agir du sommet d’une colline, d’un confluent de rivière, etc. mais aussi d’un moulin, d’un clocher d’église, etc. Certains de ces lieux — on en compte plus d’un millier —  portent encore aujourd’hui le nom de « signal de Cassini » comme le moulin de Calvisson. Il ne s’agit pas à proprement parler d’un tas de pierre artificiel mais d’une particularité topographique utilisée dans le même but de baliser un terrain.

Signal — traduit de l’occitan signau — a pris en montagne le sens de point de repère . Il désigne le plus souvent le point le plus haut d’un massif visible d’en bas comme le Signal de Saint-Pierre, point culminant des monts de Vaucluse ou le signal de l’Hort-de-Dieu dit aussi Tourette-de-Cassini (1 565 mètres), situé dans le Gard. Ce signal est aux marcheurs ce que l’amer est aux marins.

Guide et Guidon

Dans le même ordre d’idée de « poteau indicateur », on trouve, répartis sur tout le territoire français, de nombreux micro-toponymes Guide ou Guidon. Il s’agissait le plus souvent de poteaux indicateurs dressés à un carrefour pour aider les pèlerins ou les chemineaux. Il pouvait s’agir d’un élément naturel remarquable : à Saint-Laurent d’Andenay ( Saône-et-Loire), le Chêne Guidon garde le souvenir d’un de ces arbres qui, à toutes les époques, ont servi de point de repère aux voyageurs. Enfin, il pouvait s’agir d’un sommet aisément repérable d’en bas, qui pouvait servir de guide et qui aurait bien pu s’appeler signal : le Guidon du Bouquet est un de ceux-là.

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