Le Vallespir et Asprex d’Aleu (répauxdev)

Il est temps de donner les réponses à mes dernières devinettes.

 

Le Vallespir

Il s’agit d’une région naturelle, dans les Pyrénées-Orientales, formée de la partie supérieure de la vallée du Tech. Il s’agit d’une ancienne circonscription du haut Moyen Âge sise au pied de la région de montagnes appelées Aspres. Son nom est attesté in valle Asperi en 814, formé sur un nom de  région *Asperius. Le nom de la région, les Aspres, apparait plus tard : vicecomite Asprensis en 1020, de Asperos vers 1074 et enfin les Aspres en 1359. Il s’agit du pluriel du latin asper, « rugueux, âpre, raboteux », qui a donné l’adjectif occitan aspre, « sauvage, désert » et plus particulièrement, en Roussillon, le substantif aspre, « terre non irrigable ; terrain pauvre et pierreux ». Dans le nom de la région, Asperos, on a affaire à l’adjectif asper substantivé et mis au pluriel. Dans le nom du pays, Valle Asperi, on a affaire à un adjectif *asperius substantivé au singulier et à un adjectif dérivé au féminin Asperia (cf. valle que dicitur Asperia en 844), le latin vallis étant féminin. Le nom de Vallespir est donc un composé du latin vallis, « vallée, vallon », et du nom de la région au génitif Asperii.

local vallespir

Céret : considérée comme la « petite capitale du Vallespir », elle attira au début du XXè siècle une pléiade d’artistes, des musiciens (Déodat de Séverac), des peintres surtout (Picasso, Braque, puis Kisling, Max Jacob, Soutine, Chagall, Lhote, Dufy, et encore Matisse et Marquet …). La ville est attestée vicus Sirisidum avant 814. Les attestations anciennes ultérieures comme vico Cereto en 866, villa Cerseto en 915, vigo Ceresido en 930, ramènent au latin ceraseum, « cerise », accompagné du suffixe collectif latin –etum. Le nom passera de *Cer(a)s-et(um) à  *Cerset puis à Ceret par assimilation du s au r qui le précède. Contrairement à l’étymologie donnée par Dauzat & Rostaing (DENLF*) et souvent reprise, le nom de Céret ne vient pas du nom du peuple Cerretani, d’autant que la capitale romaine en était l’espagnole Llivia, dont le premier nom était Kerre et que Céret se trouve dans le bas Vallespir.

Les indices :

■ le Vallespir est une ancienne vicomté (englobée au Moyen Âge dans la vicomté de Castelnou), rattachée à la France en 1659 par le traité des Pyrénées.

■ C’est en Vallespir que prend naissance, en 1667, la révolte des Angelets, contre l’instauration de la gabelle en 1561.

indice a 23 01 2022 ■ ce Premier baiser de William Adolphe Bouguereau (1805-1905) devait faire penser à de petits anges, des angelets.

■ je parlais déjà du Vallespir dans ce billet en septembre 2020.

indice a 25 01 2022  ■ La Défense Loujine de Nabokov, dont s’inspire le scénario du film, a été écrit en 1929 au Boulou, une commune du Vallespir où l’auteur a séjourné pour s’adonner à la chasse aux papillons …

Asprex

Le lieu-dit Asprex, situé à Aleu en Ariège, doit bien son nom à l’occitan aspre (Toponymie pyrénéenne, de Robert Aymard, édition de l’auteur, 1988). La graphie avec un x final est une survivance d’un ancien pluriel qu’on retrouve par exemple dans les anciens noms Asprex-les-Veynes et  Asprex_sur-Buëch de l’actuelle Aspres-sur-Buëch (H.-Alpes).

Aleu : sans forme suffisamment ancienne du nom, il est difficile d’établir une étymologie avec certitude (Dauzat & Rostaing disent « obscur », Nègre fait l’impasse …) et je ne m’y risquerai pas. La ressemblance avec le nom de «  l’aleu (ou alleu), un des piliers du droit féodal, désignant un domaine héréditaire exempt de toute redevance, à l’opposé donc du fief » ne suffit pas pour en déduire l’origine mais m’a permis d’en faire un premier indice.

Aleu, c’est là :

local aleu

et Asprex, ici,  en bas à droite :

Screenshot ASPREX

Les indices

Aleu est situé dans le Couserans, un pays du haut Moyen Âge dont le nom est attesté comitatu de Cosoragna en 1002, formé sur le nom ancien de la ville de Saint-Lizier, Consoranni. Les tentatives de suffixation au XIè siècle, en –anicu (in pago Coseranico en 1060) et en ense (in comitatu Coseranensi en 1070) n’ont pas eu de suite. Jusqu’au XIIè siècle inclus, le nom est au singulier Consoranus. Les formes occitanes comme Cozerans en 1275 et françaises comme Conserans en 1594 sont issues de Consorannis. Les Consoranni étaient un des neuf peuples aquitains à l’origine de la Novempopulanie.

indice b 23 01 2022 ■ il fallait reconnaitre un Dewoitine D520 dont le pilote d’essai, Léopold Galy, est né à Aleu en 1908.

Aleu faisait partie de la seigneurie de Soulan, qui tire son nom du pyrénéen soulane, lieu exposé au soleil, adret.

indice b 25 01 2022 ■ « deuxième essai pour l’avion» : ceux qui ont jeté un œil à sa page wiki savent que Léopold Galy a été le pilote d’essai de la deuxième Caravelle.


*Les abréviations en gras suivies d’un astérisque renvoient à la bibliographie du blog, accessible par le lien en haut de la colonne de droite.

 

 

 

Adret, etc.

Après avoir parcouru l’ubac, me voici sans surprise de l’autre côté, à l’adret.

Dans les vallées orientées d’est en ouest, le versant exposé au sud reçoit plus de clarté et de chaleur que celui qui est opposé au nord. Il est le plus souvent souvent appelé adrech, adret ou adreit en langue d’oc, et francisé en adret. Ce terme a été formé avec drech/dreit, du latin directum, en opposition avec revèrs/avèrs (cf. ubac). L’adret, ad directum, c’est le bon endroit, celui qui regarde dans la bonne direction, vers le soleil.

On verra, en fin de billet, que d’autres mots ont été utilisés pour désigner ces mêmes endroits exposés aux rayons du soleil, donc plus favorables à l’habitat, à l’agriculture et … au farniente. Je laisse volontairement de côté les noms liés au « chaud  » qui ont été abordés dans un ancien billet.

Prenez votre souffle : le billet est long !

Adrech

La forme adrech apparait dans une cinquantaine de noms de lieux-dits habités, au singulier comme au pluriel, comme L’Adrech à Sisteron (A.-de-H.-P.) ou Les Adrechs à Roumoules (id.). Elle est parfois accompagnée d’un déterminant comme pour l’Adrech des Défens à Cuers (Var,  défens  pour « parcelle réservée au seigneur ») ou Les Adrechs du Puits à Montauroux (Var). Plus d’une centaine de noms de lieux-dits non habités et plus d’une centaine de coteaux ou versants de vallée portent des noms semblables parmi lesquels on notera des diminutifs comme L’Adréchon à Authon (A.-de-H.-P.) et Les Adrechouns à Meyronnes (id.) ou des augmentatifs comme L’Adrechas à Valdeblore (A.-M.) ou les Adréchasses à Rebourguil (Av.). Le féminin Les Adrèches se trouve à Rimeize (Loz.)

L’agglutination de l’article est à l’origine de plus de vingt noms de lieux-dits habités en Ladrech (une dizaine rien qu’en Aveyron) et d’autant de lieux-dits non habités (une quinzaine rien qu’en Aveyron !).  La mécoupure, quand l’adrech fut compris la drech, a donné une vingtaine de noms parmi lesquels La Drech à Boissezon (Tarn), au Cros (Hér.) ou encore la Drech de Sirvens et la Drech des Vergnes à Teillet (Tarn, avec le nom des propriétaires), etc. Le féminin se retrouve dans des noms comme la Coste Drèche à Bormes-les-Mimosas (Var) ou la Combe Drèche à Rougon (A.-de-H.-P.) et dans celui de Notre-Dame-de-la-Drèche à Cagnac-les-Mines (Tarn).

CPA ND Drèche

Adreyt

Issue d’un traitement différent du groupe ct de directum latin, où le c ne se palatalise en ch mais se transforme en yod (ey), la forme adreyt se rencontre de l’extrême nord du département de la Lozère jusqu’à la région du franco-provençal. C’est ainsi que l’on trouve Ladreyt à Vanosc (Ardèche), L’Adreyt à Saint-Agrève (id.), L’Adreyt de Chaumels  (id.) ou encore Les Adreyts à Montregard et à Saint-Pierre-Armandon (H.-L.).  Quelques oronymes, tous en Ardèche, se rajoutent à cette liste, comme L’Adreyt d’Abraham à Mayres ou la Côte de l’Adreyt à Mazan-l’Abbaye.

Adret

La forme adret, empruntée par le français au provençal, est représentée, au niveau communal, par Les Adrets (Isère) et Les Adrets-de-l’Estérel (Var). Plus d’une centaine de lieux-dits habités portent un nom similaire, au singulier ou au pluriel, parfois déterminé par une épithète comme le Grand Adret à Esparron (Var) ou par le nom du propriétaire comme L’Adret de Jesse au Vernet (A.-de-H.-P.). Les lieux-dits non habités sont tout aussi nombreux, parmi lesquels on relève six Bois de l’Adret, L’Adret de la Lauze à Sahune (Drôme), L’Adret Sud et l’Adret Nord à Marcillac-sur-Célé (Lot), les Vignes de l’Adret à Montlaur-en-Diois (Drôme) etc. On compte plus de cent vingt oronymes portant un nom similaire, seul ou déterminé.

En zone où on disait adreyt, la francisation a abouti au même adret comme pour Ladret à Saint-Cernin-du-Cantal (Cant.), L’Adret à Mauriac (Ardèche) ou Les Adrets à Glun (Ardèche).

La francisation par adroit se révèle fréquente si on en juge par les vingt-cinq noms de lieux-dits habités qui portent ce nom comme L’Adroit au Pontis (A.-de-H.-P.), à Cervières (H.-A.), à Novalaise (Sav.), etc. et, en région de langue d’oïl, L’Adroit de La Cluse-et-Mijoux (Doubs) ou Les Adroits de Frambouhans (id.). On compte, là aussi, de très nombreux noms de lieux-dits inhabités et oronymes similaires.

L’agglutination de l’article a abouti à plusieurs Ladret (quatre dans la Loire, deux dans le Cantal, etc.), au Pech Ladret à Courgoul (P.-de-D.) ainsi qu’à Ladroit à Riotord (H.-L.) et à Puget-Théniers (A.-M.).

Avec une orthographe fautive, on rencontre Ladrait à Vocance (Ardèche) et à Lascelle (Can.)

Rappelons l’existence de Charles du Puy-Montbrun (1530-1575), lieutenant de François de Beaumont, baron des Adrets (1512-1587), à la tête de troupes protestantes, qui fit précipiter dans le vide la garnison et les réfugiés catholiques de la forteresse de Mornas, dans le Vaucluse. C’est audit baron qu’une aire d’autoroute doit son nom de Mornas-les-Adrets … comme s’il y avait de quoi être fier (je me demande ce qu’on attend pour réclamer un changement de nom et des excuses).

CPA LesAdrets

 

Soulan

Formés sur le latin sol, « soleil », ou sur l’ancien occitan sol qui en est issu, on trouve plusieurs dérivés pour désigner un lieu exposé au soleil.

Le dérivé masculin solan, à rapprocher de l’espagnol féminin solana, désigne un lieu où le soleil donne à plein. On trouve ainsi des noms de communes : Soulan (Ariège), Saint-Lary-Soulan (Hautes-Pyrénées) et Soula (Ariège, avec perte du n non articulé dans la prononciation locale). Les noms de lieux-dits sont beaucoup plus nombreux et majoritairement dans le Sud-Ouest. Sans forme suffisamment ancienne du nom, on ne peut que supposer que Saint-Soulan (Gers) est un faux hagiotoponyme formé sur solan (peut-être avec l’adjectif féminin gascon archaïque sa, sa solana devenant san solan). Je remarque que Saint-Soulan n’est pas mentionné dans le Dictionnaire de Géographie sacrée et ecclésiastique, publié chez J.-P. Migne en 1854.

La forme féminine solana, plus rare, se lit dans  Soulane à Ravel (P.-de-D.), à Saurat (Ariège), à Montpézat (Gers), etc., dans la Solane à Tulle (Corrèze), Solanes à Millau (Av.) ou encore comme épithète dans la Coste Soulane à Bosc (Hér.).

CPASoulan-

…et avec tout ce monde à la messe, la quête ne suffit pas pour remplacer deux carreaux cassés !

(notez aussi la mauvaise orthographe Saulan)

Avec un suffixe collectif –airòl / eiról exprimant l’étendue du terroir exposé au soleil, on trouve de nombreux toponymes parmi lesquels Soulayrol à Roqueronde (Hér.), Soulayrols à Carcenac-Peyralès (Av.), Souleyrol à Gras (Ardèche), etc.

Le bas latin soliculus a donné l’occitan solelh, « soleil », d’où le verbe solelhar, « faire soleil ». Le participe présent solelhant, désignant un lieu bien exposé au soleil, est à l’origine du nom de Soleillant à Sauxillange et à Saint-Romain (P.-de-D.) ainsi qu’à Verrières-en-Forez, Margerie-Chantagret et Valeille (Loire).  Le simple solelh est représenté par des lieux-dits en Souleil, notamment en Creuse et Puy-de-Dôme.

L’occitan solelhador, lieu ensoleillé, a fourni des noms comme Soleilladou à Menet (Cant.) ou Le Souleilladou à Sénergues (Av.). Toutefois, en occitan, soleilhador désigne aussi une terrasse, une plate-forme en haut d’une maison ; en toponymie, un mélange des deux sens a pu se faire avec le sens de « lieu en hauteur ensoleillé ». La même remarque vaut pour l’occitan solelhièr, « terrasse en haut d’une maison, étage le plus haut, galetas », représenté par Soleiller à Cressan (Hér.). Issus du latin solarium, « terrasse, balcon » dont le sens a glissé vers celui de « grenier à foin construit au-dessus d’une étable et restant ouvert sur le côté exposé au soleil » puis simplement d’ « étage » et même de « plancher », de nombreux toponymes en Soulié, Soler, Soulière, Solliès, etc., s’ils ont bien un rapport avec le soleil, ne rentrent pas vraiment dans le champ de ce billet : le solièr, outre le « grenier àfoin », pourrait désigner ici un étage, un replat de versant situé à quelque niveau que ce soit de la pente, replat de versant propre à l’implantation de bâtiments fermiers — mais un mélange avec « lieu exposé au soleil » est toujours possible, qu’ il serait trop fastidieux d’examiner au cas par cas.

Pour être complet, citons des dérivés de solelh en –ada, donnant Soleillade à Siran (Hér.), le Roc de Soulaillade à Pardaillan (Hér.), etc. Avec le suffixe augmentatif –as, pour signaler un grand soleil, un soleil ardent, un lieu très ensoleillé, a été formé le nom de Soleilhas (A.-de-H.-P.).

Plus rares en pays de langue d’oïl (on se demande bien pourquoi …), on trouve néanmoins de nombreux toponymes mentionnant l’ensoleillement comme Beau Soleil (une trentaine rien qu’en Côte-d’Armor !), Clair Soleil à Saint-Honoré (S.-Mar.), Gai Soleil à Flangebouche (Doubs),  etc. Le nom du quartier de Saint-Étienne (loire) Le Soleil, qui était Solarius en 1206, est une francisation du vieux mot solièr vu plus haut.

Finissons-en avec un autre mot indiquant le bon ensoleillement du territoire. Il s’agit du gascon arrayòu, littéralement « aux rayons », désignant un endroit illuminé par le soleil, qu’on trouve dans Arrayou-Lahitte (H.-Pyr., avec Lahitte du gascon hita, « pierre dressée ; borne », cf. latin petra ficta), dans l’Arrayadou à Cardesse (P.-A.) et dans quelques L’Arrayade (H.-P., P.-A. et Landes).

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La devinette

Ça y est? Vous êtes arrivés au bout ?  Bon, à vous de jouer, maintenant !

Il vous faudra trouver un lieu-dit de France métropolitaine dont le nom signifie qu’un animal s’y réchauffait au soleil.

Ce lieu-dit se trouve sur le territoire d’une commune dont le nom indique qu’elle a été bâtie dans une vallée.

Un autre lieu-dit de la même commune, dont le nom indique qu’il est situé côté nord, a donné son nom à un château.

Des indices ?

■ Une bédé, alors … :

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■ et puis ce vinyle :

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Réponse attendue chez leveto@sfr.fr