Marsal et Marsal ( répàladev )

TRS le premier, suivi par Brosseur et Un Intrus occupent le podium des « solutionneurs » de ma dernière devinette. Qu’ils en soient félicités !

Il fallait trouver Marsal qui est le nom d’une commune mosellane et d’une ancienne commune tarnaise fusionnée depuis 2016 dans la nouvelle commune de Bellegarde-Marsal.

Marsal ( Moselle ) :

une inscription datée de l’époque gallo-romaine indique vicani Marosallenses. On trouve ensuite écrit Marsallo vico sur une monnaie mérovingienne et enfin Marsallus en 903. Le premier nom est composé de l’adjectif gaulois maro, « grand » et du gaulois sal, « sel ». On serait alors en présence d’une grande saline, ce qui est confirmé par des fouilles en 1962 qui ont révélé que Marsal était bâtie « sur l’immense dépotoir des pièces en terre cuite qui ont servi à l’extraction industrielle du sel » (in Revue Internationale d’Onomastique, Paris, 1962 ).

Marsal est située dans le Saulnois, le pays du Sel, organisé à l’époque carolingienne autour de Château-Salins ( castrum Sallum en 1195) entre Sarre ( Sara au VIè siècle, du pré-celtique *ser, « couler » ) et Seille (Salia au Vè siècle, du gaulois sal, « sel » ) où s’étend une vaste plaine ondulée et imperméable comportant des affleurements de marnes salifères. L’essentiel de la richesse venait de l’exploitation de l’un des plus beaux gisements de sel d’Europe, dont l’exploitation est très ancienne. On a d’abord utilisé les sources d’eau salée puis, à partir du XIXè siècle, est venue l’extraction par puits et sondages, avec la fin du monopole du sel en 1840. On tire encore aujourd’hui du sel raffiné des salines de Dieuze et d’une dizaine d’autres localités du secteur. Le sel a son musée à Marsal.

Marsal ( Tarn ) :

Ses premiers noms connus, Marcialo au début du IXè siècle et Marsaill en 1261, évoquent le nom mérovingien Marsallo vico de la précédente et font donc pencher pour une étymologie similaire du gaulois maro -sal, « grande saline » ( Dauzat & Rostaing *). L’absence de preuves historiques et archéologiques ont fait surgir une autre hypothèse étymologique selon le nom de personne romain Martialius que l’on trouve par exemple dans celui de Saint-Marsal (P.-O.) qui fait référence à Martialis, premier évêque de Limoges au IIIè siècle ( Ernest Nègre* ).

Vue aérienne de Marsal

Marsalès ( Dordogne ) :

on peut être tenté, comme Dauzat & Rostaing*, d’ajouter aux deux précédentes la commune de Marsalès en Dordogne qui était notée Marsalesium en 1249. Mais on peut aussi, comme Ernest Nègre*, voir dans ce nom le patronyme Marsal devenu nom de lieu par adjonction du suffixe adjectival -ès ( du latin -ensem ) : ce serait « le ( champ, terrain ) de Marsal ». Une troisième hypothèse, citée par seul souci d’exhaustivité, fait appel à un éventuel culte voué au dieu Mars …

*les noms suivis d’un astérisque renvoient à la page Bibliographie de ce blog.

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Un peu de sel …

Après le cayenne et le poivre

Très présent en toponymie le sel y apparaît sous diverses formes. On le reconnait aisément dans Le Sel-de-Bretagne (I.-et-V.), à Salies-du-Béarn (Pyr.-Atl.), Salies-du-Salat ( H.-Gar., où Salat est un dérivé en -atus de l’hydronyme celtique * sala-, sans nécessaire rapport avec le sel ), Salins ( Cantal, Jura, Sav., S.-et-M.), Salenelles ( Calv.), Salinelles ( Gard ) ainsi que dans les lieux de fabrication ou de conservation qu’étaient les Saulnières ( E.-et-L., I.-et-V. ), Saunières ( S.-et-L.) et La Saunière ( Creuse). Le nom de Salles ( Gir.), noté Salomaco au IVè siècle, pourrait être un dérivé du gaulois sala-magos, « marché au sel ». Avec le même sala, les Gaulois avaient fondé Saleso au IIIè ou IIè siècle av. J.-C, qui sera latinisé en Saletio sous l’empire Romain avant de devenir simplement Seltz (B.-Rhin — sans rapport avec l’eau de Seltz ).

Les sources salées ont donné Salces ( P.-O., Salsulae fons au IIè siècle), Les Salses (Loz.), La Saulce (H.-Alpes), Sausses ( Alpes-de-H.-P.) et aussi Saulxures (H.-Marne, B.-Rhin, Vosges, M.-et-M.) et leur diminutif Saulxerotte (M.-et-M.)

Le vieux haut germanique employait sulza pour désigner l’eau salée d’où les noms de Soulce-Cernay ( Doubs), Soultz, Soultz-les-Bains, Soultz-sous-Forêts ( Bas-Rhin) et aussi de Soultzmatt ( H.-Rhin, avec mato, « prairie ») et Soultzeren ( H.-Rhin, avec heim, « village »). Le nom de Soppe-le-Bas ( H.-Rhin ), noté Suspa en 1105 et Sulcebach en 1185 ( avec bach, « ruisseau » ), ainsi que celui de Soppe-le-Haut, noté in superiori Sultzbach en 1441, procèdent du même nom germanique sulze, « eau salée ».

Les toponymes dans lesquels sel et ses dérivés jouent le rôle de déterminant sont aussi très nombreux comme à Château-Salins ( Mos.) dans le Saulnois ou pays du Sel, Chilly-sur-Salins (Jura, avec le nom d’homme latin Callius et -acum), Feissons-sur-Salins (Sav., avec le latin fascia, « bande de terre allongée »), Mazerolles-le-Salin ( Doubs, avec le diminutif en -ola du latin maceriæ, « ruines », nom généralement donné au Moyen Âge à des vestiges romains), Miserey-Salines (Doubs, avec le nom d’homme latin Miser et suffixe –iacum) et aussi Montastruc-de-Salies ( H.-Gar., mont avec le patronyme Astruc ) et Montgaillard-de-Salies ( H.-Gar., mont avec une épithète à valeur militaire : « solide, vaillant ») auxquels on peut rajouter Lons-le-Saunier ( Jura, où Lons n’a pas d’étymologie assurée ).

Il convient de se méfier de faux amis issus du latin salix, salicem, « saule », qui est à l’origine de Salice et Saliceto ( Corse) mais aussi de Saulces-Champenoises et Saulces-Monclin ( Ardennes), de Saulx (H.-Saône, C.-d’Or, Alpes-Mar.) et d’autres avec des suffixes divers comme Saulcy (Vosges), La Saulsotte ( Aube) et bien d’autres encore.

Les noms de lieux-dits, hameaux et autres écarts sont, on s’en doute, innombrables tant le sel est d’une importance vitale. Les citer tous serait fastidieux et de peu d’intérêt. Je ne citerai que quelques uns de ces micro-toponymes pour ce qu’ils ont de particulier. C’est ainsi le cas de la rue de la Saunerie à Millau ( Aveyron, lo prat de la saunaria en 1375 ) ou de la rue de la Saulnerie au Puy ( H.-Loire) qui concernaient des entrepôts de sel pour des tanneries. L’Assalis à Liausson et à Magalas ( Hér. ) comme le roc des Assalices à Saint-Georges-de-Luzençon ( Aveyron ) représentent l’assalís, la dalle rocheuse où le berger déposait le sel que venaient lécher les moutons. Les chemins Saliniers existent un petit peu partout et on trouve les chemins de La Saou ( sal, sau est féminin en occitan ) entre Parignargues et Montignargues par lesquels remontaient les saliers, marchands de sel, de Peccais et Saint-Gilles ( sur le littoral Gard ) vers la Gardonenque. On trouve dans l’Ouest de nombreux lieux-dits du type Mulon, Mulonnière, Mulonnaie, etc. tous formés sur mulon, « tas de sel tiré des marais salants ».

Pour finir, laissez moi vous parler de la fontaine de Salies-de-Béarn. Connue dès la préhistoire, elle appartenait aux « parts prenants », en majorité des habitants de la ville qui étaient seuls autorisés à puiser l’eau salée pour la vendre à ceux qui en extrayaient le sel — c’était une véritable rente ( et ce n’est pas fini ). L’intendant Lebret, à la fin du XVIIè siècle, expliquait comment on séparait l’eau douce de l’eau salée :

L’eau salée est si pesante, qu’après les pluies qui sont assez fréquentes en Béarn, on peut assez facilement ôter toute l’eau douce qui demeure sur la superficie. Pour connaître quand il n’en reste plus, on jette un œuf dans la fontaine ; l’eau de pluie, plus légère, ne pouvant pas le supporter, il s’enfonce jusqu’à l’eau salée sur laquelle il surnage et l’on puise jusqu’à ce que l’œuf paraisse sur la surface et qu’il y surnage, ce qui persuade qu’il n’y a plus d’autre eau que celle de la fontaine.

Mieux que celui de Colomb, c’est l’œuf d’Archimède !

Une devinette ?

J’ai volontairement omis dans ce billet le nom parfaitement identique de deux communes de France métropolitaine ( dont l’une est fusionnée dans une nouvelle commune où apparait encore son nom ) que l’on pourrait traduire par « grande quantité de sel ». Ces deux communes sont distantes de plus de neuf cents kilomètres.

Quel est ce nom ?

PS : pas d’indice puisque tout ou presque est dit dans l’énoncé. Ou alors façon picarde : le nom est composé de six lettres dont une voyelle répétée.

Poivre, etc.

De Cayenne au poivre, il n’y a qu’un pas …

Les îles Poivre, un atoll des Seychelles, ont été baptisées en l’honneur de Pierre Poivre, désigné intendant (ou commissaire-ordonnateur) à l’Isle de France ( aujourd’hui Maurice ) en 1767 .

La Côte-du-Poivre est un haut-lieu de la bataille de Verdun. Les Allemands en avaient fait en février 1916 un point d’observation ( Pfefferrücken ) avec un important dispositif défensif qui sera repris par les Français en décembre de la même année. Le village sera entièrement détruit par les bombardements et ne sera pas reconstruit. Louvement-la-Côte-du-Poivre est un des neuf villages français de la zone rouge de la Meuse.

La Côte-du-Poivre ou des Graines ou de la Malaguette est l’ancien nom d’une partie de la côte africaine de l’océan Atlantique entre les actuels Sierra-Leone et Liberia. Comme d’autres côtes africaines ( Côte d’Ivoire, Côte de l’Or, Côte des Esclaves, …), elle doit son nom à une de ses ressources principales, le poivre de Guinée ou maniguette.

Poivres ( Aube, Pipera en 1032 ), Pébrac ( H.-Loire, Piperaco en 1072 ), Pouvray ( Orne) et Pibrac ( H.-Gar.) doivent leur nom à un homme latin Piper.

La Prévière, une ancienne commune du Maine-et-Loire, était nommée Privera en 1095 puis  Piperiaria en 1140 et Piparia vers 1178-1205 : on est tenté d’y voir une piper – aria, « plantation de poivre », dont on dit qu’il pourrait s’agir d’une métaphore sur la nature friable du sol. On peut aussi y voir l’oïl poivrière, « tour ronde surmontée d’un toit en cône », comme les lieux-dits la Poivrière à Cheviré-le-Rouge ou aux Verchers-sur-Layon dans le même département et d’autres ailleurs.

Sait-on assez l’importance du poivre ?

L’assassinat de Raymond Trencavel par Noël Sylvestre (1847-1915)

À Béziers, le 15 octobre 1167, le vicomte Raymond Trencavel fut assassiné dans l’église de la Madeleine, en présence de l’évêque, par des bourgeois de la ville qui lui demandaient des comptes au sujet d’une peine infligée à l’un des leurs par un de ses chevaliers. À titre de réparation, son fils demanda trois livres de poivre par famille et par an à tous les bourgeois de la ville.

Produit rare, cultivé en Malaisie et déjà importé à grands frais au Proche Orient, le poivre était commercialisé en Occident par les Italiens à des prix que seuls les plus fortunés pouvaient supporter. On disait « cher comme le poivre » pour tout produit qui se vendait à son poids d’or. On se servait donc de ce précieux condiment pour capitaliser ( il entrait dans la dot des filles ), pour indemniser ou payer une dette ( comme à Béziers ), pour commissionner ( il entrait dans les frais de justice). Ces fameuses épices où le poivre noir côtoyait d’autres produits aussi rares comme le gingembre, la muscade, le girofle, la cannelle et le piment doux, servirent donc aux paiements « en espèces » ( c’est à dire « en épices » ) où ces denrées avaient plus valeur de monnaie que de produits de consommation. C’est de là que viennent les patronymes Poivre, Poivrier, Pébrier ou Pebrié désignant un « espécier » ou épicier.

Mises à la mode sur les tables médiévales par les chevaliers de retour des Croisades, ces épices étaient toutefois fort prisées et utilisées en abondance dans la préparation des viandes et gibiers.

J’ai eu beau chercher, je n’ai pas de devinette à vous proposer … j’en suis désolé pour mes lecteurs les plus accros.

Il se fait tard, nous fêtons demain l’anniversaire de mon aîné, lundi est déjà gentiment occupé … il vous faudra attendre mardi !

Cayenne, la répàladev de TRS

TRS nous a proposé dans un commentaire au billet précédent une devinette dont il a lui-même dévoilé la solution.

Ce n’est pas pour me vanter, mais on appréciera :

1 juillet 2019 à 17 05 33 07337 : devinette de TRS.

1 juillet 2019 à 17 05 57 07577 : réponse de votre serviteur.

Vingt quatre secondes de réflexion ! Qui dit mieux ? ( Ne me demandez pas comment j’ai fait : je n’en sais rien moi-même, mais je suppose que l’horloge de miss WordPress y est pour quelque chose ).

Il fallait donc trouver « cayenne » dont le CNRTL nous dit :

  • nom masculin : poivre rouge d’une saveur forte et piquante, préparé avec des piments râpés . Étymologie : de Cayenne, nom de la capitale de la Guyane française .
  • nom féminin : vieux navire servant de prison et de caserne flottante ; Arg. Atelier, usine ; lieu de réunion d’une association de compagnonnage. Étymologie : de Cayenne, nom de la capitale de la Guyane française, officiellement fondée en 1634 ; 1 sans doute parce que ces navires ou casernes ont d’abord été occupés par les premiers colons de la Guyane, qui s’y réfugièrent à la fin du XVIIIè s., après l’échec de la tentative de colonisation sous le ministère Choiseul ; 2 p. réf. à l’éloignement par rapport à Paris.
  • nom féminin : calotte à large fond carré, servant de charpente à la coiffe des paysannes dans le bas Berry. Étymologie : parce que ces vêtements étaient fabriqués avec des matériaux venant de cette colonie.

Tous ces « cayennes » se rapporteraient donc à la préfecture de la Guyane. Ce n’est pourtant pas vrai pour la première acception au féminin et le doute est permis pour la deuxième.

Le ( poivre ou piment de ) Cayenne est un condiment qui a d’abord hésité entre plusieurs appellations. On ne voit pas qu’il ait été un produit spécifique de la Guyane. Importé en Europe depuis sa découverte par Colomb, il a reçu toute une variété de noms, qui en dissimulaient souvent l’origine : poivre d’Espagne, de Turquie, du Brésil, d’Inde, de Calicut, de Guinée, etc. On ne sait pourquoi le nom de « poivre de Cayenne » a eu la préférence en France.

Le couvre-chef berrichon aurait été fabriqué avec des matériaux venant de Guyane. La première attestation du mot datant de 1798, à une époque où la colonie guyanaise, peu prospère, importait plus de forçats qu’elle n’exportait de biens, laisse dubitatif : quels matériaux destinés à l’industrie textile du Berry étaient importés de Guyane ?

Conscient que mes lecteurs, venus chercher ici des informations qu’ils n’ont pas trouvées ailleurs, ne sauront pas « rectifier d’eux-mêmes » comme il est d’usage, je publie le paragraphe suivant à la place du précédent que j’ai rayé sans état d’âme : la coiffe appelée cayenne n’est pas une spécialité berrichonne et était déjà connue avant 1793 ; elle est fabriquée en toile de coton. La Guyane française, du temps des Colonies, produisait facilement ( on l’appelait « la culture des paresseux ») un coton d’excellente réputation qui s’exportait en France métropolitaine. L’appellation de « cayenne » donnée à cette coiffe est donc tout à fait justifiée.

Elément de coiffe nommée cayenne de la coiffe de Senillé.Cette cayenne est entièrement piquée main. Elle est faite en toile bi pour l’intérieur et l’extérieur.

La dernière étymologie ( pour la caserne flottante et le navire prison, pour l’atelier ou l’usine, pour le lieu de réunion des compagnons ) est tout simplement fausse. Tous ces mots proviennent en réalité du bas latin caya, déformation de casa, « maison ». C’est ce que nous disent avec un bel ensemble Émile Littré et Paul Quillet ( édition de 1936 consultable sur une étagère face à mon bureau ) qui s’appuient sans doute sur le Glossaire de Du Cange où on lit :

CAYA, Domus. Maison, Chaiz, ou Ouvroirs.

Cella vinaria, officina. Cellier, boutique.

Le diminutif « cayenne » ( aussi attesté « caenne » en 1378 ) a donc d’abord désigné une petite maison sommaire. Cabane ( du bas latin capana donnant le provençal cabana) est attestée sous la forme cauanna au VIIIè siècle : un croisement entre les deux mots a bien pu se produire. C’est cette acception qui est à l’origine de plus de cent noms de lieux-dits ( La ) Cayenne présents du Nord-Ouest au Sud-Ouest, dont une dizaine en Charente-Maritime. On trouve aussi la Cayenne à Staple et à Noordpeene ( Nord ), à Lillebonne ( Seine-Maritime ), à Lorris ( Loiret ), les Cayennes à Chauvigny ( Vienne ), les Hautes Cayennes à Semuy ( Ardennes ), etc. Quelques uns de ces toponymes peuvent malgré tout avoir été importés par d’anciens colons, gardiens ou bagnards tandis que d’autres sont peut-être une métaphore pour désigner un travail pénible, en référence au bagne.

Ce mot a ensuite servi à désigner, d’abord à Brest et à La Rochelle, une installation rudimentaire servant aux marins qui attendent une destination, puis un navire prison ou une caserne flottante. Le sens de « réduit sommaire servant a accueillir temporairement les compagnons » comme celui, argotique, d’« atelier, usine », s’explique de la même façon.

C’est pourquoi je lis avec la plus grande circonspection l’ouvrage de Maurice Tournier, Des mots sur la grève, où il donne (§ 7) comme étymologie de cayenne « les “cayes”, récifs, coraux et bancs de sable qui font échouer les navires et les retiennent immobilisés» et où il dénigre ( §9) « l’intervention d’un bas-latin improvisé *caya (‘haus’ selon le FEW), qui serait une altération (?) de casa ‘maison’ (Larousse Encyclopédique et L. Benoist) ». C’est oublier bien vite les toponymes cités plus haut qui ont peu à voir avec des récifs coralliens et les attestations relevées par Du Cange. Le mot « caye » provient en réalité, par l’intermédiaire de l’espagnol cayo, d’un mot de la langue taïno : cáicu, cairi ou caera, signifiant « récif », « îlot », « île », « terre ». Pour montrer le peu de crédit que l’on doit accorder à cet auteur, je fais observer qu’il ajoute (§7 ) le nom des îles « Cayman » à la liste des noms dérivés du même « caye ». Plus justement orthographiées Caïman, ces îles doivent leur nom au reptile dont le nom nous vient de l’espagnol caimàn, lui-même adapté d’une langue caraïbe.

Pour tous ces termes de marine, un rapprochement a aussi été fait avec l’ancien français caiage, cayage ou quaiage, « droit que les marchands payaient pour charger ou décharger sur le quai d’un port » mais aucune démonstration solide n’a été faite et cette hypothèse semble abandonnée.

Je n’ai pas oublié le poule de Cayenne ou poule cayenne : il s’agit d’une poule naine que les bagnards, qui pour certains eurent droit à un petit lopin de terre, choisirent d’élever.

« Et Cayenne, alors ? » me demanderez-vous. Voici la légende et la vérité :

Une légende veut que le roi Cépérou, chef des Galibis ait eu un fils du nom de Cayenne. Celui-ci, qui aimait passionnément la princesse Bélem, fit appel au sorcier Montabo pour l’aider à conquérir son cœur. Grâce aux bons soins de Montabo, Cayenne put franchir, monté sur un taureau, une immense rivière aux eaux tumultueuse. Il put ainsi rejoindre Bélem et l’épouser. Pour le récompenser, le roi Cépérou décida que le village au pied de la colline sur laquelle il vivait s’appellerait Cayenne.

L’étymologie la plus communément admise fait venir le nom de la ville du terme de marine « cayenne » importé par les colons au milieu du XVIIè siècle pour désigner la première installation rudimentaire portuaire. C’est peut-être oublier un peu vite le nom amérindien wayana du fleuve, Kalani ou Caiane : une déformation du nom indigène dans un mot connu des colons n’est pas impossible, on l’a vu avec Hoboken, par exemple.

Je ne serais pas complet sans citer l’étymologie donnée dans Les petites histoires de l’Histoire de France par Didier Chirat pour lequel l’origine réelle doit plutôt se chercher dans les termes de marine du XVIIème siècle. Selon lui, la « caïenne » était un réchaud sur lequel se faisait la cuisine pendant le voyage. Lorsque après plusieurs mois de mer, le capitaine trouvait un havre accueillant où il décidait de séjourner, son premier souci était de faire « débarquer la caïenne ». Grâce à la chasse et à la pêche, l’équipage pouvait alors améliorer son menu et, dans l’argot des marins, « caïenne » a bientôt signifié un lieu où l’on pouvait se reposer des rigueurs de la mer. Je n’ai trouvé nulle part ailleurs ce sens de « réchaud » pour « cayenne » et n’en voit pas l’origine… mais on peut faire le parallèle avec la « cuisine commune, pendant l’armement et le désarmement » des navires, mentionnée par Littré.

PS : Je sais : ma promesse de publier ce billet avant la tombée de la nuit n’a pas été tenue. Voulant être aussi complet que possible, je suis parti un peu loin … J’espère que ça en valait la peine.

Frioul ( répàladev )

TRS le premier, Un Intrus juste après, sont les deux à avoir résolu ma dernière devinette et ses indices. Bravo !

Il fallait trouver le Frioul ( ou l’archipel du Frioul).

Le nom « frioul » est la francisation du provençal frièu lui même issu du latin fretum , « détroit », après amuïssement du -t- intervocalique.

Frédéric Mistral dans Lou Tresor dòu Felibrige écrit :

Lou port dóu Frièu : le port du Frioul, à Marseille, formé par les îles de Pomègue et Ratoneau, réunies par une digue.

Et on trouve dans le Gaffiot :

frĕtum,i, n., détroit, bras de mer.

C’est donc bien le nom du détroit, en latin, qui a donné le sien au Frioul.

Les îles du Frioul ont droit à leur page wiki, bien entendu, mais aussi à un billet sur … mon blog datant de moins de deux ans ( ce qui explique que je pensais cette devinette « trouvable » et que je m’attendais à des réponses plus rapides !).

Et maintenant, les indices

■ l’homonyme :

Frioul est aussi le nom d’une région italienne qui correspond aux provinces actuelles d’Udine, de Pordenone et en partie de Gorizia. Dans ce cas, le nom est issu du latin forum Iulii, soit le « forum des Jules ( César ? ) ». Cette même forme a donné son nom à la varoise Fréjus.

■ le bon mot attribué à Clémenceau :

Félix Faure étant mort à l’Élysée dans les circonstances galantes que l’on sait, les chansonniers en firent, si j’ose dire, des gorges chaudes et attribuèrent à Clemenceau ce bon mot : « Il voulait être César, il ne fut que Pompée ! ». Je faisais allusion à la guerre civile de César et notamment au siège de Marseille pendant lequel la flotte de César se protégea des Marseillais acquis à Pompée derrière Ratonneau et Pomègues. Cet épisode est aussi à l’origine d’une fausse étymologie de Frioul : certains érudits ont voulu voir dans ce nom une corruption de fretum juli, le « détroit de Jules ( César ) ».

■ l’écu :

Il s’agit des armoiries des ducs de Berry. Elles faisaient référence à Charles-Ferdinand d’Artois, duc de Berry. La digue qui relie Pomègues à Ratonneau, construite sous Louis XVIII en 1822, porte le nom du duc, assassiné à Paris deux ans plus tôt.

■ le tarot :

Il s’agit d’une lame du tarot de Marseille. Et, si ça ne suffisait pas, j’ai choisi le numéro XIII, comme celui du département des Bouches-du-Rhône. Et la mort ? Ben, rien, … fausse piste.

■ un tableau :

Philippe Rousseau (1816-1887 ), « Le rat qui s’est retiré du monde », 1885 Lyon, Musée des Beaux-Arts.

Des rats : pour Ratonneau …

■ un autre tableau :

Paul Cézanne ( 1839-1906), « Pommes vertes », 1872, Paris, musée d’Orsay.

Des pommes : pour Pomègues …

■ une chanson:

De Nantes à Montaigu : pour la digue du Berry … ( et pour vous égarer un peu, aussi …)

■ un dernier tableau :

Vincent van Gogh ( 1853 – 1890), « Tronc d’un vieil arbre d’if « ,1888, Londres, Helly Nahmad gallery.

Un if … pour le château d’If, une des îles du Frioul.