De quelques éponymies

J’ai déjà signalé à plusieurs reprises des localités qui doivent leur nom à celui d’illustres personnages ou familles. Mes lecteurs les plus assidus s’en souviennent sans doute et ne me tiendront pas rigueur d’éventuelles redites.

Il ne sera bien entendu pas question ici des  Gaulois, Gallo-Romains, Wisigoths et autres anonymes fondateurs de domaines, villa, cortem, castrum, etc. mais bien de personnages venus plus tard et qui ont laissé dans l’Histoire une autre trace que toponymique.

Beauchalot ( Haute-Garonne ) est une ancienne bastide fondée en 1324 par Raoul Chaillot, chevalier et conseiller du roi de France et de Navarre, député par le roi pour la réformation générale du pays et pour plusieurs autres affaires dans la sénéchaussée de Toulouse et son ressort. Le nom en était à l’origine et en latin Vallis Chaloti qui donne Vau Chalot en français d’oïl. La langue locale étant le gascon où le -v- se prononce -b-, le nom de la bastide deviendra Bau Chalot. On trouvera ainsi écrit Bauchalot en 1793, puis le nom hésitera entre Bauchalot et Beauchalot dans le Bulletin des lois de la République en 1801 avant de passer définitivement à Beauchalot dans le cadastre napoléonien de 1807.

La Bohalle ( aujourd’hui partie de Loire-Authion, en Maine-et-Loire ) doit son nom à Jean Bohalle qui bâtit là en 1481 une chapelle, d’où les noms Capella de Bohalle en 1612, Chapelle Bouhalle en 1616 puis La Bohalle en 1793 et 1801. « Homme de confiance du roi René, Jean Bohalle était, en 1456, chargé de surveiller l’emploi de l’impôt spécial perçu sur les riverains pour la réparation des brèches ouvertes par des inondations récentes. En 1463, il devient « concierge » du château de La Ménitré et « segraier » de la forêt de Beaufort pour Jeanne de Laval, épouse du roi René. En 1480, l’Anjou est rattaché à la couronne de France après la mort du Roi René. En 1481, sous le règne de Louis XI, lors d’une nouvelle crue catastrophique, Jean Bohalle fonde avec sa femme Catherine une chapelle ainsi qu’une maison attenante pour accueillir les démunis sur la levée de la rive droite. Le tout relève de la paroisse de Blaison et s’appelle « la chapelle Bohalle » pour devenir plus tard la commune de La Bohalle. ». Les curieux pourront lire en suivant ce lien la curieuse légende qui entoure Jean Bohalle et la fondation de la chapelle.

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Blancheville ( aujourd’hui fusionnée dans Andelot-Blancheville, Haute-Marne) était une simple Villa nova, « Ville neuve », en 1155, avant que Blanche de Navarre, comtesse de Champagne, ne lui donne son nom, devenant Blanche Vile vers 1252.

Bérulle ( Aube ) s’appelait Séant en 1145 sans étymologie assurée ( à prendre au sens de « sis, situé » ou de « seyant » ?). Le cardinal Pierre de Bérulle, né au château de Cérilly près de Troyes et fondateur de l’ordre des Oratoriens, membre du parti dévot en conflit politique avec Richelieu, abandonne le pouvoir et se retire sur ses terres de Séant-en-Othe que sa famille avait achetées à la duchesse de Nevers en 1562. Séant prendra alors le nom de son bienfaiteur.

Broglie ( Eure ) s’appelait Chambrais en 1742 avant que ses terres ne soient érigées en duché en l’honneur du maréchal de Broglie. Les Broglie sont des Italiens, originaires du Piémont, qui ont offert à la France un certain nombre d’ecclésiastiques et d’hommes de guerre dont François Marie le page du duc de Savoie, capitaine des arquebusiers de la garde, qui était entré au service de la France en 1644 et s’était distingué pendant les guerres de la minorité de Louis XIV. Il sera le créateur de la branche française des Broglie. Victor Maurice, né en 1640, sera maréchal de Louis XIV et, comme tel, compagnon de Turenne et de Condé et prendra une part prépondérante dans la répression des émeutes protestantes des Cévennes, multipliant les dragonnades. Son fils François Marie, maréchal à son tour, réussit la retraite de l’armée de Bohême devant les Autrichiens en 1741 et se distingua en défendant Prague ce qui lui valut d’être fait duc. C’est en 1742 que les gens de Chambrais apprirent que leur village avait changé de nom : l’immense château qui le dominait allait être rasé, transformé en résidence moderne, dans le style de Versailles. La famille ducale, en s’y installant, lui donnait son nom. On revenait aux temps d’antan quand les guerriers germains, s’emparant des domaines romains, servaient à désigner les bourgs. Mais cette fois, la simple supériorité guerrière était remplacée par l’influence, la fortune, la position sociale. L’heure était venue du pouvoir politique et de l’argent.

Chambrais  est un ancien Cambrinse ( vers 1100) puis Cambray ( en 1199) issu du nom d’homme gallo-romain Camarus ( du latin cammarus, « crabe, homard »). Le nom de la famille Broglie est issu du nom de lieu italien Broglio  venant du bas-latin brogilus, du gaulois *brogilos, de *brogae, « champ », qui désigne un bois et plus particulièrement un bois clos. C’est le même mot que le français breuil.

Bourg-Madame (Pyrénées-Orientales) n’était que La Guinguette avant 1815. Le duc d’Angoulême, fils de Charles X, avait épousé sa cousine Marie-Thérèse Charlotte, la sœur de Louis XVII, dite madame Royale. Enfermée au Temple ( elle est restée célèbre pour avoir écrit sur les murs de sa prison : « Ô mon Dieu ! Pardonnez à ceux qui ont fait mourir mes parents ! » ), elle fut échangée par la Convention contre des prisonniers de marque de l’Autriche. Elle vécut alors en émigrée puis organisa depuis Bordeaux en 1815 la résistance au retour de l’Empereur ( ce qui fit dire à Napoléon qu’elle était le « seul homme de la famille »). Son mari, qui regroupait les partisans royalistes dans les Pyrénées et qui y développait sa propagande, jugea bon de donner le nom de Bourg-Madame à un village où il put alors organiser des festivités au cours desquelles les paysans firent acte de fidélité aux Bourbons. Bel exemple d’opération politique répondant à l’orgie révolutionnaire qui avait débaptisé Choisy-le-Roi, Bourg-la-Reine,Villeneuve-le-Comte, etc.

Guinguette, féminin de guinguet, « suret, un peu aigre » en parlant d’un vin,  désignait une maison où l’on buvait ce type de vin, un cabaret populaire. Le sens est passé à « maison de campagne ».

Sans que je n’explique ni comment ni pourquoi, tous ces toponymes commencent par la lettre -b-. Croyez-moi, ce n’est vraiment que le fruit du hasard !

La devinette

Vous l’attendiez, la voilà.

On a vu, dans les exemples ci-dessus, que ce sont le plus souvent des personnes de l’Ancien Régime qui ont laissé leur nom à une commune.

Il s’agira donc de trouver un village français qui a complété son nom par celui d’un acteur de la Révolution — ce qui constitue un cas unique*.

Le nom de ce personnage est lui-même un nom de lieu présent en quelques exemplaires dans l’hexagone.

Un indice ? exercice difficile sans dévoiler aussitôt la solution ! mais bon, j’essaye ça :

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* en tout cas selon plusieurs sources et après vérification.

Montreuil-aux-Lions ( répàladev )

LGF a rejoint TRA et Un Intrus sur le podium des « solutionneurs » de la dernière devinette. Bravo à lui!

Il fallait trouver Montreuil-aux-Lions, une petite localité du département de l’Aisne.

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Le Dictionnaire topographique du département de l’Aisne ( Auguste Matton, Imprimerie Nationale, 1871)  nous en donne les noms les plus anciens connus :

Monsteriolum en 1573, Monstreul-aux-Lyons en 1607, Montreul-aux-Lions en 1696 et Montreuille-aux-Lions en 1709.  Le nom révolutionnaire est précisé : Montreuil-l’Union en 1793.

Le passage du latin *Monasteriolium, soit le « petit monastère », à Monsteriolum puis à Montreuil ( et à d’autres formes comme Montereau, Montreux, Ménétrol, etc.) est habituel et bien documenté. C’est ainsi que l’on trouve les noms de Montreuil ( Eure-et-Loir, Seine-Saint-Denis, Pas-de-Calais, Vendée) sans déterminant et bien d’autres avec un déterminant particulier.

On comprend que lorsqu’il a fallu, en 1573, différencier le Monstreul qui nous intéresse de ses homonymes, le choix du déterminant s’est fait en recherchant une quasi homophonie avec le nom latin sans doute plus par facétie que par ignorance. « Monstreul » valant pour monasterium, on choisit « aux-lions » pour -olium …

D’autres explications à ce déterminant on été proposées :

  • Montreuil étant sur la route des invasions, ses habitants se seraient battus comme des lions. Malheureusement, l’Histoire ne garde aucune trace de bataille particulièrement sauvage à cet endroit-là. Et quel village ne s’est pas retrouvé, à un moment ou un autre, sur la route des invasions ?
  • Les Romains, dont il reste quelques vestiges dans les bois environnants, auraient conduit là leurs lions pour les acclimater à la région. Là non plus, on ne trouve aucune trace d’une telle ménagerie qui n’aurait pourtant sans doute pas suscité des commentaires…
  • On a dit que ce qualificatif pouvait faire référence aux Templiers qui possédaient une commanderie au lieu-dit Sablonnières mais en 1573  elle n’existait plus depuis longtemps, l’Ordre ayant été dissous par la bulle papale de 1312

( image cliquable )

La présence de lions dans le nom du village a motivé leur présence dans les armes de la ville ainsi décrites :  « D’argent à la croisette ancrée de gueules accostée de deux lions affrontés d’or, le tout surmonté d’une cordelette de sable mouvant des flancs, nouée au centre et ployée sur les côtés. »

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Le passage de Montreuil-aux-Lions à Montreuil-L’Union pendant la Première République ne peut s’expliquer que par un excès de zèle du préposé. On attendait plutôt un changement pour Montreuil, les édifices religieux ayant été pour la plupart été bannis, que pour ces pauvres lions qui ne demandaient rien à personne …

Les indices

  • la pierre gravée :

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Il s’agit de la croix ancrée de l’Ordre du Temple que l’on trouve au centre des armoiries.

  • le portrait en pied :

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Il s’agit de Jean Valjean, alias Monsieur Madeleine, alors qu’il était maire de Montreuil ( Pas-de-Calais ) dit Montreuil-sur-Mer.

  • la corde :

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Elle rappelait que Montreuil-aux-Lions était « un centre important de la passementerie. À la fin du XIXè siècle fonctionne l’usine Henri Caen Frères qui fermera ses portes dans les années 1980. Il existait aussi des ateliers à domicile qui travaillaient à façon sur des métiers mécaniques puis électriques. Aujourd’hui, la Passementerie Nouvelle Declerq a pris la relève. » Ceci explique la présence de la cordelette dans le blason.

  • le portrait :

Il fallait reconnaître Jean de La Fontaine né le 8 juillet 1621 à Château-Thierry, chef-lieu de l’arrondissement dont dépend Montreuil-aux-Lions.

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Joca monachorum ( épisode 2 )

Moine ecrivantDans un précédent billet, j’ai  donné quelques exemples de toponymes trahis par les moines copistes. Mais ils ne sont pas les seuls coupables :  les notaires, les clercs, les juristes ou, tout simplement,  la vox populi, ont aussi leur part de responsabilité dans les errements dont sont victimes les noms de lieux.

Je vous en propose quelques autres  déjà mentionnés dans d’anciens billets :

  • Corps-Nuds ( I.-et-V.) est une mauvaise compréhension de « cornu ». Cf. ce billet.
  • Longjumeau ( Essonne ) est un ancien noviomago, « nouveau marché ». Cf. ce billet.
  • Beauchalot (H.-Gar.) est le « val de monsieur Chalot ». Cf. ce billet.
  • Cinq-Mars-La-Pile ( I.-et-L. ) doit son nom à saint Médard. Cf. ce billet.

Mais il y en a d’autres !

  • Labouheyre ( Landes ) est noté Le Boere ou Laboheria en 1254. Ce dernier nom a été réinterprété la même année par un scribe se basant sur le gascon haba, « fève », en Herba Faveria. Le toponyme est en réalité un ancien *bovaria, de bos, bovis, « bœuf » et suffixe -aria, « endroit où on élevait les bœufs » ou bien un dérivé du gascon bouyère, « boue, bourbier ».
  • Saint-Julien-en-Beauchêne (  H.-Alpes ) n’a rien à voir avec un bel arbre mais tout avec le bassin du Buëch, appelé Bochaine. Le Buëch passe sous un pont nommé  a ponte Bucchii en 1202 et donne son nom à Trabuech, un hameau de Lus-la-Croix-Haute appelé Ultra Bodium en 1260 et Ultra Buech en 1304: on peut en conclure que Buëch est issu du gaulois bodios, « jaune », en référence à ses eaux torrentueuses et boueuses. Le suffixe roman –ana a servi à former Bochaine à partir du nom de la rivière.

St Julien en B

  • Sexcles ( Cor.) : la première mention du nom de cette commune date de 893  sous la forme de Sicca Vallis, «  vallée sèche », donnée comme étymologie assurée par A. Dauzat et Ch. Rostaing ( Dictionnaire étymologique des noms de lieux de France, Larousse, 1963 ).  Pourtant, il n’est qu’à se rendre sur place pour constater que Sexcles, dans une courbe de la Maronne, est incompatible avec l’idée de vallée sèche. Il convient plutôt, comme E. Nègre ( Toponymie générale de la France, vol. II, Genève, 1996 ), de se rapporter aux formes ultérieures du toponyme : Secles en 1315, Cescles en 1318, Secla et Selces en 1404, pour constater que le nom provient plus sûrement du nord-occitan segle, seggle, secgle, seigle, « seigle ». On pourrait aussi penser à sesque, sescha, « roseau », terme très présent en Limousin (R. Brunet, Trésor du terroir, CNRS, 2016). Le Sica Vallis de 893 serait alors une fausse latinisation. ( Ce paragraphe doit être considéré comme un erratum pour ce billet ).
  • Port-Royal des Champs un lieu-dit de Magny-les-Hameaux (Yvelines) est à l’origine un simple porrois, « champ de poireaux », sans doute jugé peu flatteur et transformé en portus regius par les moines de l’abbaye ( l’hypothèse du celtique borroy, « broussailles », a été évoquée mais n’est pas étayée).
  • Vœuil-et-Giget (  Char.) : Vœuil était noté Vadolio en 1110, des latin vadum, « gué » et gaulois ialo, « champ », tandis que l’origine de Giget, noté Angigeto en 1298, que l’on prétend celtique, n’est pas assurée ( mais qui aurait dû plutôt donner un Vœuil-en-Giget ). Les deux noms ont été retranscrits sur la carte de Cassini vers 1750 sous les formes Vœuil et Giget. Victime de la confusion courante entre le -u- et le -n-, le premier nom fut écrit Vœnil en 1793 ce qui provoqua l’apparition, dans le Bulletin des lois de 1801, d’un Giget-en-Vanille. Il fallut attendre 1850 pour voir réapparaitre le Vœuil-et-Giget originel.

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Sur une idée d’un contributeur picard qui souhaite garder l’anonymat, je vous propose une devinette mais accrochez vous ! : une fois n’est pas coutume, l’énoncé sera long.

Il s’agit de trouver le nom d’une commune française qui se compose aujourd’hui de trois mots et deux traits d’union, mais il n’en a pas toujours été ainsi.

Aussi loin que l’on puisse remonter dans le temps, son nom latin était fort commun et accompagné d’un suffixe lui aussi latin et commun. Cette formation « nom plus  diminutif », passant de treize lettres en latin à neuf lettres en français, est à l’origine du nom d’une trentaine de communes et d’au moins le double de lieux-dits, hameaux ou écarts. Pour se différencier, la majorité de ces communes ont choisi d’ajouter un déterminant à leur nom. Seules trois d’entre elles sont restées « pures » tandis qu’une quatrième a abandonné le sien au prétexte qu’étant la plus grande elle n’avait besoin de rien pour se distinguer.

À l’époque où le nom avait déjà été raccourci par la prononciation habituelle, perdant son sens initial pour la plupart des gens, et où le suffixe ne se faisait plus reconnaître comme tel, un scribe (sans doute un moine ) dut choisir un déterminant pour singulariser son village. Astucieux, il chercha dans ses grimoires le premier nom latin de ce dernier et constata que le suffixe avait disparu. « Qu’à cela ne tienne! se dit-il in petto ( car il était latiniste, vous souvenez-vous ? * ), rétablissons ce suffixe! ». Sans qu’on sache s’il s’agissait ou non d’une facétie, jouant sur les assonances, il fit de ce suffixe un déterminant où des animaux inattendus sont introduits par une préposition après le nom de la commune.

N’ayant pas d’explication raisonnable à la présence de ces animaux dans son environnement et pour justifier leur présence dans ses armoiries, la population locale y alla de ses explications plus ou moins réalistes mais sans justifications assurées.

Comment s’appelle ce village ?

*erratum : in petto, c’est de l’italien, on me l’a dit et répété! N’en tenez pas compte !

Un indice :

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Les réponses sont attendues chez leveto@sfr.fr

Nîmes et la romanité

Le temps printanier fort agréable, magnifié par une fort bienvenue mise au repos du mistral, était une véritable invitation à la balade : un petit tour dans la garrigue gardoise en début de matinée pour commencer puis une halte à Nîmes pour y découvrir le tout neuf musée de la Romanité, face aux arènes.

Le musée est à tous points de vue remarquable. Sa situation en plein centre ville face aux Arènes, à deux pas de la Maison Carrée ; son architecture moderne de bois, acier et verre ( Elizabeth de Portzamparc ) ; son agencement, son éclairage, ses animations virtuelles, ses animations didactiques ; la diversité impressionnante et le nombre considérable des pièces exposées … tout est fait pour satisfaire la curiosité du visiteur et lui procurer du plaisir. Nous y avons passé plus de trois heures sans avoir pu tout voir : plusieurs autres visites seront nécessaires… d’autant plus que le restaurant au deuxième étage avec vue panoramique sur les arènes vaut lui aussi le détour !

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Les arènes de Nîmes vues du musée de la Romanité

Une autre photo, prise du toit-terrasse, avec la tour Magne en point de mire :

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( De G. à D. : le clocher de l’église Saint-Paul, la Tour Magne, le dôme du lycée Alphonse-Daudet et les arènes )

Et maintenant un peu de toponymie, parce que c’est vous.

Le quatrième Gobelet de Vicarello, daté de 17 a. J.-C., nous donne la première attestation du nom de Nîmes sous la forme Nemauso. Ce nom sera repris une dizaine d’années plus tard par Strabon qui écrit Nεμαυσος ( Nemausos ). Ce nom rappelle évidemment celui de Nemours ( Seine-et-Marne ), attesté Nemausus en 840 dans un acte de Charles le Chauve.

Dans les deux cas, la ville antique est centrée sur une source sacrée. Dans les deux cas, on y trouve le radical gaulois *nem-, « sanctuaire », muni du suffixe gaulois –auso.

Pour Nemours, l’évolution du nom s’est faite avec l’accentuation latine sur la pénultième. Nemausus est passé à Nemors par rhotacisme ( le même qui a fait de velosus, « velu », notre « velours » ) dès le XIIè siècle et la graphie Nemours apparaît au début du XVIè siècle.

Pour Nîmes, l’évolution s’est faite avec l’accent gaulois sur l’antépénultième. Nemausus est passé à Nemosu puis, en occitan, à Nemse ( 1168 ) et Nems au début du XIIIè siècle. La forme française Nimes, attestée en 1357, est issue des formes latines tardives Nimis de la fin du XIè siècle. La graphie Nismes de 1370 est un croisement entre les formes provençale et française Nemse et Nimes, avec métathèse  du -ms- en -sm-. C’est cette forme Nisme qui a entraîné régulièrement la graphie actuelle Nîmes, officielle depuis 1801.

Reste à comprendre le sens précis du gaulois * nem-. Trois hypothèses  peuvent être évoquées, toutes faisant appel à une racine indo-européenne ( J. Pokorny, Dictionnaire des étymologies indo-européennes, Bern-München, 1959-69, 2 vol. ) :

  • nemetum signifierait « lieu sacré, sanctuaire », son sens initial étant plus probablement « bois sacré », les celtes vouant un culte aux arbres en général et à l’aulne en particulier. Il serait issu de l’indo-européen * nemos, « bois sacré ». (Xavier Delamarre, Dictionnaire de la langue gauloise, p. 233 – 234, Paris, 2003 ).
  • *nemo signifierait  « ciel ». Il se rattacherait à l’indo-européen *nem, « courber » — cf. la voûte céleste — qui aurait donné *nemeto (id., p. 234 – 235 ).
  • *nemo serait issu de l’indo-européen * nebh, « humide, eau », cf. les nombreux appellatifs signifiant nuage en grec, latin ( nebula ), germanique, celtique …  ( P-H. Billy, Dictionnaire des noms de lieux de France, p. 401, Paris, 2011 ).

Dans le cas qui nous intéresse, c’est sans doute le troisième étymon qu’il faut évoquer : il a été utilisé pour désigner la source sacrée, anciennement le Vistre dite aujourd’hui La Fontaine, vouée au dieu topique Nemausus  et aux « mères » Matres Nemausicae, comme en attestent plusieurs inscriptions trouvées sur place ( et visibles au musée ! ).

Le nom du Vistre, noté Vister en 941, est peut-être issu d’une variante vis- de vas- attesté au sens de source à Vaison-la-Romaine ( Vasio au IIè siècle) ou ves- attesté entre autres dans le nom de la Vésubie, affluent du Var, ou de la Vézère ( Visera en 889 ), affluent de la Dordogne.

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Le gaulois nemetum, au sens de sanctuaire, a produit d’autres toponymes comme, par exemple, le premier nom de Clermont-( Ferrand ) attesté au  Ier siècle av. J.-C., Augustonemetum, le « sanctuaire d’Auguste ». Un prochain billet  sera consacré à ce nemetum, ne vous précipitez pas !

Et je ne serais pas complet si je ne citais pas les Némètes, établis outre-Rhin à Noviomagus Nemetum ( le «  nouveau marché du sanctuaire » ), aujourd’hui Spire.

Vous attendiez une devinette … mais je suis en panne sèche (avec toutes ces sources, c’était bien la peine! ), l’écriture tardive de ce billet ayant pompé ( ahah ) toute mon énergie post-prandiale.

Il vous faudra attendre mardi, vous m’en voyez fort marri.

Redcliffe ( répàladev )

Bravo à TRS, TRA et LGF ( les trigrammes sont à la mode, dirait-on ) qui sont venus à bout de ma dernière devinette.

Il fallait trouver Redcliffe, une ville australienne située sur la péninsule du même nom dans l’État du Queensland.

Un dessin valant mieux qu’un long discours, Redcliffe c’est là :

Physical location map of Redcliffe.
Physical location map of Redcliffe.

Elle est devenue aujourd’hui une banlieue résidentielle de la capitale Brisbane.

Avant l’arrivée des Européens, la péninsule était occupée par les Ningyningy, une des trois tribus parmi les Undanbi. Ils appelaient cette région Kau-in-Kau-in, ce qui signifie « sang – sang », soit « rouge sang ». Il s’agit d’une référence à la terre rouge, la latérite, qui constitue une grande partie du sol.

Le premier Européen à aborder cette région fut Matthew Flinders le 17 juillet 1799 qui, arrivant par la mer dans la baie Moreton sera impressionné par la couleur rouge des falaises et donnera à la péninsule le nom de Red Cliffs Point, d’après red cliffs, « falaises rouges ».

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C’est l’explorateur  John Oxley qui convaincra le gouverneur Thomas Brisbane ( celui qui laissera son nom à la capitale du Queensland ), alors à la recherche d’un endroit pour accueillir un pénitencier, d’établir une colonie sur la péninsule, arguant  que l’approche par des navires y était particulièrement aisée. Le 13 septembre 1824, le lieutenant Henry Miller, accompagné de quatorze soldats, dont certains avec femme et enfants, et de vingt-neufs colons, fonda un premier établissement qui fut abandonné moins d’un an plus tard faute d’eau potable en quantité suffisante, de difficultés de mouillage pour les navires, de moustiques en trop grand nombre, etc. Les attaques incessantes des Ningyningy finirent par avoir raison de la bonne volonté des colons.

Le nouvel établissement se fit vingt-huit kilomètres plus au sud, sur les rives de la rivière Brisbane tandis que, abandonné et en ruines, le premier établissement fut appelé humpy bongs par les Aborigènes, soit « maisons abandonnées », un humpy désignant la case en bois temporaire qu’ils construisaient pour leurs propres besoins *. Ce nom est resté au quartier central de l’actuelle Redcliffe, Humpybong. Il faudra attendre 1860 pour qu’une nouvelle colonie d’agriculteurs soit installée et vingt ans de plus pour que la ville se développe.

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Les Indices

  • Les Bee Gees :

Nés dans l’île de Man puis installés à Manchester, les trois frères Gibb ont suivi leurs parents en Australie, d’abord à Redcliffe puis à Cribb Island.

Un seul mot sur les Bee Gees : c’est le plus bel ensemble vocal de la musique rock, pop, disco ( appelez ça comme vous voulez ). Et ça ne se discute pas.

  • Le tableau :

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Il s’agit des  Roches Rouges à Belle Ile, Finistère, huile sur toile de Maxime Maufra ( 1861 – 1918 ).

  • Le portrait :

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Vous aurez reconnu la reine Victoria, en l’honneur de qui fut baptisé le Queensland.

* oui, j’y ai pensé aussi.