Mate et touche

Je m’intéresse aujourd’hui à deux termes désignant, en toponymie, peu ou prou la même chose, à savoir un petit bois, souvent juché sur un petit tertre : la mate et la touche.

Mate

Le terme occitan mata, d’origine pré-celtique, est courant pour désigner une touffe d’herbe (una mata d’èrba), un ensemble de rejetons poussant sur un vieux tronc d’arbre étêté (una mata de brancas) et, dans le domaine toponymique, un fourré, un bouquet d’arbres. C’est le plus connu des termes d’origine pré-indo-européenne relatifs à la végétation sylvestre : il désigne constamment, dans les toponymes, des zones broussailleuses, des zones boisées sur butte ou croupe ayant résisté à la déforestation due à la mise en culture. On retrouve ce terme, et ses dérivés, principalement en pays de langue d’oc. L’orthographe en est variable puisqu’on le trouve écrit avec un ou deux t, Mate ou Matte, ou encore avec un th, Mathe.

Matha et Les Mathes, toutes deux en Charente-Maritime, sont les deux seules communes portant un nom issu directement de l’occitan mata, lequel sert de déterminant à Beauvais-sur-Matha, Blanzac-lès-Matha et Brie-sous-Matha,  tous dans le même département. Avec le suffixe latin –onem a été formé le nom de Mathons (H.-M., au cœur de la forêt du même nom).

Les micro-toponymes sont bien entendu plus nombreux comme Matha à Pissos (Landes),  Mathas à Marcillat (P.-de-D., où le suffixe augmentatif –às signale une grande zone inculte laissée à la végétation arborescente), La Mathe à Saint-Pierre-de-Trévisy (Tarn), Les Mates à Moissac-Vallée-Française (Loz.), La Matte à Riotord (Hér.) ou encore Les Mattes à Grane (Dr.). On trouve également la variante Matau à Charlas (H.-G.), à Chélan (Gers), etc. , le pluriel Les Mataux à Saint-Méard-de-Gurçon (Dord.) et le diminutif Matausine à Villedubert (Aude). Ces micro-toponymes sont souvent accompagnés d’une épithète, « grande, petite, longue … » ou du nom d’un ancien propriétaire ou exploitant.

On connait le dérivé diminutif en –èla avec Les Matelles (Hér., honores seu nemora de Matellis en 1260, « fief ou bois des Matelles ») ou en –èta avec Les Mattètes à Saint-Gervais (même dépt.). Signalons le nom de Lamate à Ibos (P.-A.) qui a subi l’agglutination de l’article.

En composition, ce terme se retrouve dans Matemale (P.-O.), le mauvais bois qui résiste au défrichement. On trouve également un col de Matte Redonde à Quillian (Aude, « ronde »), une Matheberde à Saint-Lézer (P.-A., « verte ») et une Combe de Matamage (avec mage, « grande ») qui s’étend sur les communes de Montaud et de Saint-Bauzille-de-Montmel, dans l’Hérault.

CPA- Les Matelles

Touche

Du même domaine de sens, le vieux français toche/touche, « petit bois, taillis au milieu de défrichement, bois à pousse rapide coupé tous les 10 à 15 ans », est issu du bas-latin tosca, qu’on donne généralement comme pré-latin. Le suffixe –usca suggère en effet une origine ligure confortée par le provençal tosca, « touffe d’arbres, hallier », et la fréquence des toponymes du Sud-Est.  Une touche désigne un petit bois, un boqueteau, un « bosquet notamment intercalé entre les cultures ». Ce terme est à l’origine de nombreux toponymes un peu partout en France (sauf dans le Nord et l’Est) qui désignent de petits bois de haute futaie, souvent juchés sur de petits tertres, et qui ont été préservés des défrichements. Ce mot est très proche de tosse/tousse , « tertre », mais avec le sens quasi exclusif de « petit bois » ; cependant, dans l’Ouest en particulier, touche peut être une francisation du breton tuchenn qui désigne un tertre.

Communes

La Touche (Drôme, Tochia au XIIIè siècle), Les Touches (L.-A.), Les Touches-de-Périgny (Ch.-M.) et Livré-la-Touche (May., Livré a inclus le nom du hameau La Tuche dans son nom en 2008). L’ancienne commune d’Estouches (avec la préposition ès, « en les ») est aujourd’hui fusionnée avec Méreville dans la nouvelle commune de Mérévillois (Ess.).

Avec une forme plus proche de la racine étymologique, on trouve  les diminutifs Le Touquet-Paris-Plage (P.-de-C.) et Touquettes (Orne). En Seine-et-Marne, Touquin représente une forme picarde.

CPA-Touquin-

Touques (Calv.) doit son nom au fleuve côtier qui l’arrose, attesté fluvius Tolca en 1014, formé sur la racine hydronymique indo-européenne *tol, « se liquéfier, se décomposer, couler, disparaitre », suffixée –ica. La ville est encore appelée Tolca en 1087, mais Touques apparait dès 1320, tandis que le nom de la rivière sera d’abord Touque en 1326 puis Toucques en 1650 et définitivement Touques à la fin du XIXè siècle.

Hameaux et lieux-dits

Arambois C’est principalement dans la moitié nord de la France qu’on trouve des micro-toponymes formés sur ce terme comme les très nombreux La Touche à Trédaniel (C.-d’A.), à Tinteniac (I.-et-V.), à Aron (May.), etc. et Les Touches à Meslin (C.-d’A.), à Neufmoutiers (S.-et-M.), etc. Le diminutif se trouve dans le nom du Touchet à Etrechy (Ess.) et du Petit-Touchet, le hameau qui sert de déterminant à Notre-Dame-du-Touchet (Manche) ainsi qu’au féminin dans Les Touchettes à Nonvilliers-Grandhoux (E.-et-L.). Signalons encore les composés Toucheronde à Andillé (Vienne, Tuscha rotonda en 1313) et Touchenoire à Géhée (Indre).

 

Dans la moitié sud de la France se trouvent aussi  des lieux-dits La Touche comme au Pont-de-Beauvoisin (Sav.) ou Les Touches, une crête boisée à Saint-Pierre-sur-Doux (Ardèche), ou encore Les Grandes et Les Petites Touches à La Salle (H.-A.).  On trouve également des noms comme La Tousque au Cannet (A.-M.) ou Les Tousques à Saint-Paul-lès-Durance (B.-du-R.), auxquels on peut rajouter le Mont de La Tousque près de Vezins-de-Lévézou (Av.). Avec le suffixe collectif –ada a été formé  le  nom  de La Touchade à Astaffort (L.-et-G.). Notons en zone pyrénéenne La Tusque de Male à Gèdre (H.-P.) et Tusquet à Géus-d’Arzacq (P.-A.) et à Montgaillard-Lauragais (H.-G.).  Dans les Alpes, l’occitan tosca a pu évoluer vers touissa avec le même sens de bosquet, taillis. On retrouve ce terme dans de nombreux La Touisse ou Les Touisses (H.-A., A.-de-H.-P.), ainsi que La Touiste et Touissat à Bénévent-Charbillac (H.-A.), ou encore Le Touissou au Forest (A.-de-H.-P.).

NB : Il y a plus d’un lustre, la touche avait fait l’objet d’une devinette … qui ne vous apprendra rien de plus (sauf peut-être l’origine de certaines expressions familières, y compris dans les commentaires).

index

La devinette

Il vous faudra trouver le nom d’un lieu-dit de France métropolitaine qui compte trois mots dont l’un est lié à l’un des mots du billet et les deux autres à un homme.

La commune où est situé ce lieu-dit n’a vu naître aucune « personnalité », pas plus que le chef-lieu du canton, si on en croit les rubriques correspondantes des pages wikipedia, c’est vous dire la difficulté de vous donner des indices pertinents ! Mais, comme souvent, la page wiki n’est pas complète !

Alors, voici deux indices qui n’ont rien à voir entre eux, sauf qu’ils concernent le lieu-dit lui-même :

■ On y chanta pour la première fois, lors de la célébration d’un bicentenaire, une chanson qui allait devenir une sorte d’hymne régional.

■ et une photo :

indice a 10 04 2022

■ et un troisième indice, pour le pays :

indice b 10 04 2022

 

 

Réponse attendue chez leveto @sfr.fr

La touche (réponse à la devinette)

Un intrus et TRS sont venus à bout de la précédente devinette.

Une touche ( mot d’origine pré-gauloise devenu en ancien français toche, tosche, tousche ) était un petit bois que l’on préservait soigneusement lors du défrichement, pour servir de limite entre les champs, de réserve de gibier et de bois ( et pour que les conteurs en fassent le décor d’histoires pour faire peur aux enfants).

À la fenaison, certains y laissaient leurs bottes de foin, d’où l’expression « botter en touche » tandis que d’autres  y plantaient quelques ceps de vigne, d’où l’expression « mettre un pied en touche ».

De nombreux toponymes sont forgés sur ce mot comme La Touche ( Drôme), Touques ( Calv.), Touchay ( Cher); etc. et d’encore plus nombreux micro-toponymes.

MINOLTA DIGITAL CAMERALa station balnéaire Le Touquet-Paris-Plage doit son nom à la forme picarde touque accompagnée du diminutif -et. Le complément Paris-Plage est dû, en1882,  à Hippolyte de Villemessant, directeur-refondateur du quotidien Le Figaro.

Le Touquet-Paris-Plage : l’Hôtel de Ville

Charles Sochet, seigneur des Touches (1727 – 1793) a traversé l’Atlantique pour aller prêter main forte à Lafayette.

Jacques Destouches de La Fresnay ( 1780 – 1858) a traversé l’Atlantique contre son gré, exilé au Canada par les Britanniques. Il inspirera à Barbey d’Aurevilly son célèbre roman Le Chevalier des Touches.

Louis-Ferdinand Destouches (1894 -1961) est plus connu sous le nom de Céline.