Les voies de communication – Quatrième partie

Après avoir vu les voies (du latin via) puis les chemins (du gaulois cammano) et enfin le mantalon gaulois, je m’intéresse aujourd’hui aux routes consolidées. L’emploi des chars sur un terrain meuble, creusant ornières et fondrières, a conduit à revêtir les routes principales. On les a dites pierrées, pavées, munies, voire « ferrées » par image. Les chaussées et les estrées, deux termes qui auront un plus grand succès, seront vues dans un prochain billet.

Munies

La voie Domtienne (via Domitia, première route construite par les Romains en Gaule dès 118 av. J.-C. sous le proconsul Cneus Domitius Ahenobarbus) a été appelée camino Moneto en 1183, puis Caminum de Moneta en 1235. Le nom latin (via) munita, « voie munie (de pavés) », servait à distinguer cette voie des sentiers ruraux. Mais il évoluera jusqu’à devenir en 1820 lou Cami dé la Monéda, le Chemin de la Monnaie, sous l’influence de l’occitan moneda, « monnaie ». On trouve encore aujourd’hui un lieu-dit La Monnaie à Aigues-Vives (Gard) et un Chemin de la Monnaie à Castelnau-le-Lez (Hér.) et à Vergèze (Gard).

En Savoie, à l’ouest du lac du Bourget, se trouve un Mont-du-Chat dont une pointe est connue sous le nom de Dent-du-Chat (1390m). La montagne était appelée Mont Muni, mons qui vocatur Munitus, au Xè siècle ; on parlera ensuite de l’ecclesia sancti Germani supra monten Muni avant 1030 puis d’ ad radicem montis Muniti dans la première moitié du XIè siècle. On reconnait dans ces noms une (via) munita ou un (iter) munitum, une voie qui avait été pavée et exigé des ouvrages d’art particuliers : c’est le cas de la voie romaine qui reliait Chambéry à Aoste en passant par le col du Chat (690m). Le qualificatif munitus, qui qualifiait d’abord le passage, a fini par désigner la montagne elle-même. Et le Chat, me demanderez vous ? Eh bien, il apparait dès 1209 quand on lit a supercilio montis Catti usque Rodanum, puis Mons Catti en 1232, ultra montem Felis en 1263, à nouveau ultra montem Cati en 1307 et enfin usque ad montem du Chat en 1497. On apprend en lisant les chroniqueurs du Moyen Âge que le col était infesté par la présence d’un énorme chat velu qui faisait de nombreuses victimes parmi les voyageurs et qui fut tué par le roi Arthur qui se rendait en Italie (cf. le Chapalu). Il semble plus raisonnable de penser que l’appellation Mont du Chat soit due à un nom de personne, les noms Catus ou Cattus étant bien attestés. Mais il y a, non loin de cette montagne, un hameau appelé Chevelu, anciennement ChaveluSaint-Jean-de-Chevelu, de Cappiluto en 1125), du nom de Bernard de Chevelu. Le nom Chavelu de ce village n’aurait-il pas pu inspirer la légende du « chat velu » terrorisant le pays ?

En l’absence de formes plus anciennes, une remotivation du gaulois calmis donnant, dans le massif alpin, entre autres dérivés, des noms comme cha, châ ou chaz, «  pâturage en montagne, au-dessus de la limite des forêts, sommet engazonné, souvent d´accès difficile et de végétation maigre », ne peut être ni assurée ni exclue.

Attention aux faux amis ! Beaucoup plus nombreux sont les toponymes en Monnaie et ses dérivés comme Monède qui doivent leur nom à des terres de bon rapport  (en monnaie) ou à des terres où ont été trouvées des pièces de monnaie. Le nom d’homme latin Modinnus, accompagné du suffixe –acum, a laissé son nom à Monnaie (I.-et-L.) et à Monnai (Orne). On trouve à Saint-Gervais (Vendée) un lieu dit La Munie dont le nom n’apparait qu’au début du XXè siècle et pour lequel un rapport avec une « voie munie » est plus qu’incertain.

Pavées

On trouve des toponymes Pavé, Pierré, Perré, etc. le plus souvent associés à des voies empierrées. Il est impossible de tous les citer ici, sauf quelques cas particuliers.

C’est ainsi qu’on trouve le Chemin Pavé à Poitiers (Vienne), l’Ouest du Pavé à Gœuzlin (Nord), effectivement à l’ouest d’une ancienne chaussée, le Pavé du Roy à Bourron-Marlotte (S.-et-M.) sur la grande route de Fontainebleau à Nemours, etc. Pavé vient de l’indo-européen peu, donnant le latin pavire, « battre, frapper (comme pour la terre battue).

Dérivés du latin petra, « pierre » : on trouve par exemple un Chemin Paré à Coulommes (S.-et-M.), au Perreux-sur-Marne (Val-de-M.) et à Perray-en-Yvelines (Yv.). Comme le montrent ces deux derniers noms de communes, tous les noms approchant ne sont pas dus à des rues empierrées : on peut penser à des mégalithes, des pierres, des terrains pierreux, etc. ou à des noms d’hommes Petrus ou Pierre. Pfetterhouse (H.-Rhin) fut à l’origine Petrosa (731), située sur une voie empierrée, puis la finale –osa a subi l’attraction du germanique hûs, « maison ». La même étymologie selon petrosa se retrouve peut être pour Pérouse (T-de-B. et H.-S.). En occitan, des noms formés sur le radical pèira avec le suffixe collectif –at, comme Le Peyrat (Ardèche) et de nombreux hameaux du même nom, peuvent avoir aussi le simple sens de lieu rocailleux, mais d’autres sens spécialisés sont connus notamment pour le féminin pèirada qui a désigné le chemin empierré ou même, comme le signale Mistral, la cour de ferme dallée de pierre, d’où les très nombreux lieux-dits la Peyrade. Ce nom de peyrade a été notamment donné à la bande de terre empierrée longeant une rivière, un étang, un bord de mer, traversant un marais, et servant de chemin ou de route.  C’est ce sens qui est représenté par La Peyrade de Frontignan (Hér.), du nom du château de La Peyrade (connu au XVIIè siècle)  et par Lapeyrade à Losse (Landes) dans un environnement de marrais.

« Pierge », de l’Artois à la Champagne, a le même sens de route empierrée, et se retrouve, au masculin, dans le nom d’une dizaine de toponymes, mais dans celui d’un seul lieu habité, Le Pierge à Felleries (Nord).

Le germanique stein, steen, « pierre », se retrouve dans le nom de Steene (Nord) que traversait la voie romaine venant de Cassel et menant à Mardyck à travers la Flandre maritime, et dans celui de Steenvorde, le « gué de pierre », plus précisément le gué de la route empierrée, sur l’ancienne voie romaine qui y traversait l’Ey Becque, affluent de l’Yser.

N’oublions pas la « jarrée » qui désigne, principalement en Sologne, une allée, une route empierrée et que l’on peut rapprocher de jard. L’étymologie de ces mots réside dans le pré-celtique gar, « caillou, pierre, rocher », lui-même issu du pré-indo-européen kʰar de même sens. On trouve quelques lieux-dits ainsi nommés en Sologne dont un La Jarrée  au Châtelet ( Cher ).  (autocitation).

Ferrées

Quand « ferré,-e » qualifie un chemin ou une voie présente bien avant le rail, c’est qu’il s’agissait de voies pavées ou au moins revêtues de cailloux, c’est-à-dire qu’elles étaient renforcées, comme on ferrait alors une porte, un seau ou une roue de char. Beaucoup plus rarement, ce nom signalait que des scories de fer avaient été rajoutées au revêtement.

Les toponymes du type Le Chemin Ferré existent en plusieurs dizaines d’exemplaires, comme à Pierrelaye où la route romaine qui conduisait de Paris à Rouen était mentionnée comme Chemin Ferré dans les plans paroissiaux. On trouve aussi une Route Ferrée à Arthel (Nièvre), une rue Ferrée à Landouzy-la-Cour (Aisne) et à Ingrandes-de-Touraine (I.-et-L.), etc. Signalons que quelques Voie Ferrée n’ont rien à voir avec le rail comme à Échalot (C.-d’Or).

En occitan, une des acceptions de ferral, fort productive en toponymie, est bien celle de « chemin empierré », comme Ferral à Saint-Clair (Lot) ou Le Ferral à Duras (L.-et-G.) ainsi que la variante  La Farral à Cambon-et-Salvergues (Hér.). En occitan moderne, ferral a le sens de « chemin de charrette aboutissant à un champ ». La forme ferrat est à l’origine de noms comme Cami Ferrat à Millau (Av.), Prayssac (Lot), à Combes et Colombières-sur-Orb (Hér.), du Camin Ferrat de Hures-la-Parade (Loz.), du Chami Ferrat de Belvezet (Loz.) et de plus français Chemin Ferrat à La Blachère (Ardèche), à La Pègue (Drôme), etc. Souvent, camin ferrat  était le nom donné à d’anciennes grandes routes médiévales. Ainsi, sur le plateau du Larzac, à La Couvertoirade, près de La Salvetat, l’ancienne voie romaine est appelée, au XVIIè siècle, chemin ferrat de la peirade (sans doute pour via petrata d’époque gallo-romaine). Le sens de chemin de charrette se retrouve aussi dans La Ferrade, un hameau de Bègles (Gir.) et de Latresne (id.).

Il convient bien sûr de se méfier des toponymes liés au minerai de fer, que ce soient des lieux d’exploitation ou des lieux de traitement, d’où les nombreux noms du type Ferrières ou le qualificatif Ferré ou Ferrée, comme à Bettancourt-la-Ferrée (H.-M.), qui rappelle le passé métallurgique de la ville.

En occitan, des noms du type Ferral sont parfois associés à des mines de fer comme à Ferrals-les-Corbières (Aude) ou Ferrals-les-Montagnes (Hér.) mais  peuvent aussi signaler la présence d’une de ces forges dites « catalanes », où depuis le Moyen Âge le minerai de fer, mélangé à du charbon de bois, était traité dans un creuset, l’air qui activait la fonte étant puisé par une tuyère située à sa partie supérieure. Certaines de ces forges catalanes fonctionnèrent jusqu’au XXè siècle.

La devinette

 

Il vous faudra trouver un micro-toponyme lié au thème du jour : il signifie qu’une voie y a été consolidée avec un revêtement particulier.

Il n’est présent sur Géopoprtail que trois fois, avec l’article féminin — mais la troisième d’entre elles désigne un mont et non une voie devenue nom de lieu et il n’en sera donc plus question ici.

Le nom de la première commune rappelle l’importance mythologique qu’a eu son couvert forestier. La forêt n’ occupe plus aujourd’hui qu’à peine un tiers de son territoire.

Le déterminant du nom de la seconde commune indique qu’elle a été bâtie non loin d’une chênaie. La forêt occupe encore aujourd’hui plus des trois quarts de son territoire.

Les deux communes sont distantes de 360 km par la route. La première a presque dix fois plus d’habitants que la seconde.

Le temps me manque pour trouver de beaux indices à ma façon : il vous faudra donc patienter jusqu’à mardi.

(Désolé pour l’aspect un peu bâclé de tout ça mais j’ai dû trouver une idée et faire vite …)

L’indice du mardi 19/10/2021

Dès potron-minet lundi matin, Hibou Bleu fut le premier à donner la bonne réponse à ma dernière devinette. Il a été rejoint par Jacques C., TRA, TRS, Brosseur et LGF. Bravo à tout le monde !

Pour les autres, j’en rappelle l’énoncé :

Il vous faudra trouver le nom composé d’une commune de France métropolitaine lié au gaulois cammano et à un type de végétation.

■ Aucun monument historique remarquable ni aucune « personnalité liée à la commune » ne sont cités par wikipedia  … qui oublie le fils de la nourrice d’un roi de France (et non de sa maitresse comme il est écrit sur le site de la mairie : ils sont nés la même année !) dont il fut panetier et qui racheta la seigneurie.

■ une photo, pour le sens du toponyme :

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■ Ah ! Au fait, ne cherchez pas dans la liste wiki des églises dédiées à ce saint : celle de la commune que vous cherchez n’y figure pas !

indice b 17 10 2021

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Et je rajoute ces cadeaux indices :

■ celui-ci qui vaut pour le chef-lieu :

indice a 19 10 2021

■ et celui-là, qui a déjà servi et qui vaut pour toute la région :

indice c 28 02 21

Et si avec ça, vous ne trouvez pas !

Réponse attendue chez leveto@sfr.fr

Luppé-Violles (répàladev)

TRS le premier m’a donné la bonne réponse à ma dernière devinette. Il a été rejoint par TRA, LGF et Hibou Bleu. Bravo à tous !

Il fallait trouver la gersoise Luppé-Violles, dans l’arrondissement de Condom.

local Luppé-Violles

Comme Lupé dans la Loire, qui était Lipiaco en 975 puis Luypes en 1352, Luppé vient du nom d’homme latin Luppius accompagné du suffixe –acum.

Violles est issu de l’occitan viòla, féminin de viòl, « petite voie, sentier ». L’étymologie donnée à la page 33 de ce document, qui fait de Violles de « petites vignes ou collines » est fausse.

Cette localité est située dans le Bas-Armagnac, où on distille un alcool fort, l’armagnac.

Condom était Condomum en 615, nom dans lequel on peut reconnaitre avec Nègre (TGF*) un dérivé du gaulois *condat-o-magos, le « marché du confluent » (entre la Baïse et la Gèle)  ou préférer avec Dauzat & Rostaing (DENLF*) un *Cond-o-magos, le « marché de Condus ».

Les indices

indice c 10 10 2021 cette représentation de saint Barthélémy rappelait que l’église de Violles lui est dédiée.

indice d 10 10 2021 cette mosaïque (250 ap. J.-C.) représentant la louve accompagnée de Romulus et Remus devait orienter les recherches vers un loup romain, soit lupus, d’où est issu le nom Luppius à l’origine de Luppé.

indice b 10 10 2021 cette Lettre de M. de Voltaire au peuple d’Angleterre est donc une lettre française, c’est-à-dire une french letter. On sait que les Anglais appellent aussi french letter ce que nous appelons une « capote anglaise ». Ils appellent aussi ce préservatif condom, homonyme du chef-lieu de l’arrondissement où se trouve Luppé-Violles.

indice b 21 07 20 sans surprise, ce mousquetaire renvoyait à la Gascogne.

*Les abréviations en gras suivies d’un astérisque renvoient à la bibliographie du blog, accessible par le lien en haut de la colonne de droite.

Les indices du mardi 12/10/2021

Ma dernière devinette n’a pas trouvé preneur … Pour les étourdis, j’en rappelle l’énoncé :

Il vous faudra trouver le nom en deux mots d’une localité de France métropolitaine. Un de ces deux mots est lié au latin via, l’autre est issu d’un nom de personne latin.

Cette localité est située dans une région où se distille un alcool fort.

Allez ! Trois indices :

■ pour la localité elle-même :

indice c 10 10 2021

■ toujours pour la localité  :

indice d 10 10 2021

■pour l’arrondissement :

indice b 10 10 2021

Et je rajoute

■ cette précision : l’article wiki consacré à cette localité ne dit rien de la toponymie, tandis qu’un site consacré au tourisme dans la région donne une étymologie erronée, parlant d’une plante cultivée au lieu du latin via, « voie ».

■ ce cadeau :

Et je n’ai pas d’autre idée … Peut-être un autre jour ?

Réponse attendue chez leveto@sfr.fr

Les voies de communication – Première partie

J’entame aujourd’hui une série d’articles consacrés aux voies de communication ayant laissé leur trace dans la toponymie. Il ne s’agira pas d’odonymie, qui étudie les noms donnés aux voies et espaces publics ouverts, mais bien de toponymie, qui étudie les noms de lieux, et je ne m’intéresserai qu’aux lieux-dits, hameaux et écarts habités. Je passerai donc en revue ces lieux qui doivent leur nom à un type de voie de communication : sentier, chemin, rue, voie, etc. mais je me réserve quand même la possibilité d’insérer entre ces articles consacrés aux voies d’autres articles hors-sujet, bref, de casser la voie (voilà, ça c’est fait).

On notera le paradoxe qui veut qu’une voie de circulation, sur laquelle par définition on ne s’arrête pas, a donné leurs noms à des endroits habités où par définition on s’arrête.

Je commence aujourd’hui par la voie elle-même.

Le mot « voie » est directement issu du latin via, lui-même formé sur la racine indo-européenne wegh exprimant l’idée de conduire, de transporter avec un véhicule. Ce nom est bien présent en toponymie, porté non seulement par certains chemins mais par des parties de finage, parfois par des hameaux. On le retrouve directement sous la forme voie mais aussi sous des formes dérivées comme vie ou diminuées comme viol.

Voies

Peu de communes portent un nom lié au mot voie : on peut citer Aubevoye (Eure, Albavia en 1051, avec alba, « blanche », qualifiant sans doute son revêtement), Courbevoie (H.-de-S., Curva via vers 850, en référence à un coude de la voie romaine), Amfreville-la-Mi-Voie (S.-M., dont je parlais déjà ici) et Le Boullay-Mivoie (E.-et-L., id.) auxquels on peut rajouter les anciennes communes de Saint-André-Treize-Voies (aujourd’hui dans Montréverd, en Vendée, et dont les noms du XVè siècle ecclesia S. Andreae de Tredecim Vocibus  ou de Tribus Vocibus  semblent être une réinterprétation pseudo-savante avec attraction de « voix » et ne permettent pas de choisir entre treize et trois) et de Saint-Georges-des-Sept-Voies (aujourd’hui dans Gennes-Val-de-Loire, M.-et-L., Septem Viae vers 1330 ; l’hypothèse wikipedesque d’un dérivé de Savoia, « de Savoie », semble-t-il attesté en 987-996, ne tient pas quand on sait que la Savoie s’appelait alors encore Sapaudia, sur le gaulois sapo, « sapin », et ne devient Savoia en occitan qu’à la fin du XIIè siècle et Savoie en français en 1258 ; Savoia, s’il ne s’agit pas d’une corruption de septem viae, ferait plutôt penser à un hydronyme pré-celtique *sab, celui de la Save ou de la Sève). Sous des formes dérivées on trouve les noms de Vieillevie (Cantal, Vetus via en 1393) et Lavillatte (Ardèche, Via Lata en 1504, avec l’adjectif lada, « large », puis attraction de l’occitan vilata, « bourgade, hameau » et agglutination de l’article). Terminons avec Bio (Lot, Bia au XIVè siècle puis Bio en 1326) qui doit bien son nom à via prononcé d’abord bia puis bio, le a s’assourdissant en [ɔ] dans les régions septentrionales du languedocien.

CPA Vieillevie

Les micro-toponymes formés sur « voie » sont bien entendu beaucoup plus nombreux et ce mot y est très souvent accompagné d’un adjectif (Grand-Voie à Lestrem, P.-de-C. ; Haute Voie à Caro, Mor. ; Voie Grisée à Herbeville, Yv. ; Voie Souveraine à Suippes, Marne, etc.) ou d’un complément (Voie des Prés à Doullens, Somme ; Voie des Noyes à Magny-Vernois, H.-S. ; Voie des Saules à Orly, V.-de-M. ; Voie de Bique à Mesnil-Saint-Père, Aube, etc.). Je n’oublie pas les nombreux Mi-Voie déjà vus (ici) ni les cas où « voie » sert de déterminant (Moulin de la Voie à Houécourt, Vosges ; Champ de Voie à Crissé, Sarthe ; Ferme de Belle Voie à Champlite, H.-S., etc.).

Le terme est parfois altéré en vie comme à la Vie du Gré à Censeau (Jura), la Vie des Vaches à Pontoux (S.-et-L.), la Vie du Foin à Esserval-Tartre (Jura), plusieurs Vie Neuve, etc. En région de langue d’oc, où l’occitan via a été francisé en vie, comme à La Vie à Brousse (P.-de-D.), on trouve aussi des noms composés comme Ladevie à Belmontel (Lot, traduction de lada via, « large voie », cf. plus haut l’ardéchoise Lavillatte), Subervie à Plieux (Gers, avec le gascon suber, « au-dessus »), Soubie à Moulinneuf (Dord., avec sos, « au-dessous »), Batbie (Gers, avec le gascon bath, « vallée » : la vallée où passe la route), etc. Signalons aussi Viarouge à Ségur (Av., Via roja en 1349) et à Ladinhac (Cant.) dont le sens est difficile à déterminer : évoquait-on ici la coloration rougeâtre de la voie aménagée ici ? ou bien une « maison rouge », une auberge que l’on peignait traditionnellement en rouge au Moyen Âge, particulièrement remarquable à un endroit de cette route de grande importance à une époque médiévale comme aux siècles ultérieurs ?

« Voie » a été  aussi altéré en voix comme dans la Haute Voix à Pray (L.-et-C.),  la Basse Voix à La Bouëxière (I.-et-V.), la Voix Basse à Orches (Vienne), la Ville aux Voix à Saint-Laurent-sur-Sèvre (Vendée), etc.

Diminutifs

Les diminutifs formés sur les noms précédents ou qui en sont dérivés désignaient souvent des sentiers, en particulier des sentiers à travers un pré, dont le passage est traditionnellement autorisé en dehors de la saison du printemps. Certains d’entre eux, ayant acquis une certaine importance, ont fini par donner leur nom à la zone située de part et d’autre et, par là, aux habitations qui s’y construisaient.

Voyette ou veyette sont des lieux-dits en Poitou (La Voyette à Ceaux-en-Loudun, Vienne), en Bresse (La Voyette à Lélex, Ain), en Picardie (Les Voyettes à Silly-Tillard, Oise), en Anjou, Ardennes, Champagne, etc. On trouve une Voyette des Baudets à Marfontaine (Aisne) et une Voyette Carpentière à Sissy (id.) et bien d’autres. On connait La Voyotte  à Thil (Aube) et au Val-de-Meuse (H.-Marne).

Le diminutif viòl, « sentier », est toujours connu de l’occitan. Il est à l’origine des noms Viol(s) ou Viou(x) dans les régions vocalisant le l final. On trouve ainsi Sept-Viols à Cahuzac-sur-Vère (Tarn), Le Viou à Forcalquier (A.-de-H.-P.), la Font des Vious à Noyers-sur-Jabron (même dépt.), les Vioux à Pont-du-Château (P.-de-D.), etc. Notons, même s’il ne s’agit pas d’un lieu-dit habité, le col ardéchois des Quatre Vios, à Marcols-les-Eaux, où quatre chemins se rencontrent.

Le féminin viòla, donnant Viole(s) ou Violle(s) est lui aussi amplement représenté. Il a donné des noms comme La Viole à Pernes-les-Fontaines (Vauc.), à Salces (Loz.), au Fel (Av.) …,  comme Les Violes à Salces (Loz.), aux Aires (Hér.) …, comme la Violle à Lanta (H.-Gar.), à Ydes (Cantal), à Loupiac (Gir.), …, ou encore comme Les Violles à Chirac (Loz.), à Vergoignan (Gers), etc.

À cette liste, il convient d’ajouter des diminutifs très nombreux comme Violet et Violette qui peuvent désigner de petits sentiers mais qui souffrent d’une homonymie avec le nom de la couleur et celui de la fleur qui ont pu en outre donner des noms de famille : difficile de se prononcer, donc, pour ces noms sans une recherche historique approfondie au cas par cas. D’autres noms comme Violon à La Livinière (Hér., etc.) ou Les Violons au Bousquet-d’Orb (id.) peuvent représenter eux aussi des diminutifs en –on de viòl.

Le vial et son féminin viala désignent eux aussi de petits sentiers comme Vial à Ségur-les-Villas (Cant.) ou Vial-d’Antine à Cros-de-Montvert (id.). Mais là aussi, une confusion est possible avec viala, anciennement domaine agricole puis village, ville … et qui a pu devenir patronyme, comme Vial.

Le nom des Viollins à Freissinières (H.-Alpes) est issu du provençal alpin viollin, « guide qui montre le chemin » : le col de Freissinières reliant les vallées de la haute Durance et du Drac était très emprunté autrefois car il représentait un réel raccourci. On pouvait alors prendre un guide aux Viollins. Un hameau porte le même nom à L’Argentière-la-Bessée (même dépt.)

les Viollins1905Les Viollins des Freissinières… dans les années 1900

En revanche, les noms de Viols-le-Fort et de Viols-en-Laval (Hér.), contrairement à ce qui est souvent écrit (DENLF* et d’autres), ne représentent pas l’occitan viòl : les formes anciennes de Volio, de Bolio, attestées depuis le début du XIIè siècle jusqu’au XVIè siècle, époque où le nom est tombé dans l’attraction de viòl, orientent vers un nom de personne gaulois *Voculus, masculin de Vocula, employé sans suffixe, devenant *Vuòlh puis Viol, comme oculum devient uòlh puis iòl, « œil » (TGF*).

*Les abréviations en gras suivies d’un astérisque renvoient à la bibliographie du blog, accessible par le lien en haut de la colonne de droite.

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La devinette

Il vous faudra trouver le nom en deux mots d’une localité de France métropolitaine. Un de ces deux mots est lié au latin via, l’autre est issu d’un nom de personne latin.

Cette localité est située dans une région où se distille un alcool fort.

Allez ! Trois indices :

■ pour la localité elle-même :

indice c 10 10 2021

■ toujours pour la localité  :

indice d 10 10 2021

■pour l’arrondissement :

indice b 10 10 2021

Réponse attendue chez leveto@sfr.fr