Des huttes, des bordels et d'autres cabanes.

Interrogé naguère en mode privé par TRS à propos des « bories » du Lubéron qui ne sont en réalité que des cabanons, je vous propose aujourd’hui un billet sur les toponymes issus du nom d’habitations modestes voire provisoires ( sont donc exclus les mas, les villas, les maisons …).

Nos ancêtres les Gaulois, du moins les plus humbles d’entre eux, habitaient des cabanes en bois appelées attegia. C’est ce mot que l’on retrouve à Athée ( C.-d’Or, I.-et-V., May.) et dans les multiples Athis (Somme, Marne, Orne) dont Athis-Mons (Essonne). Muni d’un préfixe différent, aretegia a donné son nom à Arthies (Val-d’Oise) .

Nos ancêtres les Romains et les Gallo-romains avaient deux mots pour ces modestes habitations. Le premier, caespes, qui désignait d’abord une motte herbue puis, par métonymie, la hutte sur laquelle on la construisait, se retrouve à Sospel ( Alp.-Mar.). Le deuxième, capanna, désignait en bas-latin une hutte et a donné notre « cabane ». On retrouve ce nom à Cabanès ( Aveyron), Cabannes ( B.-du-R.) ainsi qu’à La Chabanne (Allier), à Chabanais (Char.), à Chavannaz (Sav.) et à Chevanne(s) ( C.-d’Or, Loiret, Yonne, etc.) et dans un nombre important de lieux-dits et hameaux. Plus tard, le bas latin barrum, « boue, pisé », ou un dérivé de barra, «barre », ont donné barraca, à l’origine de notre «baraque ». On retrouve ce mot dans de nombreux micro-toponymes comme La Baraque-du-Cheval-Mort en Lozère, pour n’en citer qu’un. On pense généralement que ces baraques étaient un habitat rudimentaire occupé par le berger transhumant ou par le voyageur.

Nos ancêtres les Germains appelaient bord une cabane en planches ( cf. l’allemand bort et l’anglais board, « planche » ). C’est ce mot qui a donné l’ancien français borde, « petite maison en planches » et son diminutif bordel, dont le sens actuel, apparu dès le XIIè siècle quand l’exercice de la prostitution fut relégué hors les murs des villes dans des cabanes ou masures isolées, ne s’est imposé qu’au XVIè . Ce mot avait auparavant produit de nombreux toponymes du genre La (Les) Borde(s) avec des variantes comme Lasbordes (Aude), … Le diminutif « bordel » se retrouve, lui, dans Bordeaux ( Loiret, S.-Mar.), Bourdeau(x) (Savoie, Drôme) et Bourdelles (Dord.). Avec d’autres suffixes, on trouve Bourdalat (Landes), Bourdon(s) ( Somme, Hte.-Marne) et Bourdic (Gard).

Nos ancêtres les plus récents n’habitaient plus, eux, ni huttes ni cabanes. En revanche, ils pouvaient s’abriter dans une guérite, en occitan garida, d’où Garidech ( Hte-Gar.) ou Garidel (Gard), sous une tente ( du latin tenta « toile tendue » donnant l’occitan tenda au sens d’habitation sommaire ) comme au col de Tende, ou enfin dans un taudis, mot emprunté au XVè siècle à l’ancien occitan taudi pour désigner d’abord un « abri pour les travailleurs qui faisaient les travaux de sape lors d’un siège », puis plus généralement une habitation sommaire comme aux Taudis-Bas à Vaissac ( T.-et-G.). L’occitan taudi est lui-même à rapprocher du taud , cet « abri de grosse toile goudronnée qu’on dresse en forme de tente à bord d’une embarcation pour se protéger des intempéries », bien connu des marins.

Plus de huttes ni de cabanes : fin du billet, donc.

Et les bories, alors ? Ah oui! Les bories …

Il existe ainsi un « micro-toponyme », brutalement créé et d’assez fraîche date ( vers 1980 ?) qui désigne désormais une portion cadastrale de la commune de Gordes : Le Village des bories .

Et ceci tandis que son ancienne appellation administrative, cadastrale et honnête était  Le hameau des Savournins  et que celle d’usage local était  Les cabanes , c’est-à-dire « les cabanons »,

( TRS, dans son message à moi adressé).

Il a en tous points raison : l’appellation de « Village des bories » pour ce quartier de Gordes qu’on appelait naguère Les Cabanes est récente et l’apparition de ce mot ne s’explique que par un désir d’appâter le chaland ( ah! oui, le mot me revient :  marketing ).

Mais que sont donc ces bories ?

borieEn Drôme comme dans la vallée de la Durance et le Lubéron, une borie désigne un cabanon à toit pointu bâti entièrement en pierres sèches, sans ciment ni mortier, avec une voûte en encorbellement.

L’explication du mot la plus souvent donnée — y compris sur le site officiel du village —  fait appel au latin bovaria , « étable à bœufs » puis « petite ferme ». C’est ainsi qu’on rencontre dans le Centre et le Sud-Ouest  de très nombreux Borie, La Borie, Les Bories et, plus au nord, des Bouer (Sarthe), Bouère, (Mayenne), ainsi que Labouheyre ( Landes) et Bouvières (Drôme) etc. Cependant,  cette étymologie bovine fait difficulté en langue d’oc : en bonne règle, bovaria aurait dû aboutir à  bovièra, boièra ( avec accent sur le -e- comme à Bouvières) et non à bòria ( avec accent sur le -o- comme aux Bories ). De plus, la forme masculine bòri du Sud-Est, qui désigne ces constructions cylindriques ou coniques à toit pointu en pierres sèches, contredit le phonétisme et le sens premier prêté à bovaria — sans oublier qu’en pays provençal on comptait bien plus de bergers que de bouviers et qu’on y utilisait plus les chevaux, les mules ou les mulets, les ânes ou les ânesses, que les bœufs, pour travailler la terre ou en transporter les fruits.  Il semble donc que nous soyons  en présence — au moins en pays de langue d’oc — d’un latin du Vè siècle * borium ( *boria au pluriel) que l’on doit sans doute rapprocher du germanique bûr, « hutte ».

Ce « Village des bories  » doit tout au propriétaire du terrain qui a consacré des années à le restaurer et a réussi à en faire un « monument historique » officiel . Le résultat est remarquable : le site — que l’on visitera de préférence au soleil du printemps — est inoubliable et les jeunes enfants voire les petits-enfants ( suivez mon regard vers le Berry) en sortent généralement ravis et contents. Je me souviens que la fille d’une de mes nièces, du haut de ses sept ans et demi (à cet âge-là, les demis comptent), m’a très sérieusement demandé ( à cet âge-là, toutes les questions sont de toute façon très sérieuses) si mon papé, soit son arrière -arrière -grand-père  avait habité là … Sous les rires moqueurs de l’assistance, j’ai dû déployer toute mon habileté diplomatique pour lui faire comprendre que non, notre papé n’avait jamais habité une borie mais que oui, peut-être avait-il pu se servir, un jour ou l’autre, de ce genre d’abri.

Pour finir, ces bories de l’est du Rhône ressemblent beaucoup aux capitelles qu’on trouve à l’ouest, mais ça, c’est une autre histoire ( à creuser? ).

Et, puisque tout finit toujours en musique et que vous l’attendiez tous, voici, toute honte bue :

P.S. TRS, ne m’en voulez pas de ne pas parler de vos loges : elles ne font pas partie de mon patrimoine culturel et, comme je ne veux pas écrire de bêtises, je feuillette mes dictionnaires, je lis mes bouquins, je consulte wikipedia, etc. bref, j’apprends. Une fois tout cela digéré, un billet sera sans doute publié.