Les indices du mardi 22/09/2020

Personne n’a encore découvert la solution de ma dernière devinette. J’en recopie l’énoncé, pour les flemmards qui n’ont pas cliqué sur le lien précédent :

Je vous propose de chercher le nom d’une commune française issu du latin vallis.

Mal compris au fil du temps, ce nom, en deux mots, ne dit plus aujourd’hui ce qu’il disait à l’origine, ce qui n’empêche pas ses habitants d’être fiers, voire de se hausser du col.

■ une image :

■ une autre :

Et je le complète par ces précisions :

  • le toponyme à trouver est issu du latin vallis accompagné d’un autre mot latin ;
  • mal compris, les deux mots ont été réunis au Moyen Âge pour n’en faire qu’un qui pouvait sembler plus familier ;
  • ce deuxième nom, sans lien particulier avec l’endroit et donc moins explicable, a été plus tard coupé en deux et quelque peu modifié pour devenir celui d’aujourd’hui ;
  • ce troisième nom, pourtant sans rapport avec le sens originel, a semblé bien plus satisfaisant et est donc définitivement resté.

Un indice supplémentaire ?

La commune à trouver billant par son absence de monument remarquable (quand je vous aurai dit que l’église est vouée à saint Jean-Baptiste, vous ne serez guère avancés!), de personnage historique, de spécialité culinaire ou culturelle, le choix d’un indice judicieux est particulièrement difficile. Alors, allons-y pour un indice … à ma façon.

Réponse attendue chez leveto@sfr.fr

Vallis, la vallée

Le latin vallis, « vallée », est à l’origine d’un très grand nombre de toponymes. Féminin en latin, il a d’abord fourni des noms précédés d’un article féminin (Laval, May.) ou accompagnés d’un adjectif lui aussi féminin (Longueval, Somme et Aisne), avant d’être utilisé au masculin (Le Val, Sarthe ; Beauval, Somme) ; le pluriel « vaux » est lui aussi fort courant. Si, en français, cet appellatif « val » est relégué au langage soutenu par « vallée », ce n’est pas le cas en occitan où « vallée » se traduit par val ou vau. Le gascon, outre le passage du v initial au b, fait évoluer le l final issu du latin ll en th puis t pour donner bath ou bat.

De la même manière que pour le billet concernant les dérivés de manoir, il n’est pas question de citer ici tous les toponymes issus de vallis, mais d’en montrer l’extrême diversité en ne citant, dans chaque catégorie, que quelques exemples. Ne seront mentionnés que les noms de communes françaises. Les noms de lieux-dits, hameaux ou écarts sont en effet beaucoup trop nombreux ; les noms de pays, de cours d’eau et de reliefs seront (probablement ) vus dans un prochain billet en même temps que quelques micro-toponymes remarquables.

Vallis employé seul

Les formes féminines sont employées avec agglutination de l’article comme à Laval (Mayenne et d’autres avec un déterminant) et Lavau (Aube, Yonne et L.-sur-Loire, L.-A.). Laval a pu servir de déterminant comme au Poët-Laval (Drôme, avec Poët, de podium), à Saint-Bonnet-Laval (Loz.), etc.

Le masculin, plus tardif, se trouve au singulier sans article à Val-et-Châtillon (M.-et-M.), avec l’article à Le Val (Var, Doubs) et Le Val d’Ocre (Yonne) et avec l’article agglutiné à Leval (Nord, T.-de-B.).

Le plus souvent, le mot est au pluriel sous les formes Vals (Ariège et d’autres avec déterminant), Valz-sous-Châteauneuf (P.-de-D.), Vaulx (P.-de-C. et d’autres ) et Vaux ( liste ). L’agglutination de l’article a donné son nom à Leyvaux (Cant.). En gascon, on trouve Bats (Landes) ainsi que Baigts (Landes) et Baigts-de-Béarn (P.-A.) avec la variante baith.

Les dérivés, par divers suffixes, sont là aussi très nombreux :

  • suffixe -ata qui est à l’origine du « vallée » français: La Valla-en-Gier et La Valla-sur-Rochefort (Loire), La Vallée (Char.-Mar.), La Vallée-au-Blé (Aisne, cf. ce billet) et La Vallée-Mulatre (Aisne). L’agglutination de l’article a fourni Lavalade (Dord.) et Lavallée (Meuse) ;
  • suffixe -itum : Vallet (L.-Atl.) ;
  • suffixe –itta : Valette (Cant.), La Valette (Isère), La Valette-du-Var (Var) et, avec l’agglutination de l’article, Lavalette (Aude, H.-Gar., Hér.) ;
  • suffixe -etum : Vallois (M.-et-M.) et Les Vallois (Vosges) ainsi que Sans-Vallois (Vosges, in summo devenu anson, ansan puis sans : « au-dessus de Vallois ») et Dommartin-lès-Vallois (Vosges) — notons que Levallois-Perret (H.-de-S.) doit ses deux noms à ses fondateurs ;
  • suffixe -aria pour désigner une zone vallonnée: Valaire (L.-et-C.), Vallière (Creuse), Vallières (Aube, I.-et-L., etc.) ;
  • suffixe -ar-etum : Vallerois-le-Bois et Vallerois-Lorioz (H.-Saône) ainsi que Valleroy (Doubs, H.-Marne, etc.) ;
  • suffixe -ena : Valennes (Sarthe) ;
  • suffixe -ina : Valines (Somme) ;
  • suffixe -ica : Vallègue (H.-Gar.) et Vallica (H.-Corse) ;
  • suffixe diminutif –ilis ou –icula : Valeille (Loire), Valailles (Eure), Valeilles (T.-et-G.), Vareilles (Creuse, S.-et-L., Yonne), Varilhes (Ariège) ainsi que Vazeilles-Limandre et Vazeilles-près-Saugues (H.-Loire) ;
  • suffixe diminutif bas latin –icella : Vaucelles (Calv.), Vaucelles-et-Beffecourt (Aisne), Vauchelles (Oise et d’autres ), ;
  • suffixe -ona : Vallon-en-Sully (Allier) et Vallon-sur-Gée (Sarthe) — notons que Vallon-Pont d’Arc (Ardèche), ancien Avalone, doit son nom au gaulois aballo, « pomme » ;
  • suffixe -osa : Valouse (Drôme).
La Valette (Var)

Vallis en composition

C’est utilisé dans la formation de mots composés que vallis a été le plus productif, le plus souvent en premier élément. On le retrouve :

■ avec un nom de personne, que ce soit le seigneur ou le propriétaire : Valframbert (Orne, germ. Frambert), Valmeinier (Sav., germ. Magin-hari), Vaucresson (H.-de-S., germ. Crisso), Le Val-David (Eure), Vauxbons (H.-M., germ. Bado), Laval-Atger (Loz., Atger nom de famille), Belbéraud (H.-G., Valleberaudi en 1267, « vallée de Béraud ») et bien d’autres ;

■ avec un nom géographique :

  • rivière : Valbonnais (Isère, sur la Bonne), Val-d’Isère (Sav.), Valdrôme (Drôme), Valdurenque (Tarn, sur la Durenque), Valleraugue (Gard, sur l’Hérault), Vocance (Ardèche, sur la Cance), etc.
  • région : Le Val-d’Ajol (Vosges), Valle-d’Alesani (H.-C.) ;
  • village : Le Val-de-Gouhenans (H.-S.), Laval-d’Aix (Drôme), Vauchassis (Aube), Vaudesson (Aisne), Vauvenargues (B.-du-R., ancien village Veranicam du nom de personne latin Veranus et suffixe -icum), Valdeblore (Alpes-Mar. où Blore est l’ancien nom du lieu : in valle Blora en 1067), etc.
  • règne végétal : Valderoure (Alpes-Mar., avec latin robur, « chêne rouvre ») et Val-des-Prés (H.-A.) ;
  • mot topographique : Valgorge (Ardèche), Valmont (Mos., S.-Mar.), Valpuiseaux (Ess., « petit puits »), Valserres (H.-Alpes, avec serra, « hauteur allongée »), Valzergues (Av., id.), Vauchamps (Doubs, Marne), etc. Notons les tautologiques Vaulnaveys-le-Haut, Vaulnaveys-le-Bas (Isère), Vaunaveys-la-Rochette (Drôme) et l’ancien Vaunavès (Alpes-de-H.-P.) qui sont composés avec le pré-celtique nava, « vallée encaissée », et suffixe latin -ensem.
Val-d’Isère (avant)

■ avec un appellatif à valeur religieuse : Valdampierre (Oise), Lavaudieu (H.-L.), Valdieu-Lutran (H.-Rhin), Vaudemange (Marne, Vallis Dominica en 1090), Le Val-Saint-Germain (Ess.), etc.

■ avec une épithète indiquant une production ou une présence remarquable : Valcabrère (H.-Gar., avec capra,« chèvre »), Valcivères (P.-de-D., avec caepa, « oignon »), Vallorcine (H.-Sav., avec ursina, « aux ours »), Orcival (P.-de-D., id.), Valvignères (Ardèche, Vallevinaria en 892 qui montre l’ancienneté de l’exploitation viticole en ce lieu), etc.

■ avec une épithète descriptive :

  • latin aurea, « dorée », à valeur laudative soit pour la couleur de sa végétation soit pour sa richesse : Valaurie (Drôme), Vallauris (A.-Mar.), Valloire (Sav., Valle Aurea en 1038), etc.
  • bella, « belle » : Valbelle (Alpes-de-H.-P.) et Beauval (Somme), Belval (Vosges) et avec l’adjectif au féminin Bellevaux (H.-Sav.) ainsi que la gasconne Bellebat (Gir.) ;
  • bona, « bonne » : Valbonne (Alpes-Mar.), Bonneval (E.-et-L. et d’autres), Bonneveau (L.-et-C, ), etc ;
  • clarum, « clair » : Vauclerc (Marne, Vallis Clara en 1218) et Clairavaux (Creuse), Clairvaux-les-Lacs (Drôme, etc.), Clerval (Doubs), etc.
  • clusa, « close » : Vaucluse (Doubs), Fontaine-de-Vaucluse (Vauc.), Verclause (Drôme, Vallis Clausa en 1262) et le diminutif Vauclusotte (Doubs) ;
  • crosum, « creux » : Valros (Hér., Valcros en 990) ;
  • floridum, « fleuri » : Valfleury (Loire, Vallis florida en 1225) ;
  • frigidum, « froid » : Vaufrey (Doubs) et le quartier de Vaufrèges ( vau frèja, « vallée froide ») de Marseille;
  • grand qui était invariable en genre au Moyen Âge : Grandval (P.-de-D.), Grandvals (Loz.) et Grandvaux (Jura, S.-et-L.) ;
  • ancien français grignos, grigneuse, « grognon, acariâtre» et « rude, violent » : Vaugrigneuse (Ess.) ;
  • longue : Longueval (Somme) ;
  • magna, « grande » : Valmanya (P.-O.) ;
  • latin mala, « mauvaise », signalant le plus souvent un mauvais ensoleillement ou un mauvais drainage d’où une vallée humide : Malleval (Loire), Malleval-en-Vercors (Isère), Linard-Malval (Creuse) et le diminutif Malvalette (H.-L.) ; la gasconne Bethmale (Ariège, de Bat Mala en 1435) se range dans cette catégorie ;
  • mascula, « mâle, rude » : Valmascle (Hér.) ;
  • maurum, « sombre, noir » : Vaumort (Yonne, Vallis Maurus en 1129, ce serait la plus ancienne attestation de vau au masculin) ;
  • occitan megièra, « de moitié, moyenne, médiocre » : Valmigère (Aude) ;
  • privatum, « privé » sans doute au sens d’« isolé » : Valprivas (H.-L., vallis privata vers 990) ;
  • profondus, « profond » : Parfondeval (Aisne, Profundo valles en 1340) ;
  • regalis, « royal » : Vauréal (Val-d’Oise) ;
  • torta, « tordue » : Vautorte (May.) et l’ancienne Torteval (Calv.) ;
  • viridem, « vert » : Vauvert (Gard).
Fontaine-de-Vaucluse (avant)

La devinette

Je vous propose de chercher le nom d’une commune française issu du latin vallis.

Mal compris au fil du temps, ce nom, en deux mots, ne dit plus aujourd’hui ce qu’il disait à l’origine, ce qui n’empêche pas ses habitants d’être fiers, voire de se hausser du col.

■ une image :

■ une autre :

Réponse attendue chez leveto@sfr.fr

Bonus : Que font les clones de la Comtesse ?

Réponse : ˙ʇuǝɥɔos sǝuolɔ sǝl

Craménil (répàladev)

Il est temps de dévoiler la réponse à ma dernière devinette.

Il fallait trouver le petit village normand nommé Craménil (Orne) :

Nous ne disposons que de la forme Crasmenil de 1247 pour comprendre l’étymologie de Craménil.

Nous pouvons aussi nous appuyer sur celles de (Saint-Aignan-de-)Crasmenil (Calv.), soit Crassum Mesnilum ou Maisnillum de 1070, Crasmenil en 1248 et Sanctus Aniatus de Crasso Mesnillo en 1417, et sur celles de (Saint-Vincent-)Crasménil (S.-Mar.) soit Crasmaisnil au XIIe siècle, de Crasmesnil en 1253 et Cramesnil en 1495.

On reconnait aisément dans la deuxième partie de ces noms le ménil, « habitation rurale, ferme », dérivé du latin mansionile, vu dans le billet précédent. La première partie est l’adjectif de langue d’oïl cras, variante de gras, « fertile, abondant » en parlant d’une terre, d’un pâturage (E. Nègre, TGF*) ou « gros, important » (Dauzat & Rostaing, DENLF*). Cet adjectif cras est directement issu du latin crassus (cf. crassus ager, « terre grasse » chez Cicéron).

La comparaison faite sur la fiche wiki avec les noms de Crasville (Eure, Manche), Crasville-la-Mallet et Crasville-la-Roquefort (S.-Mar.) n’est pas convaincante : les formes Cravilla de1207 puis Crasvilla de 1277 pour la commune de l’Eure comme les formes Crasvilla (1280), Crasvilla (1159) et Cravilla (1126) des trois autres, incitent à voir dans la première partie du nom celui d’une personne germanique qui pourrait être Krakr (A.Longnon, Les noms de lieu de la France -Source gallica.bnf.fr / BnF), Cras- (TGF*) ou Chramm (DENLF*). Le dérivé cras du latin crassus a aussi été envisagé (DENLF*) mais l’absence de forme ancienne au féminin *Crassavilla (qui, quoi qu’en dise la fiche wiki, aurait pu aboutir par amuïssement à Crasvilla) fait difficulté.

Carte de Cassini – feuillet 95 – Avranches – 1768

Non loin du village, on peut voir un menhir de plus de trois mètres de haut qu’une légende locale dit être un Affiloir de Gargantua :

Je ne m’aperçois que maintenant qu’il existe sur le web au moins une liste de localisations gargantuesques où figure cet affiloir. Wikipedia, plus qu’une encyclopédie, n’est en réalité qu’une compilation de listes.

Craménil se trouve en pays d’Houlme dont le nom est attesté in pago qui Hulmus vocatur en 1207 (Rapport sur l’orthographe des noms de communes du département de l’Orne, L. Duval, Alençon, 1903). Il s’agit d’une formation du haut Moyen Âge sur l’ancien norrois holmi, « île », à l’origine de l’ancien normand hombre qui signifie « portion de prairie entourée d’eau ».

Les Noms de lieu de la France – Auguste Longnon – 1923 (Source gallica.bnf.fr / BnF)

Bien que le pays soit étendu, c’est bien cette connotation qui lui a valu ce nom. Le toponyme est d’ailleurs très fréquent en Normandie sous différentes formes comme Houlme, Homme et dérivés ; il a abouti à Hou quand il est en second élément de composé.

Les indices

■ le portrait :

Il fallait reconnaitre Marcus Licinius Crassus , qui n’est pourtant pour rien dans la fondation de Craménil.

■ la vidéo :

pour l’affiloir, bien sûr.

*Les abréviations en capitales suivies d’un astérisque renvoient à la bibliographie du blog accessible par le lien en haut de la colonne de droite.

Les indices du mardi 15/09/2020

TRS, LGF, TRA et Un Intrus, dans cet ordre, m’ont déjà donné la bonne réponse à ma dernière devinette, qu’ils en soient félicités!

Je recopie ici l’énoncé :

(…) je vous propose de chercher le nom d’un petit village français formé d’un des mots désignant une habitation rurale vus dans le billet et d’un adjectif qualifiant la bonne fertilité de la terre et donc sa richesse.

Il se trouve dans un pays dont le nom, assez courant sous différentes formes dans cette région pour désigner un pré entouré d’eau, est issu d’un mot de la langue d’anciens envahisseurs qui signifiait « île ».

On trouve sur son territoire une pierre plantée dans laquelle on prétend reconnaitre un outil de Gargantua.

Les indices

■ un portrait :

■ un indice proposé par TRS (merci!) :

Réponse attendue chez leveto@sfr.fr

Manoir, etc.

On a rencontré dans le précédent billet, à propos de La Queue-de-Maine, le participe passé masculin mansus du verbe manere, ancien français manoir, « demeurer, rester ».

Dictionnaire latin-français par Félix Gaffiot (1934)

Issu d’une racine indo-européenne men (cf. l’anglais to remain), très commune en toponymie, ce verbe est à l’origine de nombreux noms en rapport avec l’habitat, sous diverses formes désignant des objets distincts : maison, manoir, manse, meix, mesnil, mas, masure. Les toponymes qui en proviennent sont extrêmement nombreux et il ne sera pas question de tous les citer ici mais, pour chacun d’eux, d’en donner la description la plus précise possible accompagnée de quelques exemples en montrant les déclinaisons possibles.

Manoir

Si on trouve une soixante de lieux-dits en (Le) Manoir ou Beaumanoir, le plus souvent en Normandie, une seule commune porte ce nom, Le Manoir (Calv.).

La formé féminisée, désignant une résidence, un « château », se retrouve dans les noms de Magnières (M.-et-M.), Maisnières (Somme), Masnières (Nord), La Mesnière (Orne) et Mesnières-en-Bray (S.-Mar.).

Maison

Le nom « maison » provient du latin mansionem, accusatif de mansio, « séjour, lieu de séjour, habitation, demeure, auberge », lui même issu de manere. La chute du premier -n- explique le passage de ma(n)sionem à *masion puis « maison ».

Dictionnaire latin-français par Félix Gaffiot (1934)

Ce nom se retrouve pour des centaines de lieux-dits, accompagné d’un nom de personne ou d’un complément. Plus de soixante communes ont un nom comportant Maison, dont trois Maisons tout court (Aude, Calv., E.-et-L.) et une douzaine de Maisoncelle(s). Citons aussi les biens connues Maisons-Alfort (V.-de-M.), Maisons-Laffitte (Yv.), La Malmaison (Aisne) et Rueil-Malmaison (H.-de-S.), etc. Avec des adjectifs, on peut encore citer Bonnemaison (Calv.), Neuves-Maisons (M.-et-M), Viels-Maisons (Aisne), Maison-Rouge (S.-et-M.), etc.

Manse

Directement issu du participe passé masculin substantivé mansus de manere, le manse était jadis un bien agricole à la mesure d’un ménage, exploité par un seul tenancier. Ce terme n’apparait que très rarement dans des micro-toponymes et de manière ambiguë puisqu’il peut être confondu avec des dérivés de noms de personne, comme Mancius (Mansat dans la Creuse, Mansan dans les H.-Pyr., Manses en Ariège, etc.). En revanche, il semble bien qu’on puisse le reconnaitre dans le nom de Mansempuy (Gers, avec puy, dérivé du latin podium, « colline ») et Mansencôme (Gers, avec le latin cumba, « vallée »).

C’est dans ce paragraphe que l’on peut classer les dérivés en maine, mayne ou meyne. On compte une seule commune appelée Maine-de-Boixe (Char., avec Boixe du latin buxea, région où pousse le buis) mais les lieux-dits en Maine sont présents en plusieurs dizaines d’exemplaires dans chacun des départements de Gironde, Charente-Maritime, Charente et Dordogne et, avec moins d’intensité, dans tout le midi toulousain. Un risque de confusion peut toutefois exister puisque maine peut avoir localement le sens de « grand, principal » (magnus) ou médian (meduanus).

Meix

Meix (prononcé ) et ses dérivés sont la variante du précédent dans un grand quart nord-est de l’Hexagone, désignant d’abord le terrain attenant à la maison avant de prendre le sens plus général de ferme ou habitation rurale. On le trouve tel quel dans Le Meix (C.-d’Or), Le Meix-Saint-Époing et Le Meix-Tiercelin (Marne) ainsi que dans de très nombreux micro-toponymes. Le nom a donné des variantes en metz à l’origine de noms comme Metz-Robert (Aube), Metz-le-Comte (Nièvre), etc. ainsi que Beaumetz ( Somme), B.-lès-Loges, B.-lès-Cambrai et B.-lès-Aire (P.-du-C.) et leur opposé Mametz (« mauvais metz », Somme et P.-de-C.). Notons que le nom de la mosellane Metz (qui se prononce mès) ne relève pas de cette série mais est issu du nom raccourci en Mettis du peuple des Mediomatrici dont elle était la capitale. Le même meix a pu évoluer vers Mée (May.), Le Mée (E.-et-L.), Les Mées (Sarthe), etc. — mais pas Les Mées (Alpes-de-H.-P.) qui sont été vues dans un ancien billet. On peut rajouter à cette série les noms de Médavy (Orne, Mesdavid en 1129, avec un nom de personne), Mérobert (Ess., Mansus Roberti en 1165, id.) et Mézidon-Canon (Calv., Mesodon en 1040, avec le germanique Odon). Le nom s’écrit mer dans les Vosges où Gérardmer était le meix d’un Gérard : c’est pourquoi le nom se prononce Gérardmé et le fromage local géromé, tandis que chez ses voisins Longemer et Retournemer, le -r- final se fait entendre car -mer désignait ici un lac.

Mas

La variante méridionale bien connue, mas, a assez souvent pris le sens de grosse bâtisse, notamment dans les lieux-dits, mais il en est de toutes tailles. Dans les noms de communes, mas est accompagné d’un déterminatif, souvent le nom du pays ou du village voisin, comme Mas-Cabardès (Aude, nom de pays), Le Mas-d’Agenais (L.-et-G.), Le Mas-d’Azil (Ariège), Le Mas-de-Londres (Hér.), etc., mais aussi un nom de personne comme Mazamet (Tarn, avec Azamet, diminutif d’Azam), Masléon (H.-Vienne), Masparraute (P.-Atl., Mans Barraute au XIIè siècle, avec germanique Baroald), etc.

On trouve moins souvent ce mas accompagné d’un adjectif comme Mas-Blanc (B.-du-R.), Masnau (Tarn, avec novus, « neuf ») et Le Massegros (Loz.) ou d’un nom commun comme Masseube (Gers, avec silva, « forêt ») ou Massoulès (L.-et-G., avec le gascon soulès, « versant ensoleillé »). Les diminutifs Mazet, Mazel, Mazelet sont présents dans de nombreux noms de lieux-dits, comme les dérivés Mazal, Mazaud et d’autres.

Le chef-lieu du domaine agricole, son centre vital, a été appelé capmas (de cap, « tête »), d’où les noms de lieux-dits comme Cammas, Campmas, Chamas, etc. et le nom de Les Cammazes (Tarn).

Mesnil

Le latin mansionile, avec le même sens de « maison de paysan, habitation avec portion de terrain », a fourni les noms ménil et mesnil, ainsi que quelques variantes, noms très répandus dans toute la moitié nord de la France. On les retrouve parfois seuls comme pour Le Ménil (Vosges), Les Ménils (M.-et-M.), Le Mesnil (M.-et-L.), etc. ainsi que Magneux (Marne, H.-M.), Magny (H.-Rhin, Mos.), Les Magnils (Vendée), Maisnil (P.de-C.) et bien d’autres. Le plus souvent, ces mots sont accompagnés d’un déterminant :

  • le nom du seigneur possédant : Magnivray (H.-S., avec Evrard), Le Ménil-Guyon (Orne), Le Mesnil-Auzouf (Calv., avec le scandinave Osulfr), Le Mesnil-Rousset (Eure, avec le germanique Ruozelin), etc.
  • le titre seigneurial : Le Ménil-Vicomte (Orne), Mesnil-la-Comtesse (Aube) et Le Mesnil-le-Roi (Yv.).
  • la localité voisine : Magny-lès-Aubigny (C.-d’Or), Le Ménil-de-Briouze (Orne), Mesnil-les-Hurlus (Marne), etc.
  • le nom du pays, de la rivière … : Ménil-aux-Bois (Meuse), Ménil-en-Xaintois (Vosges), Ménil-sur-Belvitte (Vosges), etc.
  • le nom d’un saint : Le Mesnil-Saint-Denis (Yv.), Le Mesnil-Saint-Loup (Vosges), Mesnil-Saint-Père (Aube), etc.
  • nom de fantaisie ou descriptif : Mesnil-Follemprise (S.-Mar., « folle entreprise »), Ménilmontant (quartier de Paris, Mesmolium mali temporis , « mesnil du mauvais temps », en 1224 puis Mesnilium montenz en 1231 transformé en Mesnil Montant au XVIè siècle).
  • quelques noms sont accompagnés de déterminants qui n’ont pas trouvé d’explication satisfaisante comme Ménigoutte (D.-Sèvres), Le Ménil-Ciboult (Orne) et une demi-douzaine d’autres.
  • On peut ajouter à cette liste le diminutif ménillot à Choloy-Ménillot (M.-et-M.).
Le Blanc-Mesnil : Hôtel Roudil, route (pavée) de Drancy

À propos de la variante Magny, E. Nègre (TGF*) explique : » ce nom est mal attesté par magni « manoir, maison seigneuriale » à Jersey et par le franco-provençal de Bresse magniz « habitation rurale », mais il a certainement existé au moins en Champagne, Bourgogne, Franche-Comté, Lorraine, là où sont attestés les noms de lieu Magny, Le Magny « . Un risque de confusion peut exister avec des dérivés de magnus, « grand », et surtout avec les noms de personne latins Magnius et Mannius suffixés en -acum donnant par exemple Magny-Cours (Nièvre) et bien d’autres.

Masure

Le latin populaire mansura, issu de manere, désignait initialement la manse, la tenure domaniale, l’habitation rurale, sens encore vivant en pays de Caux où ce mot désigne une grosse ferme qu’entoure une haie. On lui doit Les Mazures (Ardennes) et de nombreux lieux-dits surtout en Normandie et dans l’Ouest.

Les devinettes

Ci-après une photo prise à la va-vite de l’endroit où j’ai passé mon dimanche, qui me sert de mot d’excuse pour le peu de temps que j’ai eu à consacrer à la relecture du billet (ne m’en veuillez pas si vous y trouvez quelques erreurs !) et à mettre au point une devinette digne de ce nom :

Néanmoins, je vous propose de chercher le nom d’un petit village français formé d’un des mots désignant une habitation rurale vus dans le billet et d’un adjectif qualifiant la bonne fertilité de la terre et donc sa richesse.

Il se trouve dans un pays dont le nom, assez courant sous différentes formes dans cette région pour désigner un pré entouré d’eau, est issu d’un mot de la langue d’anciens envahisseurs qui signifiait « île ».

On trouve sur son territoire une pierre plantée dans laquelle on prétend reconnaitre un outil de Gargantua.

Aucune idée pour un éventuel indice supplémentaire : peut-être mardi?

NB vérifiant mon propos avant de publier, je constate que la page wiki consacrée à ce petit village présente une notice toponymique étonnamment longue contenant plusieurs hypothèses plus ou moins étayées (avec des références discutables et des raccourcis audacieux). Néanmoins, l’étymologie que je donne (bien sourcée, elle) y est mentionnée en bonne place. Ouf!

Réponse attendue chez leveto@sfr.fr

La Queue-de-Maine et La Queue-de-Hareng (répauxdev)

Après que LGF a rejoint le groupe des devins TRS, Un Intrus et TRA, le temps est venu de dévoiler les réponses à mes dernières devinettes. Il fallait trouver les noms de La Queue-de-Maine et de La Queue-de-Hareng attachés à des lieux-dits bourguignons.

La Queue-de-Maine

On compte trois lieux-dits portant ce nom en Saône-et-Loire, à Broye, Cordesse et Dracy-Saint-Loup, et un quatrième en Haute-Loire à Villiers-la-Ville. On trouve en Côte-d’Or des homonymes comme La Queue-de-Menne à Thury ou La Queue-de-Mène à Longecourt-lès-Culêtre.

La Queue de Menne (carte de Cassini, feuillet 84, Autun, 1759), aujourd’hui Queue de Maine.

Une première hypothèse à propos de l’étymologie de ces noms voudrait y voir des champs, des prés, de bois, etc. étirés en longueur comme des « queues », auprès d’une exploitation rurale, un « maine, manoir », mot dérivé du latin mansus, participe passé substantivé de manere, « demeurer, rester », qui « a désigné dès le haut Moyen Âge une grande exploitation rurale occupée par un seul tenancier, avec terre, prés, bois, éventuellement vignes, friches, etc.. » (Vincent, Toponymie de la France). Cette hypothèse est séduisante mais se heurte à plusieurs difficultés : d’abord, la présence de si nombreux terrains ou bois étirés en longueur dans cette seule région serait une étonnante coïncidence ; ensuite, le latin mansus, bien connu en toponymie, a le plus souvent évolué en Bourgogne en mas comme pour Le Mas-de-Tence (H.-Loire) ou en meix comme pour Le Meix (C.-d’Or), tandis que l’ancien français maine se trouve plus fréquemment en Angoumois et Périgord, comme pour Le Maine-de-Boixe (Char.) ; enfin, la présence d’homonymes à l’orthographe différente montre bien une hésitation sur le sens du mot, retranscrit phonétiquement menne ou mène et ayant sans doute subi l’attraction d’un mot connu par ailleurs, « maine ».

L’ hypothèse plus vraisemblable et qui fait aujourd’hui consensus s’appuie sur une particularité historique de la Bourgogne : au Moyen Âge, les terres qui étaient exploitées au seul profit d’un ou de deux seigneurs étaient appelées « condamines », terme de droit médiéval issu du latin médiéval *condominium. Pour l’évolution de ce nom vers des toponymes actuels, on se reportera avantageusement à ce texte (Colombet Albert. À propos de Coulmaine = Condomine. Lettres de M. Alb. Colombet. In: Revue Internationale d’Onomastique,18e année N°4, décembre 1966. pp. 307-311) d’où j’extrais ces lignes concernant la Côte-d’Or : « Quant à Condamine (ici Condamène), j’ai pu en relever sept : la Condemaine (Esbarres, Volnay), les Condemènes (Chambolle), en Condemène (Foissy), les Contemènes (Vic des Prés) les Condumaines (Concœur), la Condomaine (Esbarres) et sans doute la Queue de Maine 1790 > la Queue de Mesme (erreur du cadastre, on dit en effet sur place la Coue de Meune, avec l’œ ouvert de bœuf) à Thury (3) et la Queue de Mène à Longecourt lès Culêtre.»

Ce latin médiéval *condominium est à l’origine, ailleurs, des noms de Condamine (Ain, Jura), La Condamine-Châtelard (Alpes-de-H.-P.) et de Contamine-Sarzin, Contamine-sur-Arve et Les Contamines-Monjoie (H.-Sav.).

À Saint-Jean-de-Mayenne (May.) un lieu-dit porte le nom de Queue-du-Maine : il s’agit du résidu tout en longueur d’un bras de la Mayenne. Le nom de Maine est une forme locale, utilisée en aval de la rivière, du nom « Mayenne » utilisé plus en amont. On se souvient que le département de Maine-et-Loire avait été appelé Mayenne-et-Loire dans un premier temps par les Révolutionnaires. Le nom de la rivière est issu d’un hydronyme gaulois *medhuana, « (la rivière) du milieu », d’où Meduana en 575-94, bientôt assimilé au latin mediana, « (la rivière) du milieu », d’où Mediana en 814-29. Le nom gaulois évoluera en Meane en 1312 et le latin en Maienne en 1385.

PS : ceux qui veulent approfondir ce sujet peuvent se référer à La condamine, institution agro-seigneuriale, de P.-H. Billy (1997) dont des extraits sont disponibles sur Googles-Books — mais dont le chapitre §1-2 consacré aux sources, qui s’étend de la page 13 à la page 31, a de quoi décourager les meilleures volontés!

La Queue-de-Hareng

À Brochon (C.-d’Or), un ensemble de trois parcelles de vignes forme un climat de moins de 10 ha nommé la Queue de Hareng, sur laquelle sont produits des vins d’appellation Côtes de Nuits-Villages et un Fixin Premier Cru. Deux de ces parcelles sont en haut du coteau, sous les bois ; la troisième est sous les deux autres. Leur forme allongée explique le premier mot « Queue », du latin cauda. On a formé deux hypothèses pour expliquer le second mot « Hareng ». La première s’appuie sur la présence de chemins de traverse aux orientations différentes qui délimitent des pointes où ne peuvent être cultivés que des bouts de rangs : « queue de hareng » serait alors une transcription fantaisiste de « queues de rangs » … La seconde hypothèse, plus vraisemblable, s’appuie sur l’expression « queue d’aronde ». Les trois parcelles vont en effet s’élargissant vers le haut du coteau, comme le font, dans un assemblage de charpente ou de menuiserie, le tenon et la mortaise qui vont s’élargissant de la base au sommet en forme de queue d’hirondelle. En ancien français, aronde, du latin hirundo, désigne une hirondelle. D’emploi plus rare, aronde a pu être transformé en Hareng, un mot que tout le monde connait. On trouve d’autres Queue d’Aronde à Dravegny (Ain), Vassimont-et-Chapelaine (Marne) et Nantillois (Meuse).

Le hareng figure, saur, en bonne place dans un poème bien connu de Charles Cros.

Les indices

■ la bouteille :

tout le monde aura reconnu une bouteille de bourgogne, à comparer aux autres types de bouteilles

■ la ville :

il fallait reconnaître Augusta, capitale du Maine, États-Unis d’Amérique.

■ le tableau :

il fallait reconnaître le tableau de Bernard Buffet (1928-1999) intitulé Fait-tout, hareng et couverts.

Les indices du mardi 08/09/2020

TRS le premier, suivi d’Un Intrus et TRA, forment le trio de champions qui ont déjà résolu mes deux dernières devinettes. Bravo à tous les trois!

J’en rappelle les énoncés :

■Un mot issu du latin, qui désignait de manière générale des terres arables d’un seul tenant et qui a fourni plusieurs noms de communes, s’est appliqué dans une région française plus particulièrement à des possessions exclusivement seigneuriales et y a donné de nombreux micro-toponymes plus ou moins reconnaissables. Mais, quand il n’a plus été compris, il a quelques fois évolué, attiré par d’autres mots mieux connus. C’est ainsi le cas de trois lieux-dits du même département dont le nom est devenu un « La Queue de » suivi du nom d’un cours d’eau qui ne coule pas dans cette région — comme si on trouvait La Queue de Loire dans les Alpes-Maritimes. Un lieu-dit « La Queue du » suivi du nom de ce même cours d’eau existe bel et bien quant à lui dans la région où il coule. De quoi parlè-je ?

■ Dans la même région, un lieu-dit non habité porte lui aussi un nom en « Queue de » suivi du nom d’un animal qui ne peut naturellement pas s’y trouver. Il apparait dans le toponyme par déformation du nom originel qui, lui, était sans doute lié à la conformation géométrique des terres cultivées ou à la façon dont elles étaient et sont toujours cultivées. Quel est ce lieu-dit ?

Un indice pour la région :

Pour l’animal dont il est question dans le deuxième toponyme, je vous ferais bien la courte échelle avec un poème, mais ce serait alors trop simple, un jeu d’enfant !

Les indices supplémentaires

■ pour le premier nom :

■ pour le deuxième nom :

Et je ne peux pas faire plus explicite !

Réponses attendues chez leveto@sfr.fr

Enquête sur la Queue

À la recherche d’informations pour un ami qui voulait en savoir plus sur son berceau familial, me voici arrivé dans la Vienne, à Sillars. L’information cherchée ne se trouvant pas sur le site wikipedia dédié à la commune, je me suis laissé guider par le site officiel de la mairie vers ce document intitulé Laissez-vous conter Sillars à la page 6 duquel je l’ai trouvée :

La Fouchardière était la réponse cherchée : mon ami sait maintenant avec une quasi certitude d’où était originaire une branche de sa famille. Ça aurait pu s’arrêter là si ma curiosité n’avait pas été aiguillonnée par un autre des noms cités : La Queue des fiers. Si je voyais à peu près à quoi pouvait faire allusion cette « queue », c’est-à-dire à l’extrémité d’un domaine, d’un champ, d’un bois, etc., je me demandais bien qui étaient ces « fiers ». Il me fallait donc faire une petite enquête sur cette Queue, une enquéquête, donc.

La Queue-des-Fiers

Première étape : vérifier la réalité de ce nom. Le Dictionnaire des toponymes de France (©IGN 2004, édition payante en ligne sur le site CDIP) comme le Géoportail et d’autres cartes en ligne confirment bien ce micro-toponyme toujours orthographié La Queue des Fiers.

Une particularité apparait néanmoins sur le Géoportail, que n’auront pas manqué de remarquer ceux qui ont pris la peine de zoomer : le chemin qui traverse La Queue des Fiers y est appelé La Coudée-Fière, comme sur la carte Michelin— ce qui montre une certaine confusion dans le sens exact du toponyme. Un dernier tour sur le site Territoires-fr, qui est censé reprendre les informations de l’INSEE, me permet de trouver ceci :

où on voit apparaitre un nouveau nom, La Queue des Fiefs, qui ajoute à la confusion.

Tout ça n’étant pas très clair, il me fallait donc lui tirer les choses. Pour cela, la solution la plus raisonnable, comme toujours en toponymie, est de remonter dans le temps.

Nous voilà en 1866 avec la carte d’état-major au 1/40 000 du secteur de Poitiers :

où on trouve écrit le nom de la Caudéfière ( en bas à droite).

Et Cassini, comment nommait-il cet endroit ? La réponse est là (feuillet 68, Charroux, publié en 1773 — regardez à droite) : La Queue des Fières.

Nous voilà déjà un peu plus avancés : les appellations Coudée-Fière, Caudéfière et Queue des Fiefs sont très certainement des interprétations erronées du nom du XVIIIè siècle. Quant au masculin Fiers, il s’agit sans aucun doute d’un exemple supplémentaire de machisme ordinaire ou d’anti-féminisme primaire. Une fois cela constaté, il me restait quand même à savoir qui étaient ces « Fières » et de quelle « queue » il s’agissait.

Bienheureusement, l’administration française de la IIIè République a accompli un remarquable travail de recensement des noms de lieux, éditant pour quasiment tous les départements français un dictionnaire topographique. La Vienne n’y a pas échappé qui s’est vue dotée d’un Dictionnaire topographique du département de la Vienne comprenant les noms de lieux anciens et modernes rédigé par M. L. Rédet et édité à Paris en 1881. À la page 342 dudit ouvrage nous lisons :

Les premiers noms apparaissent donc dans Les Hommages d’Alphonse, comte de Poitiers, frère de saint Louis sous les formes Godefère et Godofière. Il semble que ces terres aient appartenu à un certain Guillelmus Godoifle.

L’étymologie est désormais limpide : la propriété porte le nom de son seigneur accompagné du suffixe fort courant -ière, « celle de ». La Godofière est la ferme de Godoifle, comme La Fouchardière est celle de Fouchard et la pétaudière la cour du roi Pétaud. On voit ainsi sur la carte de Cassini la Bassetière, la Fouchardière, l’Héraudière, la Mignonnière et d’autres, tous formés avec ce même suffixe.

Le nom Godoifle mentionné dans Les hommages d’Alphonse est une variante ou une déformation de Godefroi, patronyme toujours particulièrement présent dans la Vienne.

Quand le nom du hameau a fini par être prononcé et écrit Coudefière, son sens originel a été oublié et il s’est modifié, par attraction paronymique, en Queue-des-Fières transformé à son tour en Queue-des-Fiers.

S’agissant d’un micro-toponyme, l’idée ne m’était pas venue de consulter les dictionnaires habituels qui ne s’intéressent qu’aux noms de communes (DENLF*, DNLF*) sauf peut être la Toponymie générale de la France d’Ernest Nègre qui, soucieux de battre le record du nombre de toponymes étudiés, en cite quelques uns. Eh bien! Je ne regrette pas d’y avoir jeté un coup d’œil : E. Nègre a bien son idée sur ce toponyme (TGF*, tome III, n° 30019) :

La Queu des Fières , com. Sillars, Vienne ; la Godefère, 1260, La Coudefière, 1635 (VTF 701) ; = Godefrey (DENF), compris comme *Godefer, + -e : attr. de oïl la queu « la pierre à aiguiser » (FEW, II, 1242 b).

Vous avez bien lu : Ernest Nègre écrit La Queu et il ne s’agit a priori pas d’une coquille reprise deux fois : aucune correction n’est en effet publiée dans l’Errata et addenda publié en 1998. Cette orthographe n’apparait pourtant que sous sa plume et je me demande bien où il l’a trouvée.

L’abréviation VTF renvoie à Auguste Vincent, Toponymie de la France, Bruxelles, 1937 et DENF à Albert Dauzat, Dictionnaire étymologique des noms de famille et prénoms de France, édition revue et augmentée par M. T. Morlet, Paris, 1984. Quant à FEW, il s’agit du Französisches Etymologisches Wörterbuch, de Walther von Wartburg ( Leipzig, Tübingen, Bâle, 1922-1987) dans lequel nous lisons, à l’endroit cité par Nègre : :

ce qui semble justifier cette « pierre à aiguiser » dont nous parle E. Nègre … tandis que Godefroy donne « cuisinier » comme premier sens de queu et « futaille » comme deuxième sens, écrivant queusse, synonyme de queux , pour la « pierre à aiguiser ».

Bref, E. Nègre s’appuie sur une orthographe erronée du nom de lieu pour nous livrer une étymologie pour le moins farfelue : qui aurait l’idée d’appeler une propriété « pierre à aiguiser » tandis que le toponyme « queue » est bien attesté par ailleurs et depuis longtemps ?

Cette enquête, qui a mis hors jeu la « queue des fiers », m’aura en tout cas confirmé un point essentiel : ne jamais se fier à une seule source !

Les autres Queues

La signification toponymique la plus communément admise pour « queue » est celle d’extrémité, en bande étroite, d’une forêt, comme on l’a vu avec le bois de La Queue du Duc. C’est ainsi que l’on trouve le nom de La Queue-lès-Yvelines (Yv.) dans lequel la graphie Yvelines, avec -s final, est erronée : Yveline est le nom primitif de la forêt de Rambouillet, ou plutôt la forêt de Rambouillet n’est qu’un lambeau subsistant de l’antique Aquilina silva, dont on ne connait pas la signification précise, mais qui a toujours été mentionnée au singulier, aussi attestée Equalina silva aboutissant à Yveline au XIIIè siècle. Le nom de la ville est attesté Cauda en 1205, du latin cauda, « queue ». En Val-de-Marne, on trouve La Queue-en-Brie, attestée Caudam en 1185, de même étymologie.

Le sens de ce nom a évolué pour désigner l’extrémité d’un pré ou d’un étang, un terroir tout en longueur et même, notamment en Normandie, des hameaux étirés le long d’un chemin ou d’un bois. C’est sans doute ainsi qu’il faut comprendre la plupart des très nombreux noms de lieux comme La Queue, la Grande Queue, la Longue Queue, la Belle Queue, etc. Le Bois de la Queue, l’Étang de la Queue, etc. et aussi La Queue de l’Étang, La Queue de l’Île, etc. On trouve aussi, naturellement, quantité de Queue de l’Âne, du Chien, du Loup, du Renard, etc., une Queue d’Oiseau (aux Ullis, Ess.), une Queue d’Enfer (à Rocroi, Ardennes), une Queue à Poux (à Sains-lès-Fressins, P.-de-C.), quelques Queues de Morue ( à comprendre mau ru , « mauvais ruisseau ) et son euphémisation Queue de Merluche (à Saint-Étienne-de-Chigny, I.-et-L.), une Queue d’Aronde ( comparant sans doute la forme du terroir à celle de l’assemblage mécanique, à Dravegny, Aisne) et même une Queue de la Reine (à Bouzy-la-Forêt, Loiret) : la liste est interminable .

En Champagne, et dans quelques autres régions la queue était une mesure de capacité valant entre 260 et 400 litres surtout utilisée pour le vin mais qui a pu aussi servir de mesure de surface, d’où peut être l’origine de quelques uns des micro-toponymes cités dans le paragraphe précédent.

Le latin cauda, « queue », est à l’origine d’autres noms de lieu dont le sens précis nous échappe quelque peu. C’est le cas des noms de Coaraze (A.-Mar.), Coarraze (P.-Atl.) et de Coraze (à Lantriac, H.-Loire) dont les anciens noms, Caude rase en 1108 pour le premier, nous parlent d’une « queue rasée, écourtée ». En réalité, comme je l’expliquais dans cet ancien billet, ces trois noms pourraient être le résultat d’une attraction paronymique datant de l’époque romane entre *quadrata (villa), « ferme carrée », et cauda rasa (TGF*) même si on justifie localement ces appellations par des légendes. Une origine d’après l’occitan còs rasa, « colline rasée», qui ne tient pas compte des formes anciennes en cauda, est contestable (NDLPBG*).

Ce même latin cauda a donné un diminutif couet, « petite queue », que l’on trouve dans le nom de quelques hameaux comme Le-Couet-au-Bœuf ou Le Couet-au-Loup, tous deux dans la Sarthe, Les Couettes (I.-et-V.) et peut-être Couet (à Mennetou, Cher).

C’est ce qui s’appelle faire le tour de la queue. Honni soit qui mal y pense.

*Les abréviations en gras suivies d’un astérisque renvoient à la bibliographie du blog, accessible par le lien en haut de la colonne de droite.

Les devinettes

N’ayant pas trouvé de devinette simple à vous proposer (il n’y a que deux communes qui portent un nom issu de cauda !), je demande pardon par avance si celles que je vous propose sont trop difficiles — mais peut-être les champions me feront-ils mentir.

■ Un mot issu du latin, qui désignait de manière générale des terres arables d’un seul tenant et qui a fourni plusieurs noms de communes, s’est appliqué dans une région française plus particulièrement à des possessions exclusivement seigneuriales et y a donné de nombreux micro-toponymes plus ou moins reconnaissables. Mais, quand il n’a plus été compris, il a quelques fois évolué, attiré par d’autres mots mieux connus. C’est ainsi le cas de trois lieux-dits du même département dont le nom est devenu un « La Queue de » suivi du nom d’un cours d’eau qui ne coule pas dans cette région — comme si on trouvait La Queue de Loire dans les Alpes-Maritimes. Un lieu-dit « La Queue du » suivi du nom de ce même cours d’eau existe bel et bien quant à lui dans la région où il coule. De quoi parlè-je ?

■ Dans la même région, un lieu-dit non habité porte lui aussi un nom en « Queue de » suivi du nom d’un animal qui ne peut naturellement pas s’y trouver. Il apparait dans le toponyme par déformation du nom originel qui, lui, était sans doute lié à la conformation géométrique des terres cultivées ou à la façon dont elles étaient et sont toujours cultivées. Quel est ce lieu-dit ?

Un indice pour la région :

Pour l’animal dont il est question dans le deuxième toponyme, je vous ferais bien la courte échelle avec un poème, mais ce serait alors trop simple, un jeu d’enfant !

Réponses attendues chez leveto@sfr.fr

Lesme et Louesme (répàladev)

Un Intrus a rejoint TRA en découvrant à son tour les réponses à ma dernière devinette. Bravo!

Il fallait trouver Lesme (Saône-et-Loire, 187 hab.) et Louesme (Côte-d’Or, 106 hab.). Une ancienne commune de l’Yonne, aujourd’hui associée à Champignelles, portait le nom de Louesme (63 hab.)

La première mention de Lesme se trouve dans un document de l’abbaye de Cluny, daté de 1030-40, où on trouve écrit acclesiam…Sancti Petri … in villa Leema. Le nom évoluera en Lesma en 1312 puis Lesme vers 1375 ; le pluriel non étymologique Lesmes apparaitra en 1473 puis à nouveau en 1790, avant que le nom définitif ne se fixe au singulier Lesme dans le Bulletin des lois n° 157 de l’an X.

Lesme sur la carte de Cassini (feuillet 50, Moulins, 1763)

La première mention du nom de Louesme date de 1080-83 sous la forme Legismum, qui évoluera en Leesmum (1075-1125), Leesma (1101), Loesma (1103), Loema (1208), Lesme (1216), Lodisma (1289) puis Loesmes (1487). La forme Louesme apparait dès 1635, puis on trouvera Louame ou Loâme en 1745 (la prononciation locale actuelle du nom est Loime ou Louâme) et, enfin, Loueme ou Loême aux États Généraux de 1783.

Loesme sur la carte de Cassini (feuillet 82, Tonnerre, 1759)

Le nom de Louesme (Yonne) apparait sous la forme Ledismus en 864 puis Loima au XIIIè siècle.

Notons, pour être à peu près complet, Le Lesme, un ruisseau de l’Eure sortant de terre à à Chéronvilliers et disparaissant à Bémécourt, qui donne son nom au hameau Le Lesme (ancien Vallis du Lesme) des Baux-de-Breteuil qui abritait le prieuré Notre-Dame du Lesme, aujourd’hui prieuré de Sainte-Suzanne, lieu de pèlerinage très-fréquenté au XIXè siècle.

Suivant l’hypothèse d’Ernest Nègre (TGF*), on s’accorde à donner à ces noms une origine gauloise selon l’adjectif leto, « gris » ( confirmé par la forme Ledismus de 864 pour Louesme dans l’Yonne et la réfection étymologique Lodisma en 1284 pour Louesme en Côte-d’Or), accompagné du suffixe superlatif -isama : le qualificatif « très gris » concerne très probablement la couleur du sol des trois villages, tandis que celle des eaux charriées par le ruisseau lui vaut son nom.

C’est ce même adjectif de couleur que l’on retrouve dans le nom du Lez, affluent du Rhône dans le Vaucluse, anciennement nommé Letoce (à différencier des Lez héraultais et pyrénéens qui sont issus du gaulois ledo, « cours d’eau ») et dans les noms de personnes comme Letius ( « le gris ») ou Coniletus (le « loup gris »). Enfin, ce qualificatif apparait dans le nom de la divinité topique Letinno qui a donné son nom à Ledenon (Gard), villa Letino au Xè siècle. Cette divinité ne nous est connue que par une seule inscription votive de l’époque romaine :

LETINNONI B(ONO) OPIF(ERO) IMPER(IO) PONI NEMAVSENSES soit : « À Letinno, bon et enrichissant, les habitants de Nïmes, en exécution de l’ordre reçu (de la divinité) ».

Le sens de cet adjectif nous est connu par comparaison avec le vieil irlandais líath, le breton louet et le gallois llwyd ainsi qu’avec le latin pallidus, le grec palitnós ou encore le sanscrit palitáh,— si on se souvient que la chute du -p- initial est typique dans les langues celtiques — tous du même sens « gris, blême ».

Les indices

Le personnage dont il était question dans l’énoncé de la devinette est Jean de l’Hôpital, né en 1662 et mort le 6 avril 1695. Il était surnommé Bon Jean de Lesme voire saint Jean de l’Hôpital « car il soign(ait) les malades grâce à des tisanes faites avec l’eau de la fontaine et des plantes, il donne à manger aux pauvres, il fait le catéchisme à tous les enfants du village, il console les gens tristes. Il est mort dans sa 33e année car il mangeait très peu puisqu’il donnait sa nourriture aux gens pauvres. Il est enterré dans l’église de Lesme ».

■ Le tableau :

indice-a-30-08-20 il fallait reconnaître Saint Jean l’Évangéliste peint par Alonso Cano (1601-1667). Une fois n’est pas coutume, cet indice ne renvoyait pas à l’église d’une des communes à trouver mais rappelait le nom de « saint » Jean de l’Hôpital.

 

 

 

■ la photo :

indice-b-30-08-20jpg la photo de ce sol sec et craquelé, de couleur grisâtre, renvoyait à l’étymologie des noms à trouver.

 

 

 

■ le panneau de signalisation:

indice-a-01-09-20un clin d’œil au nom de « saint » Jean de l’Hôpital.

 

 

*Les abréviations en gras suivies d’un astérisque renvoient à la bibliographie du blog, accessible par le lien en haut de la colonne de droite.