Je poursuis aujourd’hui mon exploration des toponymes liés aux habitations permanentes ou temporaires des bergers menant leurs troupeaux, comme les muandes vues dans le précédent billet.
Habert
En 1907, dans son Glossaire des noms topographiques les plus usités dans le Sud-Est de la France et les Alpes occidentales (éd. X. Drevet), Daniel Mourral définit un habert comme un « chalet en bois ou en maçonnerie servant dans la haute montagne d’étable et de fromagerie ». Il précise que « ce terme est surtout utilisé dans les massifs d’Allevard et de la Chartreuse ».
Peu de temps auparavant, en 1901, Paul Guillaume écrivait les aberts, « chalets d’alpage » (L’industrie laitière dans les Hautes‑Alpes d’après les anciens documents», dans les Annales des Alpes n°5).
Encore avant, Frédéric Mistral (TdF*, 1879-86) écrivait ce nom aberg, défini comme un « chalet dans les Alpes dauphinoises » et le rapprochait du catalan alberg, de l’italien albergo et de l’allemand herberg.
Habert est un des nombreux dérivés du germanique *haribergon, *heribergon, « loger un armée, camper », composé de *hari, « armée », et de *bergon, « abriter », comme « auberge » et « héberger ». Très tôt, l’orthographe a hésité à mettre ou non un h– initial, comme on le voit dans le dictionnaire de Godefroy :

Le Dictionnaire de l’occitan médiéval en ligne cite, à l’entrée alberc de nombreuses variantes,dont une seule avec h– initial : abber, aberc, abert, aiberc, alber, alberch, alberg, albergo, albert, albrec, alsberc, arbeh, arbeich, arber, arberc, arberch, arberg, arbert, arbrec, auberc, harber
Dans les Alpes dauphinoises, où le mot est encore vivant, on écrit abert. Cependant, les toponymes qui en sont issus sont écrits Habert – sans doute par la volonté des topographes de se rapprocher de l’étymologie. On remarque ainsi dans le Dictionnaire topographique de l’Isère (E. Pilot de Thorey, 1921) l’Abert-d’en-Haut (à Laval-en-Belledonne, Is.) aussi écrit l’Habert-d’en-Haut – toponyme aujourd’hui disparu.

Le Glossaire des termes dialectaux de Pégorier (GTD*) écrit le mot avec un h– initial : « Habert nm : chalet servant d’étable et de fromagerie en montagne – Alpes ».
Ces toponymes se trouvent dans leur très grande majorité en Isère où on compte dix-sept lieux-dits habités portant ce nom et autant de lieux-dits non habités où le chalet est en ruine. À l’exception du Habert de Saint-Christophe-sur-Guiers, tous ces noms sont suivis d’un déterminant, comme à Saint-Pierre-de-Charteuse où se trouvent un Habert de Barbison, un Habert de Billon, un Habert de Chartroussette, un Habert de Corde, un Habert de la Malamille, un Habert de la Saulce, un Habert de Pravouta, un Habert de Valombré, un Habert des Rochers, un Habert du Col du Coq et un Habert du Plat.
En Savoie, on ne trouve que le Habert de la Perrière à Arvillard et le Habert de Val Froide à Saint-Pierre-d’Entremont.

Habert de Pravouta (1605 m) à Saint-Pierre-de-Chartreuse
On se gardera bien de confondre les toponymes isérois et savoyars du type Habert avec la cinquantaine d’homonymes répartis sur le reste du territoire français, notamment en Centre-Val-de-Loire, Pays-de-la-Loire, Grand-Est … Il s’agit, pour ces derniers, d’un patronyme d’origine germanique composé de had, « combat » et berth, « illustre », d’où des noms comme le Bois d’Habert et le Champ d’Habert à Ids-Saint-Roch (Cher).
Baïta
En 1846, le Dictionnaire provençal-français de Simon-Jude Honorat définit la baïta comme « une feuillée, une hutte, une baraque, petite loge de torchis, dans une vigne, et couverte de pailles, de branches etc. ». Il propose comme probable étymologie « l’hébreu baith, maison, logement ».
Peu de temps après, le Trésor du Félibrige (1879-86) définit la baïto [graphie mistralienne avec terminaison en -o du féminin ] comme une « hutte, baraque, maisonnette dans une vigne, en Languedoc » et rapproche ce mot du piémontais baita, du vieil allemand baiton, du grec βαιτα, « tente faite de peau » [ ou plutôt βαιτη, si j’en crois le Bailly] et de l’hébreu baith, « logement ».
À la même époque, le Patois des Alpes cottiennes (Briançonnais et vallées vaudoises) et en particulier du Queyras (J.-A. Chabrand et A. de Rochas d’Aiglun, 1877) définit la baïta comme « une petite cabane, un abri pour les bergers » dans les vallées vaudoises, en Languedoc et en Auvergne et rapproche lui aussi ce terme de l’allemand baiton et de l’hébreu baith en rajoutant – sans doute à tort – l’anglais abode. Cette définition sera reprise en 1907 par Daniel Mourral dans son Glossaire des noms topographiques les plus usités dans le Sud-Est de la France et les Alpes occidentales qui rajoute que le terme se retrouve aussi en Pays Basque.
En 1916, dans son ouvrage intitulé Italia dialettale, Giulo Bertoni (ici) signale le même terme baita, qu’il juge d’origine incertaine, utilisé dans toute l’Italie septentrionale avec le sens de baraque, chaumière, cabane, surtout pour les charbonniers et les chasseurs.
Selon Alain Nouvel (Les noms de lieux témoins de notre histoire, éd. Terra d’Oc, 1981) baita serait issu d’un radical *bayt– pré-indo-européen et méditerranéen, d’où le même radical sémitique commun à l’arabe et à l’hébreu, signifiant « maison, famille », d’après la tente abritant une famille dans les campements des bédouins nomades, éleveurs et agriculteurs saisonniers en périodes de transhumance. On pensera par exemple à Bethléem, « la ville de la divinité agricole Lahmu » (plutôt que « la ville du pain ») ou à Beita, une ville du gouvernorat de Naplouse dans le nord de la Cisjordanie, dont le nom rappelle que des nomades et des pèlerins y plantaient leurs tentes.
Les toponymes du type Baïta ne se trouvent qu’en Pyrénées-Atlantiques, au nombre de vingt-trois. Le mot, utilisé en post-position, signifie « maison de » ou « chez ». Ainsi Ancho Baita à Urugne se traduit par « Chez Anxo (ou Antxo, qui est un diminutif de sanche, du latin sanctus, « saint, pur »), Handia Baita à Urugne encore se traduit par « Chez Handi (le grand ) » et Mocho Baita à Saint-Jean-de-Lutz par « Chez Motxo (court ; manchot ; silencieux) ». Je précise toutefois que je n’ai pas pu vérifier l’étymologie de ce mot basque qui n’a peut-être rien à voir avec le radical *bayt, sauf s’il s’agit d’un emprunt. C’est ce qu’on peut penser en lisant J.-B. Orpustan (Les noms des maisons médiévales en Labourd, Basse-Navarre et Soule, 2006) qui écrit que « les noms construits sur –baita, spécifiquement labourdins et même en un certain sens urbains, sont très comparables aux composés de –(t)egi mais leur invention et leur développement postérieurs au Moyen Age » : baita ne serait donc pas un mot originellement basque.

À comprendre villa Amabaïta, soit la « villa de l’aïeule »
Ailleurs qu’en Pays Basque, on peut néanmoins signaler les appellations modernes La Baïta del Lop d’un hôtel-gîte d’étape à Saint-Véran (H.-A.), une ancienne bergerie rénovée et La Baïta de la Foux à La Foux-d’Allos (A.-de-H.-P.).
La forme baïte n’est pas mieux représentée qui n’apparait que dans le nom des Baïtes à La Piarre (H.-A.).
Il faut se tourner vers les variantes en Bet– pour trouver quelques toponymes issus de baita. C’est le cas, en Savoie, d’une dizaine de noms comme La Betaz, qui regroupe quelques maisons isolées aux Mollettes, de La Betaz, , une maison isolée à Châteauneuf nommée La Bette sur la Carte IGN ou encore de La Bétaz aussi écrite La Baytaz, un château et lieu-dit à Planaise, où furent signés les préliminaires de la paix en 1815. Toujours dans le même département, le lieu-dit La Bête, désignant une maison isolée à Queige, est peut-être de même origine, forme francisée de baita.
Écrits avec –tt-, les quatre La Bettaz savoyards (La Thuile, Châteauneuf, Montvernier et Fontcouverte-la-Toussuire) et le Haut-Savoyard Les Bettaz (Marigod) pourraient être de même origine mais un patronyme Bette ou Bettaz du germanique *berhta, « illustre, brillant, renommé » n’est pas exclu, qui expliquerait également le nom de
Le Bette, une maison isolée à Beaufort-sur-Doron (Sav.) dont le masculin interroge.
Meiro
En 1846, le Dictionnaire provençal-français de Simon-Jude Honorat donnait le substantif féminin pluriel meiras comme « le nom que l’on donne, à Barcelonnette, aux cabanes situées sur la montagne qu’on n’habite que le temps où l’on ramasse les récoltes » et en donnait comme étymologie le verbe meire, « moissonner ».
En 1877, J.-A. Chabrand et A. de Rochas d’Aiglun (op. cit.) qui donnent les formes meiro et meirie, « chalet, habitation où l’on passe une partie de l’été », optent pour l’étymologie selon le verbe meirar, « changer de lieu ». Ils ajoutent qu’on appelle « époque des Meiries » celle des changements de résidence des troupeaux.
Le Trésor du Félibrige (1879-86) définit la meiro comme un « chalet, une cabane dans la montagne, qu’on n’habite que pendant la moisson ou la fenaison, dans les Alpes » et en reprend l’étymologie selon le verbe meira, « changer de place, émigrer » en comparant ce nom avec muando qui « vient du verbe mua, muda qui a la même signification ».
Il est difficile de trancher entre ces deux étymologies puisque le Dictionnaire de l’Occitan médiéval en ligne donne effectivement les deux verbes : meirar pour « changer de place, déménager » et meire pour « moissonner », mais les deux ont pu se croiser puisqu’il fallait bien faire l’un pour pouvoir faire l’autre …
Ce nom ayant été écrit de nombreuses façons par des topographes peu au fait des prononciations locales, les toponymes qui en sont issus sont très variés et pas toujours identifiables avec certitude.
La forme la plus proche de l’« original » est La Meira à Tourette-du-Château (A.-M.) francisée en La Meire (Enchastrayes, Uvernet-Fours et Prads-Haute-Bléone, A.-M.) et les diminutifs La Meironette à Puyloublier (B.-du-R.) et Meirou à Vialas (Loz.).
La forme « francisée » meirie se rencontre avec les lieux-dits Meirie de Saint-Martin-le-Vinoux (Is.) et Meiry à Vions (Sav.). C’est la graphie avec –ey– censée transcrire la prononciation –éï– qui est la plus courante avec une dizaine de La ou Les Meyries dans les Hautes-Alpes et autant en Savoie, Isère, Drôme (à Barsac) etc. Le nom est parfois écrit Meyriès (Maeyria en 1358 et Les Meiries en 1779) comme à Château-Ville-Vieille (H.-A.).
On trouve également parfois le nom écrit mayrie, voire mairie, ce qui complique parfois l’interprétation des toponymes.
Ainsi, à Saint-Laurent-en-Royans (Dr.) le lieu-dit Les Mairies était-il Meyarie en 1503, La Marye en 1560, la Meyerie en 1594, la Merie en 1620 et La Meyrie en 1891 : il s’agissait donc bien à l’origine d’une mérie. Les lieux-dits homonyme Les Mairies à Volvert et à Valdrôme (Dr.) semblent être de même origine, comme Les Mairies à Saint-Aupre (Is.) et à Dévoluy (H.-A.). Les autres noms du même type, notamment ceux au singulier, sont, en l’absence de forme suffisamment ancienne, plus difficiles à interpréter, sauf si leur situation géographique penche plus en faveur d’un chalet d’alpage que d’une mairie, propriété du maire (au sens historique de régisseur, de magistrat local ou de principal propriétaire) ou que d’un cours d’eau (du gaulois matir ou occitan maire, « mère » p.ex.). On rencontre enfin plus rarement la graphie mayrie comme pour La Mayrie à Château-Ville-Vieille (H.-A.), La Motte-d’Aveillan et Saint-Joseph-de-Rivière (Is.), dont la position géographique correspond mieux à un chalet d’alpage.

La devinette
Il vous faudra trouver un toponyme de France métropolitaine qui aurait pu figurer dans le billet du jour. La route qui le longe porte le même nom, à une lettre près.
La commune qui l’abrite, résultat d’une ancienne fusion, porte un double nom. Le premier de ces noms décrit un type de terrain accompagné du nom de son propriétaire au Moyen Âge. Le second nom est directement issu d’un nom de personne latin.
Le bureau centralisateur du canton, dont le nom est un hagionyme accompagné du nom du pays, a déjà été étudié sur ce blog.
On pourrait sourire en constatant le contraste entre le deuxième nom de la commune, plutôt clair, et celui du pays, plutôt foncé.
Un indice pour un ensemble touristique sis sur la commune

Un second indice pour la commune

Réponse attendue chez leveto@sfr.fr
Grâce aux indices du mardi, TRS est venu à bout de ma dernière 



■ Une coquille saint-jacques pour Saint-Jacques-en-Valgodemard et cinq bonnets pour Saint-Bonnet-en-Champsaur.
Personne n’est venu à bout de ma dernière 



TRS est resté le seul découvreur de la solution de ma dernière 


■ Ces trois roues devaient faire penser aux armoiries de Rodez, « de gueules à trois roues pleines d’or, au chef cousu d’azur chargé de trois fleurs de lis d’or ». 
■ Ce gant (








■ « Le Gaucher », pour l’étymologie selon le latin Laevius du nom de Levie.
■ Cette
■ cette 



