Le latin morum, « fruit du mûrier, mûre sauvage », a donné en bas latin un pluriel collectif mora qui est devenu féminin singulier. C’est de ce dernier que vient l’ancien français meure (1165) puis more (1187), désignant le fruit du mûrier ainsi que celui de la ronce (au XIIIè siècle), aussi appelé meure ou mûre sauvage et aussi more noire (1464). La forme « mûre » n’apparaît qu’au XVIIè siècle soit parce que le –eu– de meure s’est fermé en -u– soit sous l’influence du français « mûr », issu du latin maturu. Du même latin mora est issu l’occitan mora et sa variante amora.
Ce latin morum est soit emprunté au grec de même sens moron, soit emprunté comme lui à une langue méditerranéenne indéterminée. Cependant, en rapprochant ces deux mots de l’arménien mori, « mûre » et moreni, « buisson de mûriers », on ne peut exclure une origine indo-européenne.
Le nom du végétal producteur de mûres, le mûrier, est représenté en toponymie par des dérivés collectifs ou par le simple pluriel. Une question peut se poser toutefois sur la nature de ce mûrier : en ancien français, comme sans doute en occitan, on appelait en effet du même nom aussi bien le mûrier que la ronce (productrice de mûres). Une remarque peut permettre de lever une part d’ambiguïté : par la relation du lieu à l’habitant, certains de ces toponymes sont devenus noms de famille. Ceux-là ne peuvent évoquer que l’arbre caractéristique de la propriété, soit le mûrier, plutôt que la ronce, trop commune pour avoir qualité distinctive.
Dernière remarque : la plupart de ces toponymes doivent être dus au mûrier noir introduit dans tout le monde méditerranéen par les Grecs et les Romains et dont les fruits servaient à la confection de confitures et de sirop. Compte tenu des dates d’attestation de la plupart de ces toponymes, on peut exclure le mûrier blanc utilisé pour l’élevage du ver à soie qui ne connut d’extension qu’après la Renaissance.
Collectifs en –et et –eda
Issu du suffixe collectif latin –etum, le suffixe français –et est l’origine de toponymes de près de trois cents toponymes du type Mouret(s) auxquels s’ajoutent près de soixante dix féminins Mourette(s). On mentionnera notamment la commune de Mouret (Av., Moreto en 1267) et celle de Lissac-et-Mouret (Lot).
Plusieurs de ces toponymes peuvent être dus à des patronymes comme le montrent les Vignes Jean Mouret à Montigny-les-Vesouls (H.-Saône) ou des noms de propriété comme La Mouretterie (La Hague, Manche) ou Les Mouretières (Lachau, dr.).
Issu du même latin –etum, le suffixe occitan féminin –eda est à l’origine du nom de la commune de Mourède (Gers) et de quelques toponymes identiques comme La Mourède à Maraussan (Hér.), chère à mon cœur (cf. ici) ou Les Mourèdes à Malbosc (Ardc.)
Collectifs en –ier ou –ièra
On rencontre de nombreux toponymes du type (Le ou Les) Mûrier(s) qui ne présentent guère d’intérêt, sauf quelques uns comme le Mûrier de Sully à Ville-sur-Auzon (Vauc.) : Maximilien de Béthune, duc de Sully, surintendant des finances du roi Henri IV, fit planter des millions d’arbres à travers le royaume, dont des mûriers pour l’élevage des vers à soie – des mûriers blancs, donc. Le féminin mûrière, « plantation de mûriers », se rencontre lui aussi à quelques reprises sous la forme La Mûrière, notamment en Normandie et Centre-Val-de-Loire, mais aussi plus au sud comme au lieu-dit Mûrière à Restinclières (Hér.)
La forme morier est à l’origine d’un peu plus de cinquante (Le ou Les) Morier(s) dont la commune de Moriers (E.-et-L., Moreherium en 1156). Le féminin est représenté à plus de cent trente exemplaires du type (La ou Les) Morière(s) dont quarante cinq pour la seule commune de Touvois (L.-A.) dont le Val de Morière a été divisé en de nombreuses parcelles chacune déterminée par un nom particulier. On ajoutera les noms de Morières-lès-Avignon (Vauc., Morarias vers 1095) et de Morières (Calv., Moreriae en 1182).
La forme mourier se retrouve près de cent cinquante fois au masculin (Le ou Les) Mouriers et près de soixante au féminin (La ou Les) Mourières. On ajoutera le diminutif La Mouriereto à Plagnole (H.-G.) et les augmentatifs Mouriéras à Ambrugeat et à Bugeat (Corr.). L’agglutination de l’article a donné son nom à Lamourière de Saint-Maurice-en-Quercy (Lot) écrit en deux mots la Mourière sur la carte de Cassini (f. 15, Aurillac, 1783).
On rencontre également, notamment en Gascogne, la variante mourère à l’origine de noms du type (La ou Les) Mourère(s), présents en Ariège, en Haute-Garonne et dans les Hautes-Pyrénées, comme la Mourère Redon à Sentenac-d’Oust (Ariège). Une quinzaine de toponymes du type (La ou Les) Morère(s) se rencontrent dans les mêmes départements. Avec agglutination de l’article, apparaissent à peine sept Lamourère (H.-G., P.-A., H.-P. et P.-O.).
Beaucoup plus rares, les toponymes La ou Les Moureyres ne se rencontrent qu’à huit reprises, en Ardèche, Cantal et Puy-de-Dôme.
Pluriel simple
Mis au pluriel, le morier est à l’origine du nom de Moriez (A.-de-H.-P., Morerius vers 1030, Morarius en 1040), de Mouriès (B.-du-R., de Moreriis en 1206) et du déterminant de Monastier–Pin-Moriès (Loz., de Morers en 1109). Pour tous ces noms, le r final de morièr s’est fondu dans l’articulation du s du pluriel : rs > ss > s. Quelques lieux-dits portent des noms similaires : on trouve par exemple une vingtaine de Mouriès (PACA, Bourgogne-Franche-Comté, Occitanie …).
Les noms formés sur le pluriel mûres (on en compte plus de deux cents, principalement en Auvergne-Rhône-Alpes et en Franche-Comté) font pour certains référence aux fruits du mûrier. C’est sans doute aussi le cas pour Mûres (H.-Sav.). Mais le terme mure, sans accent, a pu avoir d’autres sens. Dans le massif des Alpes par exemple, mure, féminin de « mur », a désigné une « construction ancienne à l’état de ruines ; masure, maison écroulée » : c’est ce sens qu’E. Nègre (TGF*) pense être à l’origine du nom de la commune haut-savoyarde, s’appuyant sur le fait que le nom est écrit sans accent en franco-provençal. J.-E. Dufour avait étudié ces toponymes dès 1936 dans un article de la revue Romania.
Composés avec le gaulois -ialo
À l’occasion d’un article qui lui était consacré, je définissais ainsi le gaulois -ialo
Parmi les mots gaulois ayant servi à former des toponymes, le record de production appartient sans aucun doute à ialo. Apparenté au gallois iâl, « espace découvert », ce mot a eu le sens primitif de « clairière, lieu résultant le plus souvent d’un défrichement forestier » et en vint tout naturellement à désigner le hameau ou le village que l’on bâtissait. Toujours placé en second élément de mots composés, il a ensuite pris progressivement la valeur d’un simple suffixe auquel on donne la signification un peu vague de « lieu, endroit, village » sans qu’il soit nécessairement question d’un défrichement initial. Ceci explique qu’on trouve ce mot gaulois accompagné aussi bien d’appellatifs gaulois que latins, les Romains l’ayant adopté à leur tour.
On trouve ainsi, formés sur le latin morus, les noms de Mourioux (Cr., Moriogilo au XIè siècle), de Moreuil (Somme, de Morolio en 1172) et, sans doute, de Mouroux (S.-et-M., Morou en 1145) : ce seraient « le village des mûres ».
Occitan amora
Variante bien connue de mora, l’occitan amora est à l’origine d’un collectif amorièr qui a fourni quelques toponymes.
On trouve ainsi plusieurs lieux-dits L’Amourié (Bassan, Hér. etc.) , le Prat de l’Amourié (Mourèze, id.) ou encore la Serre de l’Amourié (Montesquieu, id.) qui était le Tenement de la Mourier en 1642. Le pluriel, plus rare, se rencontre aux Amouriés (Saint-Igest, Av. etc.)
La forme avec -ier se rencontre dans des noms comme L’Amourier (Claret, A.-de-H.-P. etc), Les Amouriers (Dauphin, id. etc), et Les Amourières (Combes, Hér. etc). On ne rencontre étonnamment qu’un seul L’Amorier, qui est pourtant la forme occitane originale, à Palaja (Aude).
Tous ces noms ont pu subir l’agglutination de l’article, ce qui explique des toponymes comme Lamourié (Puycelci, Tarn) Lamourier (Brantôme et Saint-Antoine-Cumond, Dord. etc) ou encore le Mas de Lamourier (Rousson, Gard). Ce dernier exemple montre que le nom est passé patronyme, désignant celui qui habite un endroit nommé « l’amourier ».
Les langues régionales
L’allemand Maulbeerbaum, « mûrier noir », se retrouve dans le seul nom d’Astiger Maulbeerbaum à Bousseviller (Mos.).
Le breton mouar, « mûrier », a lui aussi été peu productif en toponymes. On trouve malgré tout un Parc Mouar à Nostang (Mor.) et un Prat Mouar à Penvénan (C.-d’A.).
Le corse chjialsu apparait à plusieurs reprises dans des noms comme Chialza à Sartène, à Sorbollano, à Foce-Bilzese etc. (C.-du-Sud) ou à Lumio, à Lavaloggio etc. (C.-du-Nord) et dans des diminutifs comme Chialzella à Petreto-Bicchisano (C.-du-Sud). Tous ces toponymes sont de plus en plus souvent écrits Chjalsa ou Chjialza pour respecter la prononciation.
Les basques martxukaondo, marûgatze et masustondo ne semblent apparaître dans aucun toponyme.
La devinette
Il vous faudra trouver un petit lieu-dit de France métropolitaine qui aurait pu figurer dans le billet du jour.
Le nom de la commune qui l’abrite est issu de celui d’un Gaulois ou Gallo-romain et est accompagné du nom du bureau centralisateur du canton.
Ce dernier porte un nom issu de celui d’un homme germanique.
Le chef-lieu d’arrondissement doit son nom à un terme topographique gaulois .
Un premier indice :
Un deuxième indice :
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