Joca monachorum ( épisode 2 )

Moine ecrivantDans un précédent billet, j’ai  donné quelques exemples de toponymes trahis par les moines copistes. Mais ils ne sont pas les seuls coupables :  les notaires, les clercs, les juristes ou, tout simplement,  la vox populi, ont aussi leur part de responsabilité dans les errements dont sont victimes les noms de lieux.

Je vous en propose quelques autres  déjà mentionnés dans d’anciens billets :

  • Corps-Nuds ( I.-et-V.) est une mauvaise compréhension de « cornu ». Cf. ce billet.
  • Longjumeau ( Essonne ) est un ancien noviomago, « nouveau marché ». Cf. ce billet.
  • Beauchalot (H.-Gar.) est le « val de monsieur Chalot ». Cf. ce billet.
  • Cinq-Mars-La-Pile ( I.-et-L. ) doit son nom à saint Médard. Cf. ce billet.

Mais il y en a d’autres !

  • Labouheyre ( Landes ) est noté Le Boere ou Laboheria en 1254. Ce dernier nom a été réinterprété la même année par un scribe se basant sur le gascon haba, « fève », en Herba Faveria. Le toponyme est en réalité un ancien *bovaria, de bos, bovis, « bœuf » et suffixe -aria, « endroit où on élevait les bœufs » ou bien un dérivé du gascon bouyère, « boue, bourbier ».
  • Saint-Julien-en-Beauchêne (  H.-Alpes ) n’a rien à voir avec un bel arbre mais tout avec le bassin du Buëch, appelé Bochaine. Le Buëch passe sous un pont nommé  a ponte Bucchii en 1202 et donne son nom à Trabuech, un hameau de Lus-la-Croix-Haute appelé Ultra Bodium en 1260 et Ultra Buech en 1304: on peut en conclure que Buëch est issu du gaulois bodios, « jaune », en référence à ses eaux torrentueuses et boueuses. Le suffixe roman –ana a servi à former Bochaine à partir du nom de la rivière.

St Julien en B

  • Sexcles ( Cor.) : la première mention du nom de cette commune date de 893  sous la forme de Sicca Vallis, «  vallée sèche », donnée comme étymologie assurée par A. Dauzat et Ch. Rostaing ( Dictionnaire étymologique des noms de lieux de France, Larousse, 1963 ).  Pourtant, il n’est qu’à se rendre sur place pour constater que Sexcles, dans une courbe de la Maronne, est incompatible avec l’idée de vallée sèche. Il convient plutôt, comme E. Nègre ( Toponymie générale de la France, vol. II, Genève, 1996 ), de se rapporter aux formes ultérieures du toponyme : Secles en 1315, Cescles en 1318, Secla et Selces en 1404, pour constater que le nom provient plus sûrement du nord-occitan segle, seggle, secgle, seigle, « seigle ». On pourrait aussi penser à sesque, sescha, « roseau », terme très présent en Limousin (R. Brunet, Trésor du terroir, CNRS, 2016). Le Sica Vallis de 893 serait alors une fausse latinisation. ( Ce paragraphe doit être considéré comme un erratum pour ce billet ).
  • Port-Royal des Champs un lieu-dit de Magny-les-Hameaux (Yvelines) est à l’origine un simple porrois, « champ de poireaux », sans doute jugé peu flatteur et transformé en portus regius par les moines de l’abbaye ( l’hypothèse du celtique borroy, « broussailles », a été évoquée mais n’est pas étayée).
  • Vœuil-et-Giget (  Char.) : Vœuil était noté Vadolio en 1110, des latin vadum, « gué » et gaulois ialo, « champ », tandis que l’origine de Giget, noté Angigeto en 1298, que l’on prétend celtique, n’est pas assurée ( mais qui aurait dû plutôt donner un Vœuil-en-Giget ). Les deux noms ont été retranscrits sur la carte de Cassini vers 1750 sous les formes Vœuil et Giget. Victime de la confusion courante entre le -u- et le -n-, le premier nom fut écrit Vœnil en 1793 ce qui provoqua l’apparition, dans le Bulletin des lois de 1801, d’un Giget-en-Vanille. Il fallut attendre 1850 pour voir réapparaitre le Vœuil-et-Giget originel.

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Sur une idée d’un contributeur picard qui souhaite garder l’anonymat, je vous propose une devinette mais accrochez vous ! : une fois n’est pas coutume, l’énoncé sera long.

Il s’agit de trouver le nom d’une commune française qui se compose aujourd’hui de trois mots et deux traits d’union, mais il n’en a pas toujours été ainsi.

Aussi loin que l’on puisse remonter dans le temps, son nom latin était fort commun et accompagné d’un suffixe lui aussi latin et commun. Cette formation « nom plus  diminutif », passant de treize lettres en latin à neuf lettres en français, est à l’origine du nom d’une trentaine de communes et d’au moins le double de lieux-dits, hameaux ou écarts. Pour se différencier, la majorité de ces communes ont choisi d’ajouter un déterminant à leur nom. Seules trois d’entre elles sont restées « pures » tandis qu’une quatrième a abandonné le sien au prétexte qu’étant la plus grande elle n’avait besoin de rien pour se distinguer.

À l’époque où le nom avait déjà été raccourci par la prononciation habituelle, perdant son sens initial pour la plupart des gens, et où le suffixe ne se faisait plus reconnaître comme tel, un scribe (sans doute un moine ) dut choisir un déterminant pour singulariser son village. Astucieux, il chercha dans ses grimoires le premier nom latin de ce dernier et constata que le suffixe avait disparu. « Qu’à cela ne tienne! se dit-il in petto ( car il était latiniste, vous souvenez-vous ? * ), rétablissons ce suffixe! ». Sans qu’on sache s’il s’agissait ou non d’une facétie, jouant sur les assonances, il fit de ce suffixe un déterminant où des animaux inattendus sont introduits par une préposition après le nom de la commune.

N’ayant pas d’explication raisonnable à la présence de ces animaux dans son environnement et pour justifier leur présence dans ses armoiries, la population locale y alla de ses explications plus ou moins réalistes mais sans justifications assurées.

Comment s’appelle ce village ?

*erratum : in petto, c’est de l’italien, on me l’a dit et répété! N’en tenez pas compte !

Un indice :

indice 06 04 2019

Les réponses sont attendues chez leveto@sfr.fr

Nemeton etc.

On a vu dans le précédent billet que Nîmes et Nemours devaient tous deux leur nom à un radical gaulois *nemo auquel on prête plusieurs sens : « bois sacré » d’où « lieu sacré, sanctuaire » ou bien « ciel, voûte céleste » ou encore « humide, eau ».

Reprenons au début :

Une pierre trouvée à Vaison-la-Romaine en 1840 et datée du IIè ou Ier siècle av. J.-C. portait l’inscription suivante :

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que l’on peut transcrire ainsi :

ΣΕΓΟΜΑΡΟΣ                                              segomaros

ΟΥΙΛΛΟΝΕΟΣ                                            ouilloneos

ΤΟΟΥΤΙΟΥΣ                                               tooutious

ΝΑΜΑΥΣΑΤΙΣ                                             namausatis

ΕΙΩPΟΥ ΒΗΑΗ-                                         eiorou   bele-

-ΣΑΜΙ ΣΟΣΙΝ                                              -sami  sosin

ΝΕΜΗΤΟΝ                                                  nemeton

que l’on s’accorde à traduire par : « Segomaros, fils de Villonos, citoyen de Nîmes, a dédié à Belisama ce lieu sacré ». Cette traduction entraîne plusieurs remarques :

  • segomaros, le nom du dédicataire, est suivi de la mention ouilloneos qu’il faut comprendre comme « fils de Villonos », formulation fréquemment rencontrée dans les épitaphes antiques, plutôt que comme « le Villonéen » pris comme une référence ethnique d’appartenance à un clan inconnu par ailleurs ;
  • on reconnaît dans tooutious le gaulois *touta/*teuta, « tribu, peuple » et dans namausatis le nom de la ville Nemausus, Nîmes : on traduit donc par « citoyen nîmois » ;
  • eiorou, bien attesté sous d’autres formes, signifie « dédier » ;
  • Belesami , nom de la déesse Belisama est bien attesté sur d’autres inscriptions  ;
  • sosin est l’ adjectif démonstratif « ce, cette » ;
  • nemeton : c’est « le sanctuaire » comme nous l’expliquait déjà  Venance Fortunat au VIè siècle à propos de Vernantes ( cf.plus bas ) dans une traduction en latin : loco nomine Vernemetis … quod quasi fanum ingens Gallica lingua refert ,« le nom de lieu Vernemetis signifie à peu près sanctuaire énorme en langue gauloise ».

L’attestation du nom de Nîmes en ΝΑΜΑΥΣΑΤΙΣ, Namausatis, que l’on voit ici a été suivie de peu par ΝΑΜΑΣΑΤ, Namasat, trouvé sur une monnaie gauloise. Ce ne sont pourtant pas ces formes, qui auraient évolué en Names ou Nâmes, qui sont à l’origine du nom de Nîmes, mais bien le nom Nεμαυσος ( Nemausos ) noté par Strabon. Quoi qu’il en soit, le radical est le même indo-européen *nam/ nem. ( cf. le billet précédent).

On peut aussi noter la référence à une citoyenneté nîmoise ce qui laisse supposer que Nemausus était déjà à cette époque une cité indépendante, détachée de la civitas des Volques arécomiques. Enfin, le fait que le texte soit écrit en gallo-grec montre bien l’influence encore importante à cette époque des Phocéens dans la Provence.

Plus que nemausus, la forme la plus prolifique en toponymie de ce mot gaulois est nemetum, «lieu sacré, sanctuaire », que l’on retrouve dans des noms aujourd’hui remplacés par d’autres.

C’est le cas d’Arras ( Pas-de-Calais ) que César appelait Nemetocenna au milieu du Ier siècle av. J.-C., composé de nemetum, donc, et du gaulois cenna, « pointe », en référence à celle formée par le confluent de la Scarpe et du Crinchon. Ce nom sera réduit chez Ptolémée au IIè siècle en Μέτακον et on trouvera Nemetacum au IIIè siècle, sur l’Itinéraire d’Antonin, avec le suffixe gaulois -aco. Ce sont finalement les Atrébates qui donneront leur nom à la cité  dès le IVè siècle : figé à l’ablatif dans Attrebatis  civitas en 674, le nom évoluera régulièrement en Arras en 1189.

C’est aussi le cas de l’ancien nom de Clermont-( Ferrand ) (Puy-de-Dôme) d’abord attesté Νεμωσσόϛ, Nemossos, chez Strabon en 7 av. J.-C. avec le suffixe méditerranéen –osso, puis Augustonemetum en 121, rappelant que la ville fut construite sous l’empereur Auguste entre 27 avant J.-C. et 14 après. On constate ici que le radical Nemos est légèrement différent de celui du dieu Nemausus éponyme de Nîmes bien qu’il s’agisse toujours d’une divinité topique à rapprocher d’autres divinités locales comme les Matris Nemetalis à Grenoble ( Isère ) ou les Nemetona en Allemagne et en Grande Bretagne. Après s’être appelée Arverni à la fin du IVè siècle du nom de la tribu des Arvernes, la ville deviendra Claremonte castro ( Chronique de Frédégaire en 768 ). Le latin clarus, « clair », a connu une évolution sémantique considérable, d’abord appliqué à la voix et aux sons, puis aux sensations visuelles, aux choses de l’esprit, etc. Il faut prendre ici le sens toponymique de l’ancien français cler, décrivant l’aspect « peu épais, serré ( d’une forêt ) » et de son dérivé clere, « clairière ». La montagne ainsi désignée était donc vide d’arbres.

Il convient d’ajouter à cette liste l’ancien nom de Spire ( Rhénanie-Palatinat en Allemagne) qui était Noviomagus nemetum soit le « nouveau marché du sanctuaire » dédié à la déesse Nemetona. C’est dans cette ville que se sont établis les Némètes après avoir traversé la Rhin. D’autres exemples existent aussi en Angleterre ( Nantwich, Cheshire, s’appelait Nametwihc en 1194, etc.),  en Espagne ( un nemetobriga, « pont du sanctuaire » a été identifié à Ourense en Galice, sur le chemin de Compostelle, etc. ) et quasiment partout où les Celtes s’étaient établis.

Les némétons celtes, construits en bois, quand ils n’ont pas été simplement détruits, ont la plupart du temps été progressivement remplacés par les fanums gallo-romains, puis par les chapelles ou églises chrétiennes, ce qui explique leur disparition dans la toponymie, même si les deux termes se chevaucheront dans le temps avant d’être balayés par l’anti paganisme.

Ce nemetum est malgré tout encore présent mais bien caché dans quelques toponymes français :

  • Senantes ( Eure-et-Loir ), attesté Senantae en 1028,  où se trouvent des vestiges d’un sanctuaire gaulois, est un ancien seno, « vieux », accompagné du pluriel de nemetum, « sanctuaire », ce qui laisse supposer qu’il y avait plusieurs sanctuaires. Au pied de la chapelle Sainte-Geneviève coule une source, la Fontaine de Coudray, objet de vénération pendant des générations et dont l’eau pure était réputée guérisseuse. La même origine explique le nom de l’homonyme Senantes dans l’Oise.
  • Vernantes ( Maine-et-L. ) est attesté Vernemeta sur une monnaie mérovingienne, pluriel du gaulois vernemeton, « grands sanctuaires », cf. la traduction du nom par Venance Fortunat donnée plus haut.
  • Arlempdes ( H.-Loire ) est à comprendre comme un are, « avant, devant »,  nemeton. Arnevieille, à Aniane dans l’Hérault, était appelée S. Maria de Arnempdis soit le même are-nemeton qui sera plus tard qualifié de « vieille ».
  • Nampont ( Somme ), noté Nempotei ( à lire Nempontei ) en 1127 est issu du même gaulois nemeton accompagné du roman pontem, « pont ». Nempont-Saint-Firmin (P.-de-C.), noté Nempons en 1095, a la même origine.
  • Nanterre ( Hauts-de-Seine ) est attestée Nemptudoro chez Grégoire de Tours en 575-94, nom composé de nemetum accompagné du gaulois duro, « place forte ».
  • Nonant ( Calvados ) et Nonant-le-Pin ( Orne ), donnés par X. Delamarre comme d’anciens *novionemeto ( novio, « nouveau » et nemeton ) mais dont nous ne connaissons pas les noms antérieurs à ceux de  1050 qui sont identiques aux noms actuels, sont peut-être tout simplement issus du nom de personne germanique Nonnan ( E. Nègre ) ou bien composés d’un nom de personne latin Nonnus accompagné du gaulois nantos, « vallée, ravin, torrent » ( Dauzat-Rostaing ).

Les Bretons ne sont pas en reste. Le même indo-européen *nem qui a donné le grec nemos et le latin nemus au sens de « bois, forêt » ainsi que le gaulois nemo de même sens avec la notion ultérieure de sacré, a donné le haut-breton nemet  au sens de « sanctuaire, temple » passé aujourd’hui à neved. On trouve ce dernier mot dans le nom du koat Neved, le « bois de Névet » à Kerlaz et à Plogonnec ( Finistère ) et dans la Grée-Nevet à Nivillac (Morbihan) où grée désigne un terrain pierreux et encre dans le nom d’un ruisseau, le Névet, qui coule dans le Finistère de Locronan à la baie de Douarnenez

Un bon exemple de l’importance des sanctuaires dans la société gauloise est donné par l’oppidum de Corrent, non loin de Clermont-Ferrand, qui aurait été la capitale des Arvernes du temps de leur indépendance.

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( voir le site officiel )

Ce n’est pas faute d’avoir cherché, mais je n’ai malheureusement trouvé aucune devinette à vous soumettre. Il se fait tard maintenant et je dois quitter mon écran…

Namaste .

PS : Lemonde.fr me prévient qu’une opération de maintenance m’empêchera d’écrire un billet et vous empêchera de commenter demain mercredi après-midi. Tout fout le camp, donc …

Nîmes et la romanité

Le temps printanier fort agréable, magnifié par une fort bienvenue mise au repos du mistral, était une véritable invitation à la balade : un petit tour dans la garrigue gardoise en début de matinée pour commencer puis une halte à Nîmes pour y découvrir le tout neuf musée de la Romanité, face aux arènes.

Le musée est à tous points de vue remarquable. Sa situation en plein centre ville face aux Arènes, à deux pas de la Maison Carrée ; son architecture moderne de bois, acier et verre ( Elizabeth de Portzamparc ) ; son agencement, son éclairage, ses animations virtuelles, ses animations didactiques ; la diversité impressionnante et le nombre considérable des pièces exposées … tout est fait pour satisfaire la curiosité du visiteur et lui procurer du plaisir. Nous y avons passé plus de trois heures sans avoir pu tout voir : plusieurs autres visites seront nécessaires… d’autant plus que le restaurant au deuxième étage avec vue panoramique sur les arènes vaut lui aussi le détour !

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Les arènes de Nîmes vues du musée de la Romanité

Une autre photo, prise du toit-terrasse, avec la tour Magne en point de mire :

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( De G. à D. : le clocher de l’église Saint-Paul, la Tour Magne, le dôme du lycée Alphonse-Daudet et les arènes )

Et maintenant un peu de toponymie, parce que c’est vous.

Le quatrième Gobelet de Vicarello, daté de 17 a. J.-C., nous donne la première attestation du nom de Nîmes sous la forme Nemauso. Ce nom sera repris une dizaine d’années plus tard par Strabon qui écrit Nεμαυσος ( Nemausos ). Ce nom rappelle évidemment celui de Nemours ( Seine-et-Marne ), attesté Nemausus en 840 dans un acte de Charles le Chauve.

Dans les deux cas, la ville antique est centrée sur une source sacrée. Dans les deux cas, on y trouve le radical gaulois *nem-, « sanctuaire », muni du suffixe gaulois –auso.

Pour Nemours, l’évolution du nom s’est faite avec l’accentuation latine sur la pénultième. Nemausus est passé à Nemors par rhotacisme ( le même qui a fait de velosus, « velu », notre « velours » ) dès le XIIè siècle et la graphie Nemours apparaît au début du XVIè siècle.

Pour Nîmes, l’évolution s’est faite avec l’accent gaulois sur l’antépénultième. Nemausus est passé à Nemosu puis, en occitan, à Nemse ( 1168 ) et Nems au début du XIIIè siècle. La forme française Nimes, attestée en 1357, est issue des formes latines tardives Nimis de la fin du XIè siècle. La graphie Nismes de 1370 est un croisement entre les formes provençale et française Nemse et Nimes, avec métathèse  du -ms- en -sm-. C’est cette forme Nisme qui a entraîné régulièrement la graphie actuelle Nîmes, officielle depuis 1801.

Reste à comprendre le sens précis du gaulois * nem-. Trois hypothèses  peuvent être évoquées, toutes faisant appel à une racine indo-européenne ( J. Pokorny, Dictionnaire des étymologies indo-européennes, Bern-München, 1959-69, 2 vol. ) :

  • nemetum signifierait « lieu sacré, sanctuaire », son sens initial étant plus probablement « bois sacré », les celtes vouant un culte aux arbres en général et à l’aulne en particulier. Il serait issu de l’indo-européen * nemos, « bois sacré ». (Xavier Delamarre, Dictionnaire de la langue gauloise, p. 233 – 234, Paris, 2003 ).
  • *nemo signifierait  « ciel ». Il se rattacherait à l’indo-européen *nem, « courber » — cf. la voûte céleste — qui aurait donné *nemeto (id., p. 234 – 235 ).
  • *nemo serait issu de l’indo-européen * nebh, « humide, eau », cf. les nombreux appellatifs signifiant nuage en grec, latin ( nebula ), germanique, celtique …  ( P-H. Billy, Dictionnaire des noms de lieux de France, p. 401, Paris, 2011 ).

Dans le cas qui nous intéresse, c’est sans doute le troisième étymon qu’il faut évoquer : il a été utilisé pour désigner la source sacrée, anciennement le Vistre dite aujourd’hui La Fontaine, vouée au dieu topique Nemausus  et aux « mères » Matres Nemausicae, comme en attestent plusieurs inscriptions trouvées sur place ( et visibles au musée ! ).

Le nom du Vistre, noté Vister en 941, est peut-être issu d’une variante vis- de vas- attesté au sens de source à Vaison-la-Romaine ( Vasio au IIè siècle) ou ves- attesté entre autres dans le nom de la Vésubie, affluent du Var, ou de la Vézère ( Visera en 889 ), affluent de la Dordogne.

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Le gaulois nemetum, au sens de sanctuaire, a produit d’autres toponymes comme, par exemple, le premier nom de Clermont-( Ferrand ) attesté au  Ier siècle av. J.-C., Augustonemetum, le « sanctuaire d’Auguste ». Un prochain billet  sera consacré à ce nemetum, ne vous précipitez pas !

Et je ne serais pas complet si je ne citais pas les Némètes, établis outre-Rhin à Noviomagus Nemetum ( le «  nouveau marché du sanctuaire » ), aujourd’hui Spire.

Vous attendiez une devinette … mais je suis en panne sèche (avec toutes ces sources, c’était bien la peine! ), l’écriture tardive de ce billet ayant pompé ( ahah ) toute mon énergie post-prandiale.

Il vous faudra attendre mardi, vous m’en voyez fort marri.

Redcliffe ( répàladev )

Bravo à TRS, TRA et LGF ( les trigrammes sont à la mode, dirait-on ) qui sont venus à bout de ma dernière devinette.

Il fallait trouver Redcliffe, une ville australienne située sur la péninsule du même nom dans l’État du Queensland.

Un dessin valant mieux qu’un long discours, Redcliffe c’est là :

Physical location map of Redcliffe.
Physical location map of Redcliffe.

Elle est devenue aujourd’hui une banlieue résidentielle de la capitale Brisbane.

Avant l’arrivée des Européens, la péninsule était occupée par les Ningyningy, une des trois tribus parmi les Undanbi. Ils appelaient cette région Kau-in-Kau-in, ce qui signifie « sang – sang », soit « rouge sang ». Il s’agit d’une référence à la terre rouge, la latérite, qui constitue une grande partie du sol.

Le premier Européen à aborder cette région fut Matthew Flinders le 17 juillet 1799 qui, arrivant par la mer dans la baie Moreton sera impressionné par la couleur rouge des falaises et donnera à la péninsule le nom de Red Cliffs Point, d’après red cliffs, « falaises rouges ».

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C’est l’explorateur  John Oxley qui convaincra le gouverneur Thomas Brisbane ( celui qui laissera son nom à la capitale du Queensland ), alors à la recherche d’un endroit pour accueillir un pénitencier, d’établir une colonie sur la péninsule, arguant  que l’approche par des navires y était particulièrement aisée. Le 13 septembre 1824, le lieutenant Henry Miller, accompagné de quatorze soldats, dont certains avec femme et enfants, et de vingt-neufs colons, fonda un premier établissement qui fut abandonné moins d’un an plus tard faute d’eau potable en quantité suffisante, de difficultés de mouillage pour les navires, de moustiques en trop grand nombre, etc. Les attaques incessantes des Ningyningy finirent par avoir raison de la bonne volonté des colons.

Le nouvel établissement se fit vingt-huit kilomètres plus au sud, sur les rives de la rivière Brisbane tandis que, abandonné et en ruines, le premier établissement fut appelé humpy bongs par les Aborigènes, soit « maisons abandonnées », un humpy désignant la case en bois temporaire qu’ils construisaient pour leurs propres besoins *. Ce nom est resté au quartier central de l’actuelle Redcliffe, Humpybong. Il faudra attendre 1860 pour qu’une nouvelle colonie d’agriculteurs soit installée et vingt ans de plus pour que la ville se développe.

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Les Indices

  • Les Bee Gees :

Nés dans l’île de Man puis installés à Manchester, les trois frères Gibb ont suivi leurs parents en Australie, d’abord à Redcliffe puis à Cribb Island.

Un seul mot sur les Bee Gees : c’est le plus bel ensemble vocal de la musique rock, pop, disco ( appelez ça comme vous voulez ). Et ça ne se discute pas.

  • Le tableau :

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Il s’agit des  Roches Rouges à Belle Ile, Finistère, huile sur toile de Maxime Maufra ( 1861 – 1918 ).

  • Le portrait :

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Vous aurez reconnu la reine Victoria, en l’honneur de qui fut baptisé le Queensland.

* oui, j’y ai pensé aussi.

Roussillon

C’est TRS qui, dans un commentaire sur le billet précédent, me fournit le sujet du billet de ce soir, à savoir le toponyme Roussillon.

Les communes qui portent ce nom ( Roussillon en Vaucluse et Isère, Roussillon-en-Morvan en  Saône-et-Loire ), celle  qui l’a comme déterminant ( Le Péage-de-Roussillon en Isère)  et Rossillon dans l’Ain ( qui est un ancien Roussillon ) doivent leur nom à un romain nommé Rosticelius dont le nom est muni du suffixe –onem.

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Le Roussillon, pays historique  du haut Moyen Âge, formé d’une partie de l’ancien diocèse d’Elne dans les Pyrénées-Orientales, dont le chef-lieu était Castel-Roussillon ( devenu Château-Roussillon, rattaché à Perpignan), est devenu province d’Ancien Régime, chef-lieu Perpignan.

Le nom du pays est attesté sous la forme Rossilione en 832. Ce nom est formé sur celui de la ville, Ruscino, attesté dès 17 av. J.-C. sous la forme Ruscinone sur la quatrième gobelet de Vicarello.

Ce même nom a été aussi donné au fleuve qui la baigne, la Têt, appelée ‘Ρoυσκíνων ( Rouskinôn ) par Strabon en 7 av. J.-C. et Ptolémée au milieu du IIè siècle, reprenant une source mentionnée par Polybe au IIè siècle av. J.-C.

En 914, le nom latin de la ville devient Castrum Rossilio  qui donnera le catalan Castel Rossilion en 1172. Le nom de la ville a été ainsi précédé par Castrum ou Castellum, « château », dès qu’elle est devenu capitale du pays ( pagus ).

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Ces choses-là étant posées, résumons en trois lignes l’histoire de la ville : le site primitif est occupé au Viè siècle par les Ibères. Deux siècles plus tard, les Grecs puis les Gaulois font sentir leur influence. La ville romaine est déjà établie sous Auguste, sans qu’on ne sache exactement depuis quand.

Des études linguistiques ont permis d’établir des liens entre la langue ibère et les langues d’Afrique du Nord, en particulier le berbère. Le cap Matifou près d’Alger ( Algérie ) était appelé Rusguniae colonia au IIIè siècle dans l’itinéraire d’Antonin. On décrit ce nom comme un composé hybride du phénicien rus, « cap » et du libyen aguni, « colline tombant dans la mer » ( en zouaoua, un dialecte berbère du Djurdjura, aguni signifie encore aujourd’hui « côte, coteau, colline »).

Château-Roussillon se trouve sur une hauteur dominant le cours actuel de la Têt et la plaine de Canet constituée des alluvions de la Têt ( dans l’Antiquité, la mer en était encore plus proche). Ruscino aurait donc la même étymologie que le Rusguniae algérien, avec cette fois le suffixe –one.

L’essentiel de ce qui vient d’être écrit trouve son origine dans le Dictionnaire des noms de lieux de France de Pierre-Henri Billy, éditions errance, Paris, 2011, mais d’autres étymologies ont été proposées :

— une origine purement ibère qui s’appuie sur le seul élément -ki- ( J. Coromines, Onomasticon Cataloniae, Barcelone, 1989-97 ) sans expliquer le reste ;

— une origine sémitique d’après rus, ros, « tête, sommet, cap, chef, capitale » accompagné d’un pré-celtique *kin- de sens inconnu ( E. Nègre, Toponymie générale de la France, Lib. Droz S.A., Genève, 1990) ;

— une origine basque mais sans assise scientifique ( Henri Guiter, Atlas linguistique des Pyrénées-Orientales , CNRS, 1966 ).

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Il est difficile de parler de Roussillon sans parler de …François Villon, et plus particulièrement de la Ballade finale de son Testament où il déclare à son propre sujet qu’il fut chassé comme un laquais à cause de ses amours :

Et je crois bien que pas n’en ment,
Car chassé fut comme un souillon
De ses amours haineusement,
Tant que, d’ici à Roussillon,
Brosse n’y a ne brossillon
Qui n’eût, ce dit-il sans mentir,
Un lambeau de son cotillon,
Quand de ce monde vout partir.

Au premier sens, le poète dit qu’il a été bien rossé et étrillé dans sa vie, ayant laissé des lambeaux de sa blouse à bien des brosses…

Au sens second, il nous apprend qu’il a tant fricoté avec les femmes qu’il n’y a aucun sexe féminin où il n’ait laissé un lambeau de chair. « D’ici à Roussillon » est en effet un calembour grivois sur le « roux sillon », la « fente perfide ( le poil roux est celui du diable … ) » et « brosse » est bien sûr la toison pubienne.

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Tout cela ne doit pas vous faire passer à côté de cet accord parfait entre vin et fromage :

un roquefort (  un Vieux Berger fera l’affaire ) accompagné d’ un muscat de Rivesaltes ( un domaine du Vieux Chêne par exemple ) que vous pourrez garder pour la tarte au citron. À la vôtre !

La devinette

Dans un pays lointain, il y a longtemps, une région était appelée « rouge sang » par ses habitants en raison de la couleur de son sol.

À leur tour, des colons, arrivés par mer, baptisèrent dans leur langue la région d’après la couleur de la terre.

Ils tentèrent de s’installer mais ne restèrent que huit mois, tant les conditions étaient peu favorables à l’endroit choisi ( quasi absence d’eau potable, moustiques ravageurs, mouillage difficile pour les navires, etc. ). Quand ils furent partis, les indigènes s’empressèrent de nommer l’endroit « maisons mortes ».

Ce n’était que partie remise : installés un peu plus loin dans un endroit bien plus propice, les colons bâtirent une ville qui prit le nom de la région, grandit et prospéra  et finit même par englober le premier établissement qui a conservé son nom indigène.

De quoi parlé-je ?

Colomb-Béchar ( répàladev )

Ma dernière devinette n’a pas connu un franc succès …

Il fallait trouver la ville algérienne de Béchar, en arabe بشار, anciennement Colomb-Béchar, chef-lieu de la wilaya qui porte son nom, située à 1 150 km au sud-ouest de la capitale Alger.

L’appellation arabe Béchar date semble-t-il du XVIIIè siècle et de l’envoi d’un messager, Béchir, « porteur de bonne nouvelle », par un sultan marocain  soucieux de se rendre compte des possibilités de colonisation de l’endroit. Une légende locale recueillie par Monsieur Abdelkader Hani raconte que le nom de Béchar viendrait du fait qu’un musulman, envoyé  par un Sultan reconnaître cette région entre le IXè et le XVè siècle, en aurait rapporté une outre pleine d’eau limpide, d’où le qualificatif tiré de la racine béchara, « donner la bonne nouvelle », qui lui aurait été attribué, ainsi qu’à l’oued et sa région.

Colomb- Béchart oued 11

Le ksar établi là resta anodin, un parmi d’autres, jusqu’à ce que l’action de résistance du cheikh Bouamama  et les troubles causés par des tribus filaliennes particulièrement turbulentes, aggravent la situation sur les confins algéro-marocains, ce qui conduisit  le général  Lyautey à intervenir et à installer des postes militaires au sud-ouest Algérien. En 1903, celui de Béchar reçut le nom de Colomb, premier officier à avoir fait une incursion dans la région dès 1870 : ce sera le premier pas vers la création de Colomb-Béchar. En 1905, le nom de Colomb Béchar entre dans l’usage et la petite localité reçoit la visite du gouverneur.

Les indices

  • la photo :

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Les fusées Véronique seront lancées depuis la base de Colomb-Béchar.

  • le portrait :

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Le futur maréchal Lyautey sera à l’ origine de Colomb-Béchar.

  • le tissu :

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Il fallait reconnaître une palmeraie comme celle de Colomb-Béchar.

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