Après les crémades et les usclades, les arsines et les arsures, je m’attaque aujourd’hui aux toponymes dont le nom est lié au verbe « brûler », soit les Brûlés, les Brûlis et d’autres plus rares. Si ce verbe évoque souvent des incendies criminels commis en tant de guerre, il rappelle le plus souvent en toponymie un essartage ou la destruction par le feu des herbes, broussailles ou arbustes qui empêchent de mettre une terre en culture et, plus rarement, un lieu exposé au soleil.
Étymologie
Le verbe apparait d’abord sous la forme bruller vers 1120, dont la seconde partie représente l’ancien français usler dérivé du latin ustulare (qui est à l’origine d’usclade). L’initiale br– a une origine controversée. Pour certains, il y aurait eu un croisement entre usler et l’ancien français bruir lui-même issu du francique *brojan, « brûler, griller, échauder » (cf. l’allemand bruhen , « infuser » ou Braten « faire griller ») – de la racine indo-européenne *bh(e)re, « bouillonner ». Pour d’autres, qui font la comparaison avec les verbes italiens brustolare ou abbrustolire, « griller, rôtir », le br– serait issu d’une base méditerranéenne * brusare dont est issu le verbe brucare, « brûler ». D’autres encore ont émis l’hypothèse d’une source commune entre les formes françaises et italiennes qui serait un verbe gaulois latinisé en *brusiare, très douteux faute de correspondant dans les langues celtiques. Enfin, P. Guiraud (Dictionnaire des étymologies obscures, Payot, 1982) fait venir « brûler » d’un verbe *bruscitulare supposé par l’italien brustolare, diminutif d’un *brusciare, « flamber avec de la bruyère », du latin bruscus, « buisson épineux, bruyère ». Séduisante en ce sens qu’elle est compatible avec le principal sens ancien de « brûler », qui est « écobuer, brûler les broussailles ou les herbes », cette hypothèse pêche par le fait qu’elle ne repose que sur des formes reconstituées.
« Brûlé, -e » a été adjectivé très tôt avec les mêmes valeurs que le verbe. « Brûlant, -ante » s’est employé dès le XIIè siècle et jusqu’au XVIIè pour « enflammé, embrasé » puis pour « très chaud, assez chaud pour brûler » en parlant aussi de l’atmosphère. « Brûlis », d’abord bruellëiz (vers 1170) désigne le défrichement par le feu et, par métonymie, l’étendue ainsi traitée. « Brûlerie », d’abord brullerie (1417) a d’abord désigné l’action de mettre le feu, sens qui n’est pas resté, tandis qu’au XVIIIè siècle, est apparu, par métonymie, le sens de distillerie d’eau-de-vie. On verra, dans le cours de l’article, que d’autres dérivés existent avec quelquefois des sens bien précis.
Les toponymes
Dans tout ce qui suit, les noms de communes seront écrits en orange foncé.
Brûlé, Brûle et Brûlet
Sans surprise, ce sont les toponymes formés sur le participe passé brûlé qui sont de loin les plus nombreux (au moins huit mille rien qu’en France métropolitaine ! ). La plupart d’entre eux, qu’ils soient au masculin (Le ou Les) Brûlé(s) ou au féminin (La ou Les) Brûlée(s), ne présentent pas grand intérêt : il s’agit le plus souvent de terres défrichées par le feu ou, plus rarement, d’incendies criminels provoqués par des guerres. Mes lecteurs les plus attentifs se souviennent peut-être qu’ « au XIIIè siècle, le duc de Bourgogne Eudes III avait fait bâtir une léproserie à Nuits-Saint-Georges (C.-d’Or), lors de l’affranchissement de la ville ; le lieu-dit Les Maladières garde le souvenir de ces bâtiments qui furent ravagés par un incendie lors des Guerres de Religion, comme le rappelle le lieu-dit voisin, Les Brûlées ». Cet exemple n’est bien sûr pas unique, comme en témoigne les dizaines de Maison Brûlée, de Château Brûlé, de Village Brûlé ou encore de Lieu Brûlé. On notera au passage que l’Histoire ne semble pas avoir retenu l’explication du qualificatif donné à Azay-le-Brûlé (D.-S.) – celle donnée par l’Office de tourisme, à savoir l’incendie du village par les Vikings au IVè siècle est à prendre avec des pincettes : le nom Villare ustum n’apparait en effet qu’au XIIIè siècle. Le nom d’Érize-la-Brûlée (Meuse) qui était Erisia au Xè siècle puis Erise-la-Bruleir en 1284, comme celui de Villiers-le-Brûlé (à Piney, Aube) témoignent d’un incendie au XIIè siècle tandis que celui de Villy-le-Brûlé (à Villy-le-Moutier, C.-d’Or – Villey-le-Brûlé en 1350) témoigne d’un incendie au XIVè siècle ; le nom de Marville-Moûtiers-Brûlé (E.-et-L. – Marville-Moustier-Bruslay en 1612) comme celui de Reims-la-Brûlée (Marne –Rainc la Bruslée en 1530) témoignent d’un incendie criminel lors des guerres de Religion.
Si le défrichement par le feu est bien à l’origine des centaines de Bois Brûlé, on rencontre aussi des arbres solitaires brûlés qui devaient servir de point de repère, d’où les nombreux Chêne Brûlé, Orme Brûlé, Hêtre Brûlé etc. On ajoutera les nombreux Champ Brûlé et Moulin Brûlé et on aura presque fait le tour…

Oui, j’ai aussi un gin
On s’amusera en rencontrant le Brûle Gueule à Gilhac-sur-Ormèze (Ardc.), le Brûle Cul à Bucey-lès-Gy (H.-Saône), le Ruisseau de Brûle-Choux à La Chapelle-aux-Choux [Sarthe – d’abord Cappella olerum (XIIIè siècle) puis Cappella caulium (XIVè siècle ) puis Val des Choux en 1624 doit bien son nom au chou] et le redondant Arcy Brûlé à Mayet (Sarthe), la Barbe-Brûlée à Cancale ( I.-et-V.), ainsi nommée semble-t-il à cause de nombreux feux de broussailles, la Cuisse Brûlée à Fuligny (Aube) etc. Les quatorze lieux-dits Brûlefer (dont la moitié en Bourgogne-Franche-Comté) indiquent l’ancienne présence d’un forgeron. Les quelques lieux-dits girondins Brûle-Sécaille désignaient les endroits où l’on brûlait les sarments de la vigne taillés (sécaille du latin secare) comme au lieu-dit Brûle-Javelle à Perrusson (I.-et-L.), avec javelle, « fagot d’échalas, de sarments de vigne ». Quant à la Fontaine Qui Brûle de Fismes (Marne), il s’agit d’une source d’eau chaude (c’est aussi l’autre nom, la Font que brulo, de la Fontaine Ardente iséroise vue dans le précédent billet).
On n’osera pas (trop) se réjouir de l’Église Brûlée de Lihons (Somme), du Brûlévêque de Landivy et de Saint-Mars-sur-Fûtaie (Mayenne – écrits en deux mots sur la carte d’état-major de 1820-66 et dans le Dictionnaire topographique de 1878) ni de l’Abbaye Brûlée d’Izel-les-Hameaux (P.-de.-C.) mais on pleurera sans vergogne les Vignes Brûlées de Chailly-en-Gâtinais (Loiret) et le Café Brûlé de Reignac-sur-Indre (I.-et-L., déjà connu sous ce nom en 1879). On s’interrogera sur le Brûlé du Nègre (Cad. Napo. 1837 et IGN) ou des Nègres (FANTOIR) à Chamadelle (Gir.).
On relève enfin quelques diminutifs comme le Brûlet (Montceaux, Ain etc.) ou la Brûlette (Brix, Manche etc.). On trouve également la variante orthographique Bruley (Normandie, Bourgogne-Franche-Comté etc.), devenue patronyme pour quelques La Bruleyre en Gironde. Cependant, Bruley (M.-et-M.) qui était Briviaricum en 836, Bruriacum en 1033 et Brurei en 1130 doit son nom au sobriquet gallo-romain Brevarius, « le bref» et suffixe –acum (le deuxième r de Brurei s’est dissimilé en l sous l’influence du premier).
La variante Brulez comme aux Champs Brûlez à Gignéville (Vosges) est beaucoup plus rare comme cette autre variante donnant les noms de La Brûlesse (Sèchebières, Loiret etc.) ou Les Brûlesses (Sigournais, Vendée).
Il conviendra toutefois de prendre garde aux faux amis que sont les toponymes écrits sans accent Brule(s) qui sont issus d’une variante de bruel, breuil, du gaulois brogilo, désignant « un bouquet d’arbres, un jeune taillis, un bord de rivière boisé ». Les choses seraient bien sûr trop simples s’il fallait se fier aux seuls accents : quelques toponymes sont simplement passés d’une étymologie selon brule à Brûlé par attraction paronymique, d’où l’importance de consulter les formes anciennes. Ainsi Brûlé à Seraucourt (Aisne) était-il Bruille en 1481 et Broeul en 1581, soit un « breuil » ; Brûle à Malzy (id.) était Bruisle en 1266 et Le Bruylle en 1339, tandis que Brûle à Vénérolles (id.) était fontaine du Brulle en 1632, de même étymologie. On s’abstiendra aussi de pleurer sur le Vieux Brûle à Fignières (Somme) qui, lui aussi, n’est qu’un ancien « breuil ».
Brûlis, Brûly, Brûlins et Brûleux.
Les toponymes issus de ce substantif sont nettement moins nombreux que les précédents. Ils sont généralement sans surprise, désignant généralement un espace de bois ou de bruyère détruit par le feu. Les plus représentés étant (Le ou Les) Brûlis suivis des Bois du Brûlis et des Champs du Brûlis. Il y a de Grands Brûlis et de Petits Brûlis. On rencontre ce type de toponymes principalement dans le Berry, en Sologne, dans les Ardennes, dans l’Aunis et en Saintonge. On remarque un Étang des Brûlis à Jouet-sur-Aubois (Cher) qui était l’estang neuf des Bruleis en 1500.
Il existe une forme féminine, à l’origine de noms comme La Brûlie à Quelaines-Saint-Gault, May. etc) ou Les Brulies (Azy, Cher etc.). Il existe une variante orthographique avec -y final du type Le ou Les Brûly(s), bien connus en Belgique, que l’on rencontre notamment en Bretagne, dans les Pays-de-la-Loire et dans le Grand-Est.
Sur ce « brûlis » a été formé le nom du brûlier, le garde forestier (Godefroy parle de garde-forêt) chargé de maîtriser le feu. Devenu nom de famille, il est à l’origine de quelques toponymes comme Le Brûlier (Brizeaux, Meuse etc.) ou, pour la maison forestière, La Brûlière (Moncy, Orne etc.) – pour ce dernier, parfois écrit sans accent, il peut s’agir d’une déformation de La Bruyère.
On ajoutera pour terminer les dérivés de brulin (« destruction par le feu » chez Godefroy) que le Pégorier (GTD*) définit comme « brûlage de l’herbe qui recouvre le sol » mais aussi comme « bois taillis sans valeur, bruyères arides », terme surtout employé en Normandie, qui rassemble les deux tiers des 330 toponymes répertoriés dans le FANTOIR, du type sans grande originalité (Le ou Les) Brûlin(s). Avec le même sens mais avec une graphie légèrement différente, on trouve une cinquantaine de Le ou Les Brûlain(s) dont la très grande majorité en Normandie et quelques uns en Bretagne, Pays-de-la-Loire etc. La commune de Brûlain (D.-S.) qui était Brulenc en 1244 et Brullent en 1258 se rattache sans doute à cette série (TGF*) même si on peut penser à un nom de femme germanique Berila accompagné du suffixe –ing (DENLF*).
La commune de Villers-Brûlin (P.-de-C.) ne doit rien au feu : d’abord Viler en 1182, elle a accompagné son nom de celui de Jehans Brovelins de Vilers pour devenir Vilers Brovelin au XIIIè siècle ; l’attraction paronymique a fait passer son nom à Villers-Bruslin en 1739. Le lieu-dit Le Brûlin à Drocourt (id.) doit son nom aux vestiges d’un cimetière par incinération du IIè siècle qui y ont été découverts (Dictionnaire topographique du Pas-de-Calais, Auguste de Loine, 1907).
En Franche-Comté principalement, mais débordant dans les Vosges, c’est le terme brûleux qui désigne le brûlis : on rencontre ainsi 85 lieux-dits (Au, Aux, Le ou Les) Brûleux
Brûlais, Brûlat, Brûlard et Brûlant
L’ancien français bruleis, « brûlé », est à l’origine du terme brulais désignant une « partie de forêt incendiée, de champ dont les herbes ont été brûlées pour améliorer le sol ». On le retrouve dans Les Brûlais, une commune d’Ille-et-Villaine et dans plus de 230 lieux-dits (La, Le ou Les) Brûlais tous en Bretagne ou dans les Pays-de-la-Loire (sauf deux en Normandie et un en Charente-Maritime) auxquels s’ajoutent moins de dix Le Brûlai et une vingtaine de La Brûlaie.
L’occitan brulat, « brûlé », est à l’origine d’une soixantaine de lieux-dits (Le ou Les) Brûlat(s) en Auvergne-Rhône-Alpes, Nouvelle-Aquitaine et Occitanie. La présence d’un lieu-dit Chez Brulat à Bussières (Loire) montre que le nom est devenu patronyme, d’où sa présence par exemple en Bretagne (Le Brûlat à La Chapelle-Fleurignè, I.-et-V.) ou dans le Grand-Est (Les Brûlats à Villenauxe-la-Grande, Aube). Le féminin Brulate – pour « la propriété d’un nommé Brulat » – se retrouve à moins de dix exemplaires en Bretagne et Centre-Val-de-Loire. Une autre forme féminine Brulatte est présente à quatre exemplaires seulement (deux en Savoie, une dans le Haut-Rhin et une en Mayenne). Il convient de se méfier sur l’étymologie de ces dernières puisque La Brûlatte (May.) était Bruereta en 1130 ce qui oriente vers la « petite bruyère » qui aurait subi l’attraction de « brûler ». Ça n’a pas empêché la commune d’adopter en 1999 un blason « d’argent à la tour de sable ouverte et ajourée du champ, enflammée de gueules, accostée de deux dagues du même ». Le feu est une référence à « l’incendie de la forêt qui a servi d’emplacement pour le village aux environs de 1200 », selon l’auteur du blason, – soit soixante-dix ans après le premier nom connu de la ville…

Ce blason est issu du site l’Armorial des villes et villages de France, avec l’aimable autorisation de son auteur, Daniel Juric.
La forme occitane augmentative avec le suffixe -às est à l’origine de toponymes du type (Las ou Les) Brûlas en Auvergne-Rhône-Alpes, Nouvelle-Aquitaine et Bourgogne-Franche-Comté. Là aussi, la présence de lieux-dits Chez Brûlas (Puy-Malsignat, Cr. ; Cottance, Loire) indique que le nom est devenu patronyme, d’où sa présence dans le Centre-Val-de-Loire et les Pays-de-la-Loire.
Le Pégorier (GTD*) mentionne le brûlard, « bois brûlé » en Saintonge. Étonnamment, on ne trouve aucun toponyme de ce type dans cette région. En tant que patronyme, avec le plus souvent une connotation péjorative d’incendiaire, Brulard est à l’origine d’une soixantaine de toponymes (Le ou Les) Brûlard(s) notamment en Bourgogne-Franche-Comté, Auvergne-Rhône-Alpes etc. On trouve également une dizaine de La ou Les Brulardière(s) en Normandie et Centre-Val-de-Loire mais une seule Brûlarderie (à Biou, M.-et-L.).
Le participe présent, avec le plus souvent le sens de « terre bien exposée au soleil », apparait à une soixantaine d’exemplaires, parfois seul dans Le, La ou Les Brûlant(e–s) mais le plus souvent accompagné comme dans Bois Brûlant(s), Champs Brûlants, Le Mont Brûlant etc. On rencontre également La Ville Brûlant à Saint-Sauvier (Allier) qui porte déjà ce nom en 1759 chez Cassini (le domaine fut-il victime d’un incendie ?) et on ne résiste pas à mentionner le Trou Brûlant à Écordal (Ardennes), qui ne semble exister que dans le fichier FANTOIR.
Enfin, Le Brûlage n’apparait qu’à cinq exemplaires dans le Loir-et-Cher et la Sarthe, accompagnés du Petit Cloteau des Brûlages (Avessé, Sarthe), qui n’est vraiment pas très grand puisque Cloteau est déjà un « petit enclos près de la maison » (GTD*) – si ça se trouve, ce n’était que la cabane au fond du jardin où on brûlait de l’encens.
*Les abréviations en gras suivies d’un astérisque renvoient à la bibliographie du blog, accessible par le lien en haut de la colonne de droite.
PS : Je n’en ai pas fini avec les toponymes liés au verbe « brûler » : la deuxième partie de ce billet, déjà très long, sera publiée la semaine prochaine.

La devinette
Il vous faudra trouver un toponyme de France métropolitaine qui aurait pu trouver sa place dans le billet du jour.
Il est situé dans une commune dont le nom est un hagiotoponyme plutôt gai accompagné d’un mot désignant son couvert végétal.
Le bureau centralisateur du canton doit son nom à celui d’un Gaulois ou Gallo-romain plutôt grand suffixé sans grande surprise et accompagné d’un mot décrivant l’austérité de son environnement.
Le chef-lieu d’arrondissement doit le sien à celui d’un Gaulois plutôt vagabond suffixé d’une autre façon.
Le nom des Gaulois qui vivaient là montre qu’ils s’étaient éloignés de leur origine.
Il vous faut un indice ?
Bon. Comme je ne suis ni un saint ni ne fais dans la dentelle, je vous propose celui-ci :

Réponse attendue chez leveto@sfr.fr