Les auteurs médiévaux férus d’histoire naturelle classaient la taupe parmi les vers (vermes), larves, insectes et petits rongeurs : c’était un animal peu apprécié, considéré comme un ennemi des cultures. On raconte ainsi, dans le Forez, que les fées s´étant révoltées contre Dieu, furent changées en taupes et condamnées à ne jamais voir le jour. Les pattes de la taupe ressemblent à de petites mains, ce qui, selon le peuple, prouve bien la vérité de cette métamorphose (Louis-Pierre Gras, Dictionnaire du patois forézien, 1863)
On reconnaissait toutefois à la taupe quelques vertus. Elle faisait déjà partie de l’arsenal thérapeutique de Pline et, au Moyen Âge, on l’utilisait pour soigner l’épilepsie, les problèmes cutanés et les ulcères et, donc, la lèpre (oui, voilà pourquoi on parle de la taupe aujourd’hui !). Selon une tradition populaire, un collier de dents de taupe porté autour du cou aurait la capacité de protéger contre les maux de dents des enfants. Plusieurs légendes européennes vantent son caractère bénéfique pour la santé, accompagnant les hommes de bienfaits, de bonheur, d’amour et de richesse (Maurice Fleurent, « Les taupes, les hommes et les dieux », dans L’homme et l’animal. Premier colloque d’ethnozoologie. Institut International d’Ethnosciences, 1975).

Talpa cent balles
Étymologie
Le latin vulgaire talpa, attesté chez Varron (116 av. J.-C. – 27 av. J.-C.), est à l’origine du français « taupe ». Talpa était du genre masculin (cf. le catalan talp et l’espagnol topo) et est devenu féminin sous l’influence des mots en –a. Étymologiquement, ce mot serait d’origine prélatine, peut-être issu de la racine *tala, « terre ». Phonétiquement, talpa a évolué dans deux directions : les consonnes sourdes t et p ont été conservées pour donner le français « taupe », tandis qu’elles ont été modifiées en consonnes sonores d et b pour donner d’abord le latin vulgaire darpus puis le bas-latin darbo, darbonis d’où est issu l’occitan darbòn – qui a gardé le genre masculin.
Étant donné que les toponymes issus de darbon ne se rencontrent que dans un grand Sud-Est (Franche-Comté, Alpes, Provence et est du Massif Central) et que ce terme ne se retrouve dans aucune langue celtique, certains auteurs (NLEF*) lui attribuent une origine ligure.

Taupe 50
Tauoponymie
La présence de la taupe dans la toponymie n’est jamais tout à fait certaine, puisque la plupart des dérivés de taupe ou darbon se retrouvent également dans des noms de famille bien attestés qui ont pu, à leur tour, devenir toponymes. Le sens de ces patronymes (Taupin, Taupeau … Darbon, Darboux …) est difficile à déterminer. Il n’est en effet pas sûr que le Moyen Âge ait été sensible à la mauvaise vue de l’animal, au point d’en faire un sobriquet pour un individu à la vue basse : l’expression « myope comme une taupe », par exemple, n’est attestée que depuis 1579. Peut-être est-il préférable d’y voir un surnom pour un homme petit et aux proportions disharmonieuses, comme pour l’occitan taupet moderne ou pour un individu à la peau foncée voire noire (negro coumo un darboun écrit F. Mistral) ou bien encore pour celui qui fait des menées souterraines. Par ailleurs, certains dérivés lexicaux de taupe ou darbon renvoient aussi fréquemment à l’idée de « petite élévation de terre formée par la taupe » d’où le sens secondaire de « monticule de terre » que l’on peut donner à certains de ces toponymes. C’est par exemple ce sens que donne le Littré à taupinée ou taulpinière, en ajoutant que Rabelais y voyait une « petite maison de campagne basse et sans apparence ».
Il ne sera pas question ici de passer en revue tous les toponymes dérivés de taupe ou darbon, mais d’en découvrir les formes principales et quelques cas particuliers intéressants.
Taupe
Seul, l’animal se rencontre dans quelques lieux-dits du type La ou Les Taupe(s) dans la Sarthe (p. ex. à Vibraye, La Grande Taulpe en 1557), du Cher (p.ex. à Nérondes) et de la Côte-d’Or (p. ex. à Pommard ou Chambolle-Musigny), région où il peut y avoir confusion avec toppe, « lieu en friche». On en trouve également en Haute-Loire (p.ex. à Sainte-Florine), dans la Nièvre (p.ex. à Mhère), le Morbihan (p.ex. à Ploërmel) etc. On signalera la Mine de la Taupe, une ancienne houillère de Vézézoux dont on apprend par le Dictionnaire topographique de la Haute-Loire (A. Chassaing, 1907) qu’elle a été « découverte en 1774 par les souterrains d’une taupe ».
Les toponymes du type La ou Les Taupière(s), au nombre d’une cinquantaine principalement en Bourgogne-Franche-Comté (C.-d’Or, S.-et-L. …) sont probablement en lien avec les taupes : Les Taupières à Cuzy ou Issy-l’Évêque (S.-et-L.), La Taupière à Mesnay (Jura) etc. sont sans doute des terrains creusés par les taupes ou des lieux où étaient installés des pièges à taupes, un des sens donnés à « taupière ». On leur ajoutera une vingtaine de La ou Les Tauperi(e)s en Normandie et Pays-de-la-Loire.
Les toponymes du type Taupinière, Taupinerie ou encore Taupelière sont vraisemblablement issus de noms de famille Taupin et Taupel, bien attestés dans les régions concernées : la Taupinière à Bourges (Cher, La Tupinière en 1463), la Taupinière à Congé-sur-Orne (Sarthe, la Toupinière en 1874), Les Taupinières (Carquefou, L.-A.), la Taupinerie (Héric, L.-A.), la Taupelière à Secondigny (D.-S., Taupeleria au XIIè siècle) etc.
On mentionnera quelques autres noms plus rares comme Talpas à Bourg-de-Visa (T.et-G.), La Talpière à Saint-Pierre-de-Curtine (Sav.), Las Talpos à Limoux (Aude) etc.
Darbon
On ne sera pas étonné que, s’agissant d’un mot de deux syllabes, l’occitan darbòn ait de nombreuses variantes. F. Mistral (TDF*) signale ainsi darboun et darbou, derboun et derbou, mais aussi des formes avec métathèse comme draboun ou dreboun. Les dérivés sont tout aussi nombreux comme les collectifs darbounièro et derbounièro, darboussièro, darboussilho etc. Là aussi, les patronymes sont nombreux : Darbon, Darbou, Darboux, Darbous etc. et peuvent être à l’origine de toponymes. Il conviendra toutefois de se méfier pour Darbon qui peut également être une agglutination pour d’Arbon, nom qui a pu être donné à un individu originaire de la commune d’Arbon en Haute-Garonne. Même remarque pour Darbonne qui peut désigner un individu originaire d’Arbonne (S.-et-M.).
Le nom de Darbonnay, commune du Jura, a été interprété par Dauzat & Rostaing comme un « lieu infesté par les taupes ». Mais les formes anciennes données par Alphonse Rousset (Dictionnaire géographique, historique et statistique de la Franche-Comté, Besançon, 1853), Arboniacum, Arbonia et Arbon, hélas ni datées ni sourcées, si elles sont sincères, orientent plutôt vers un nom de domaine gallo-romain formé avec le nom d’homme Arbonius ou Albinius et suffixe –acum ou bien sur un dérivé de la racine -*alb rappelant la blancheur du terrain argilo-calcaire (G. Taverdet, Noms de lieux du Jura, Association bourguignonne de dialectologie et d’onomastique, Dijon, 1984). Le même doute existe pour le lieu-dit Darbonnay à Ambronay (Ain) dont la forme Darbonay de 1424 ne permet pas de trancher entre le sens de taupinière, monticule de terre ou le nom d’homme. On rapprochera de ces noms les dérivés collectifs Darbonnet (Thénésol, Sav., Arcens, Ardc. etc.) ou Darbonet (Leyssard, Ain) sans oublier qu’il peut aussi s’agir d’un nom d’homme Darbonnet, plusieurs fois attesté dans les cartulaires médiévaux.
En micro-toponymie, on rencontre des formes simples comme Darbon (Cazères, H.-G., Le Breuil, Allier etc.), Darbou (Pechbonnieu, H.-G. etc.), Darboux (Laborel, Dr. etc.) ainsi que la forme avec métathèse les Drabons (Villard-sur-Doron, Sav.), mais aussi Derbou (Taulignan, Vauc. etc.), les Derbons (Luz-la-Croix-Haute, Dr. etc.), Derboux (Mondragon, Vauc.) etc.
On trouve également des noms collectifs comme Darbonnières à Saint-Just-Chaleyssin (Is.), la Darbonnière à Saint-André-d’Huiriat (Ain), Darboussille à Fontvieille (B.-du-R., cf. darboussilho donné par Mistral), Darbousset à Bourg-Saint-Andéol (Ardc.) etc. Avec d’autres suffixes apparaissent d’autres noms collectifs comme les Darbounoux à Raucoules (H.-L.), Darbounouse à la Chapelle-en-Vercors (Dr. –Darbonnosa au XVème siècle), Derbounouse à Bouvante (Dr.) les Darboussèdes à Toulon (Var), des augmentatifs comme Darboussas à Tharaux (Gard) ou encore des diminutifs comme Darbounelles à Saint-Siffret (Gard).
Mention particulière pour les noms comme la Darboussière à La Seyne-sur-Mer (Var) ou les Darboussières à Lagorce (Ardc.) qui peuvent faire référence, plutôt qu’à la taupe elle-même, à la plante nommée en occitan darbossièra, soit la stramoine (Datura stramonium), censée éloigner les taupes (GTD* et TP*).
*Les abréviations en gras suivies d’un astérisque renvoient à la bibliographie du blog, accessible par le lien en haut de la colonne de droite.

La devinette
Il vous faudra trouver un lieu-dit de France métropolitaine lié à un des mots du jour.
La commune porte un nom signifiant que certains animaux s’y rassemblaient en grand nombre. Ce nom est complété depuis peu par celui de la région.
Les différentes hypothèses expliquant le nom du bureau centralisateur du canton, une ville fleurie qui s’en remet totalement à Dieu, ont fait l’objet d’un billet sur ce blog.
Le canton ?
L’arrondissement ?

Réponse attendue chez leveto@sfr.fr





■ le sanglier devait faire penser aux Cadurques dont le nom est issu du celtique cato-turco, « sanglier de combat » (cf.
■ une petite colline pour le nom de Monteils.
■ ce portrait de la reine 



Avec le suffixe –ière, ont été formés près d’un demi millier de noms du type (La ou Les) Maladière(s), principalement en Bourgogne-Franche-Comté, Auvergne-Rhône-Alpes et dans le Grand Est. On citera La Maladière, nom d’un quartier de Dijon (C.-d’Or) et de Valence (Dr.), La Maladière à Ucel (Ardc.), une léproserie qui a reçu des pensionnaires jusqu’au début du XVIIè siècle, La Maladière à Saint-Péray ‘Ardc.) construite en 1454 par Mathieu Valay dit le lépreux de Toulaud, Les Maladières à Beaune (C.-d’Or), où une léproserie avait été édifiée, au XIIIè siècle, à l’initiative du duc de Bourgogne Eudes III, leproseria Belnensis, « la léproserie de Beaune », citée en 1230 dans le Cartulaire de Citeaux – mais tous les bâtiments ont été détruits au début du XVIIIè siècle : seul le toponyme en garde la mémoire. Le même duc avait fait bâtir une autre léproserie à Nuits-Saint-Georges (id.), lors de l’affranchissement de la ville ; le lieu-dit Les Maladières garde le souvenir de ces bâtiments qui furent ravagés par un incendie lors des Guerres de Religion, comme le rappelle le lieu-dit voisin, Les Brûlées.




■ Il fallait reconnaître Agnan, le condisciple à lunettes du Petit Nicolas, qui porte le nom de l’évêque éponyme de Saint-Aignan.
■ le druide Panoramix partant à la cueillette du gui dans la forêt des Carnutes.








Gerzeau est l’autre nom que l’on donne à la nielle des blés (Agrostemma githago), principalement dans le Centre et l’Ouest, où on trouve les variantes gerziau (Mayenne) et jarzeau (Oléron), sans oublier le jargeau québecois.