Maître Renard

Habitant bien connu mais quelque peu mal aimé de nos campagnes, le renard a, comme le loup ou le blaireau, laissé sa trace dans la toponymie.

Le reanrd, gravure de Buffon ( Histoire naturelle )

On ne compte plus les micro-toponymes du type La Renardière ( Ain, Ch.-M., E.-et-L., Gir., I.et-V., etc. ) ou Les Renardières (Loiret, M.-et-L., May., etc.) qui peuvent toutefois être facilement confondus avec le nom de famille également très fréquent. On retrouve sans ambiguïté ce dernier dans les noms du type Chez Renard ( Char., Char.-M., Vienne, etc. ), Bois Renard ( Char., Deux-Sèvres, Vienne, etc), Château Renard (Sarthe, Vendée), Moulin Renard ( L.et-G.), etc. Notons en outre un curieux Bœuf Renard ( à Saint-Cyr-en-Pail, Mayenne), des Queues de Renard ( à Carsac-de-Gurson, Dord. ), un Bois de Pète-Renard (à St-Médard, Char.) et un mignon Renardou (à St-Hilaire-d’Estissac ( Dord.).

Comme chacun sait, renard est l’emploi comme nom commun de Renart, nom propre d’origine germanique ( francique Raginhard, « conseil ( ragin ) dur ( hard) ») rendu célèbre par le Roman de Renart du XIIIè siècle. Avant cela, on connaissait le goupil ( du latin vulpiculus, diminutif de vulpes ), dont il subsiste quelques vestiges en toponymie comme à Goupillières ( Yvelines, Seine-Mar.), Goupillières ( Calv., Gopilleriae en 1198 ) ou encore Goupillières ( Eure, Vulpilleres au XIIè siècle). Les micro-toponymes du même type sont là aussi innombrables, complétés par des Goupil(s) ( mais aussi des Chez Goupil, Cour Goupil, etc.), des Goupillerie(s), etc.

L’oïl werpil, verpil est à l’origine de Verpillières dans l’Aube ( Vulpelerie en 1101) et dans la Somme ( Velpilleur en 1167). L’équivalent franco-provençal vualpelira se retrouve à La Verpillière ( Isère, Vulpilleri au XIIè siècle) et à La Vulpillière ( à Magland, H.-Sav.)

L’occitan volp ( du latin vulpes ) se retrouve dans le déterminant de Saint-Germain-Lavolps ( Corrèze), à Lavoust ( à Meilhac, Haute-Vienne, noté de Vulpe au XIIè siècle), à Voupe ( à Chatuzange-le-Goubet, Drôme, noté mansus de Vulpa en 1165 ), aux Vouppes ( à Besayes, Drôme ), à La Volpilière ( à La Chapelle-Geneste, H.-Loire, noté Volpilieras en 1235) et à La Vulpillière ( à Magland, H.-Sav.). De la même étymologie, on trouve la corse Vulpajola ( vulpes et double suffixe –areola ).

La devinette

Mal compris lors de sa traduction, le nom d’une rue d’une préfecture française qui rendait hommage à un certain sieur Renard fait aujourd’hui référence à … un poisson !

De quelle rue s’agit-il ?

Gare ! Voici un indice !

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Rue du Petit-Cocquempot ( répàladev)

Personne n’a trouvé la rue-mystère « qui doit son nom à une cible pour tireur » ( cf. ici pour la question ainsi qu’ici et pour les indices ). Il est donc temps de dévoiler la solution !

Il fallait trouver la rue du Petit-Cocquempot de Montreuil (P.-de-C.).

Ce nom ne fait pas référence à une auberge dont l’enseigne aurait été un coq ni à la célèbre poule au pot d’Henri IV.

Il s’agissait d’un oiseau empaillé, généralement un coq, fiché sur une perche et qui servait de cible aux arbalétriers, un genre de papegai, donc. Le coq, empaillé faut-il le rappeler, était empalé, c’est à dire mis en pal ou en paul : voilà donc le « coq-en-paul ». Quand ce dernier mot ne fut plus très bien compris et tandis qu’on connaissait fort bien la « poule au pot », on eut vite fait d’inventer le « coq-en-pot » devenu Cocquempot !

C’est ce que nous raconte ( en note de bas de page ) Albéric de Calonne dans son Histoire des abbayes de Dommartin et de Saint- André-aux-Bois (1875)

Pour lever tout doute sur cette étymologie qui pourrait paraître fabriquée de toutes pièces, on voit, sur ce plan des enceintes moyenâgeuse de Montreuil, au n°13 ( page 166 ), le terrain dit des Arbalétriers, où se situe aujourd’hui la rue du Petit-Cocquempot

Il y eut naguère à Montreuil une rue du Grand-Cocquempot qui prit le nom du Général Potez après son décès en 1933 ; seule reste donc aujourd’hui la rue du Petit-Cocquempot.

Ce quartier, où se déroulaient régulièrement des entrainements et des concours d’arbalétriers finit par acquérir une telle notoriété qu’une famille de la ville en prit le nom. Un de ses membres devint fonctionnaire royal.

Avec d’autres orthographes comme Cockempot, Cockenpot, Coquempot etc. ce patronyme est encore présent dans le Pas-de-Calais, le Nord, les Ardennes, etc.

Les indices

■ la recette royale : il s’agissait bien sûr d’une allusion à la « poule au pot » mise à l’honneur par Henri IV, roi de France et de Navarre.

■ le poulet rôti : le choix d’un poulet mis à rôtir à la verticale était là pour aiguiller vers la mise en pal.

On trouve mention de cette rue et de l’origine de son nom dans l’ouvrage de Bernard C.Galey intitulé Nom de Lieu ! ( éd. le cherche midi, 2004).

L’indice du mardi 11/06/2019

La paréa vidéotopiste étant restée muette depuis ma relance à propos de cette rue qui porte le nom d’une cible pour tireurs, je vous propose un indice étymologique, c’est-à-dire reflétant le sens originel du mot à trouver :

ne tenez bien sûr pas compte du nom de la marque!

Et je précise qu’à ma connaissance, l’explication historique du nom de cette rue ne se trouve que dans un seul ouvrage disponible en ligne mais on la trouve aussi dans un livre disponible sur mes étagères.

N’en jetez plus !

Ma journée d’hier ayant un peu débordé de mon emploi du temps habituel, je me suis trouvé fort dépourvu lorsque l’heure fut venue d’écrire un billet de blog et sa devinette associée. Las! Je n’eus d’autre solution que de fouiller dans la chemise cartonnée où je serre quelques feuillets dépareillés sur lesquels je note, quand elles viennent, des idées dont je me dis que peut être un jour je leur trouverai quelque utilité. J’en ai trouvé qui me semblaient constituer une triplette convenable pour faire patienter mes lecteurs. Tout en me félicitant de ce sens de l’anticipation dont je fais preuve en toutes circonstances qui me fait conserver ce que d’aucuns jetteraient sans réfléchir en m’accompagnant souvent de cette exclamation que mon entourage me reproche en général à mauvais escient : « On ne sait jamais, ça peut toujours servir ! », tout en me félicitant, donc, je me mis à les recopier sans me poser plus de questions. Enfin, l’esprit tranquille, avec cette même savoureuse satisfaction du devoir accompli que celle qui saisit le berger ayant rassemblé son troupeau à la nuit tombante, je pus alors me mettre au lit où je dormis du sommeil du juste.

Jusqu’à ce matin.

Ce matin où un de mes lecteurs qui fait rien qu’à m’embêter, TRS, m’a donné une réponse inattendue à la première de ces trois questions. Je fus alors bien obligé de constater que mes questions avaient sans doute été rédigées un peu trop vite : il pourrait y avoir plusieurs bonnes réponses à chacune des questions. J’espérais me tromper, la suite me prouva que non. Complétée par TRS lui-même, enrichie par TRA et Un Intrus puis par LGF, la liste des bonnes réponses s’est allongée au fil de la journée, au point où je me vois obligé de siffler maintenant la fin de la récréation.

Voici donc ces solutions :

■ une cible pour des tireurs :

  • Papegai: autrement orthographié papegaut, papegault, etc. « Oiseau de carton ou de bois peint placé au bout d’une perche pour servir de cible au tir à l’arc ou à l’arbalète.» ( Acad.). Il existe une rue du Papegault à Rennes. ( TRS, Un Intrus, LGF ).
  • Bersaut : autrement orthographié beursaut, beursault, etc. « Cible pour le tir de l’arc ou de l’arbalète » ( dmf ). Il existe une rue des Bersaults à Bousbecque (Nord) et une rue Bersault à Vailly-sur-Aisne ( Aisne) ( TRS, LGF).
  • Cible : avenue de la Cible à Aix-en-Provence, rue de la Cible à Ille-sur-Têt (P.O.) et à Angoulême (Char.) (TRA).
  • Blason : en archerie, une cible s’appelle aussi « blason » mais rien ne dit que les nombreuses rue du Blason lui doivent leur nom. ( TRA ).
  • Tir au Pigeon : de très nombreuses rues portent ce nom comme à Berck (P.-de-C.), Aix-les-Bains ( Sav.), Neuvecelle (H.-Sav.), etc. ( TRA ).
  • Quintaine : « poteau fiché en terre et auquel était suspendu un écu, contre lequel on s’exerçait au maniement de la lance ». Il ne s’agissait pas, à proprement parler d’une cible pour tireurs, mais, bon, tant qu’on y est … Il existe une rue de la Quintaine à Rennes ( I.et-V.), à Montargis (Loiret),  une rue des Quintaines à Romorantin ( L.et-C.), etc … ( TRA ).

■ un dragon en osier :

  • Graoully : parfois écrit Graouli, Graouilly, Graouilli ou Graully  « C’était une effigie monstrueuse, ridicule, hideuse et terrible aux petits enfants, ayant les yeux plus grands que le ventre, et la tête plus grosse que tout le reste du corps, avec amples, larges et horrifiques mâchoires bien endentelées, tant au-dessus comme au-dessous, lesquelles, avec l’engin d’une petite corde cachée dedans le bâton doré, l’on faisait l’une contre l’autre terrifiquement cliqueter, comme à Metz l’on fait du dragon de saint Clément.»  ( Rabelais, Quart-Livre). Il a sa rue à Metz et à Woopy ( Mos.) ( TRA, LGF )
  • Bailla ou Grand Bailla : Le Grand Bailla est un dragon qui fait l’objet de processions. La tradition datant du Moyen Age est aujourd’hui ressuscitée dans la ville de Reims ( Marne ) et au Châtelet-sur-Retourne ( Ardennes) où il a sa rue. ( TRS, Un Intrus ).
  • la Tarasque de Tarascon comme la Gargouille de Rouen, même si elles ont pu être représentées par des mannequins en osier, ont peu à voir avec des dragons ( TRA ).

une porte pour les vaches :

  • Vacheresse : Godefroy fait de « vacheresse » un adjectif et donne la porte vacheresse comme exemple. on trouve une rue de la Vacheresse à Gometz-la-Ville ( Essonne), une rue Vacheresse à Lagny-sur-Marne (S.et-M.) et une rue de Vacheresse à Mittainville ( Yv.) ( TRA ).
  • Bachère : « Dans la Marche limousine, on trouve d’autres termes : entre les poutrelles, un espace d’environ 0,30 m pour le passage de la tête des animaux se nomme Bachèrë ou Coluère » ( à lire ici ). Il ne s’agit donc pas à proprement parler d’une « porte ». On trouve une rue des Bachères à Sambreville … en Belgique, mais pas en Limousin. ( TRS ).
  • Barbacane : « Ouvrage extérieur de fortification en maçonnerie ou en bois, percé de meurtrières, protégeant un point important, tel qu’un pont, une route, un passage, une porte.» Étymologie : de l’arabe vulgaire b-al-baqára, altération du classique bāb-al-báquara, proprement « porte pour les vaches » (parce que la barbacane protégeait une enceinte intermédiaire entre cette fortification et la muraille principale où les assiégés gardaient le bétail). On trouve une rue Barbacane à Carcassonne (Aude) et, avec une altération de l’orthographe, une rue Barbecane à Périgueux ( Dord.) et d’autres. ( Un Intrus )

■ mes solutions :

j’avais noté sur mes petits papiers la rue Bailla de Reims et la rue Barbecane de Carcassonne. Mes lecteurs en ont trouvé d’autres, bravo ! Mais de toutes façons, je m’en fous : j’ai passé une bonne nuit !

« Ah! Mais attendez! », m’interpelez-vous de derrière votre écran ( ne mentez pas, je le sais !), « et votre cible pour tireurs ? ». Ah ! Vous avez mille fois raison, personne n’a trouvé celle-là. Tout était perdu, donc, fors l’honneur !

Il va vous falloir chercher encore, sachant que :

  • datant du Moyen Âge, le nom, en trois mots à l’origine, a été incompris et mis en un seul mot à peu près compréhensible ;
  • une recette royale n’est sans doute pas étrangère à la nouvelle appellation ;
  • la rue et le quartier qui portent ce nom étaient devenus si célèbres qu’une famille de la ville en prit le nom, patronyme toujours vivant de nos jours.

Interlude

■ Quelle rue doit son nom à une cible pour tireurs ?

Mise à jour du 10/06/2019 : mon fidèle lecteur de Carpentras d’Isarie, encore lui!, me propose une réponse convenable à cette question, mais qui n’est pas celle que j’attendais : il y a donc deux bonnes réponses à trouver !

■ Quelle rue doit son nom à un dragon en osier ?

■ Quelle rue doit son nom à une porte pour les vaches ?

Il ne s’agit pas d’enseignes ni de métaphores mais bien de choses dont le nom a été aujourd’hui oublié et a pu être modifié.

Chacune de ces rues se trouve dans deux communes françaises métropolitaines différentes*.

*et peut-être plus, mais je n’ai pas eu le temps de beaucoup chercher…

Vasgovie ou Wasgau ( répàladev)

TRS a rejoint TRA sur le podium des « solutionneurs » de ma dernière devinette. Les autres s’en sont approchés et Un Intrus est allé jusqu’à tutoyer le dieu sans aller plus loin à l’heure où j’écris ces lignes.

Il fallait trouver la Vasgovie une petite région à cheval sur la frontière franco-allemande dans les Vosges du Nord — départements de la Moselle et du Bas-Rhin — et dans le sud du Palatinat en Allemagne où elle est appelée Wasgau, comme sur cette carte :

L’hypothèse la plus souvent retenue pour expliquer l’origine du nom Wasgau est celle qui fait référence au dieu tutélaire celte des Vosges, le dieu de la chasse en forêt que les Romains ont incorporé à leur panthéon sous le nom de Vosegus. Ils parlaient ainsi des Vosegus mons ( les montagnes de Vosegus ) et de la Vosegus silva ( la forêt de Vosegus ) dont sont issues les formes latines Wasacus, Vosagum, Vosegus ou Vosagus et, de là, le moyen haut allemand Wasigen puis Wasgen.

C’est de cette dernière forme qu’on peut déduire celles plus tardives Wasgenwald, ( avec wald, « forêt», pour désigner du XIIè au XVIIIè siècle l’ensemble des forêts régaliennes ou impériales des Vosges ) et Wasgengau simplifié en Wasgau ( avec gau désignant un petit pays mis en valeur et bien administré).

La latinisation du nom Wasgau a donné Vasgovia devenu le français Vasgovie, comme Aargau a donné Argovia devenu Argovie ( pays de l’Aar ) ou Thurgau a donné Thurgovia devenu Thurgovie ( pays de la Thur, qui m’a été proposé comme solution par TRS en imaginant un lien avec le dieu Thor tandis que le nom de la Thur provient de l’indo-européen *Dhu, « rapide »).

D’autres hypothèses ont été avancées pour expliquer ce nom. On a pensé à un petit pays forestier ( wald et gau ) opposé à l’Imgau, petit pays découvert à vocation agricole et on a cru aussi y voir un petit pays occidental ( west et gau ). Les hypothèses selon un établissement de Vascons ( les futurs Basques ) ou un rapprochement avec des Berbères sont … rigolotes. Ces hypothèses sont aujourd’hui toutes abandonnées.

La Vasgovie ressemble à ça ( cf ce blog )

Dans un de ses courriels, TRS, un fidèle lecteur de Carpentras Picardie, me donne comme possible réponse le nom d’un petit pays jurassien nommé Ajoie en français et Elsgau en allemand. Le nom de ce pays vient de celui de la rivière qui le traverse, l’Allaine, qui tient le sien d’un hydronyme pré-celtique *al, cf. son nom allemand originel Hall. La rivière a aussi donné son nom à Allenjoie. Les très curieux peuvent se munir de patience et suivre ce lien aimablement fourni par TRS.

Cette possible transformation du gau allemand en français joie m’avait complètement échappé et n’est de toute façon pas exactement expliquée par les spécialistes. L’hypothèse la plus vraisemblable passe par une transcription à l’époque mérovingienne du germanique gau(-wia) en latin gaudia, lequel est par ailleurs à l’origine de « joie ». D’anciens mons gaudii sont ainsi devenus des Montjoi ou Montjoie ( cf. wiki ) parmi lesquels la ville allemande Montjoie ou la doubienne Montjoie-le-Château sont peut-être d’anciens mund-gawi, au sens de « protection du pays », mal compris et donc mal traduit par le latin mons gaudii.

On notera en outre qu’Ajoie, Argovie et Thurgovie sont, comme ceux déjà cités dans le billet Allez! Gau!, des pays nommés d’après le cours d’eau qui les arrose, ce qui confirme la première impression : il s’agissait de nommer l’endroit où s’établissaient ces tribus germaniques d’après le cours d’eau auprès duquel ils s’installaient. D’où le renforcement de l’hypothèse qui fait venir gau ( -wia) de * ga-agwja, « terre face à l’eau », avec le germanique *awjō, « eau ».

Les indices

■ La statue :

Il s’agit de la Diane chasseresse de Houdon exposée au Louvre. Elle était censée vous faire chercher un dieu équivalent, comme Vosegus.

■ la ligne :

quoi de mieux qu’une ligne bleue pour évoquer les Vosges ?

la ligne bleue des Vosges dans le paysage de Belfort, vue depuis la Miotte.

■ le thermomètre :

Il nous montre des températures glaciales qui ont valu à la Vasgovie son surnom de « Petite Sibérie ».