J’inaugure aujourd’hui une série — pas bien longue, je vous rassure, et qui sera peut-être entrecoupée de billets sans rapport — consacrée à l’église. Enfin, je veux dire : une série consacrée aux bâtiments dans lesquels se tiennent des assemblées cultuelles chrétiennes et qui ont laissé leur trace dans les toponymes français.
Les Grecs de l’Antiquité, deux siècles avant J.-C., ont inventé le concept architectural d’un grand édifice royal avec colonnades extérieures et intérieures dont le portique était dit βασιλική στοά ( basilikê stoa ), « le portique (stoa ) de l‘archonte-roi » (ἄρχων βασιλεὺς ).
Cet adjectif sera repris par les Romains sous la forme basilica pour désigner des bâtiments à colonnades, souvent rectangulaires et terminés en hémicycle, qui servaient de tribunal, de bourse de commerce, de halle, de marché couvert, etc. La basilique devint l’établissement qui complétait le forum et qui, bientôt, en absorba les fonctions : s’y déroulèrent alors les affaires publiques, juridiques, financières, etc.

Cinq siècles après l’apparition de ce type de bâtiment à Rome, avec la conversion au christianisme de Constantin, la basilique fut aussi utilisée par les premiers chrétiens pour y célébrer leur culte. Apparurent ainsi, par exemple, à Rome deux édifices religieux, deux temples chrétiens, deux basiliques dédiées à Pierre (Saint-Pierre de Rome) et Paul (Saint-Paul-hors-les-Murs ). « Basilique » avait donc, à l’origine, dans le lexique religieux, le simple sens de « temple chrétien », sens qui lui est resté aujourd’hui au détriment de celui de « marché couvert ».*
L’évolution phonétique sur tout le territoire de l’ancienne Gaule a très affecté le terme basilica qui est presque méconnaissable dans les toponymes qui en sont issus .
- Dans les parlers du Centre basilica a évolué en Bazoche(s) comme à La Bazoche-Gouet ( Basochia en 1250, E.-et-L.) ou à La B.-Montpinçon ( May.) et à Bazoches (ecclesia Basilicarum, 1135, Aisne ; Basoches,1283, Nièvre etc. ), Beton-Bazoches ( S.-et-M.) et sept autres Bazoches accompagnées d’un déterminant différent.
- En Normandie le mot a évolué en La Bazoque ( Calv, Orne) et Bazoques (Eure).
- Dans l’Ouest et le Sud-Ouest : Bazaiges (Indre), Bazauges (Char.-Mar.), La Bazeuge (H.-Vienne), La Bazoge ( Baselgiaca en 1061, Manche, Sarthe), Bazoges-en-Paillers et Bazoges-en-Pareds ( Vendée), La Bazouge-de-Chéméré et La Bazouge-des- Alleux ( May.), Bazouges ( Basilicas en 1370 May., Sarthe), La B.- du-Désert , B.-la-Pérouse , B.-sous-Hédé ( I.-et-V.) et Bazugues (Gers).
- Dans l’Est, c’est une forme réduite *basilia qui est à l’origine de Bazailles (M.-et-M.), Bazeilles ( Ardennes, Meuse), Bazoilles- sur-Meuse et B.-et-Ménil (Vosges).
- Dans le Midi on ne trouve que des lieux-dits dont le nom soit issu de basilica sous la forme Bazalgue ( commune de Baladou, Gers) ou Bazalgette ( Saint-Étienne-du-Valdonnez, Lozère)
- Une curiosité : Basilica avec le suffixe -arium a donné Bazougers ( May., Basilgerie en 1065). Le suffixe -arium accompagne le plus souvent un nom de végétal en prenant le sens de « lieu planté de … » ou un nom d’animal avec le sens de « habitat ou lieu d’élevage de …». Il est très inhabituel de trouver ce suffixe accolé à un nom de chose.
- Enfin, une évolution phonétique particulière, mais attestée par ailleurs, a fait que le -z- s’est transformé en -r- pour donner les noms de Baroche-sous-Lucé (Orne, Basocha en 1150), La Baroche-Gondouin ( Mayenne, Basigia et Basilgia Gunduini en 1111) ainsi que Labaroche ( H.-Rhin). L’attraction du latin parrochia, « paroisse », a peut-être joué un rôle dans ce changement.
Comme je l’ai écrit plus haut, basilica n’avait pas à l’origine, aussi bien en Gaule qu’à Rome, un sens religieux mais plutôt un sens païen de « marché, halle couverte » : il est donc difficile de faire la distinction dans les toponymes que j’ai cités entre ceux qui sont issus de la présence d’un bâtiment public ( le plus souvent un marché couvert, une halle ) et ceux qui sont dus à la présence d’un édifice religieux.

Pour terminer sur une note d’humour, j’ajoute que les Vendéens de Bazoges-en-Paillers et de Bazoges-en-Pareds avaient inventé une étymologie de ce toponyme pour le moins fantaisiste, le faisant dériver de l’adjectif bas et de auge, « œil », censé définir un « poste d’observation ».
Et puisque tout finit toujours en chanson et que vous l’attendiez tous, voici le roi des dégourdis :
*La religion s’approprie tout ce qu’elle touche ! J’aimerais bien pourtant pouvoir dire « je vais à la basilique » plutôt que « je vais au marché » ou, pire, « je vais à Carouf ».