Wauzhushk Onigum

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Lorsque les Indiens s’en allaient chasser pour sa fourrure le rat musqué dans l’Ouest canadien, ils devaient abandonner leur embarcation pour contourner un passage difficile entre le Lac des Bois et la rivière Winnipeg et porter alors à dos d’homme leurs canoës. Ils avaient baptisé cet endroit Wauzhushk Onigum, ce qui était parfaitement leur droit et signifie littéralement (en langue anishinabe) : « portage vers le territoire des rats musqué ». Ce mot de «portage» a un sens bien précis au Canada : il s’agit du « transport à dos d’homme de tout le matériel et de l’embarcation, sur les portions de trajet où la navigation devient impossible». L’abondance des rats musqués, le succès du commerce de leur fourrure et la situation privilégiée de ce passage sur la grande voie de communication fluviale est-ouest ont fait de cet endroit un lieu stratégique. Les Français y avaient établi le fort Saint-Charles dès 1732 qu’ils occupèrent jusqu’en 1763. En 1836, un poste avancé sur la rivière Winnipeg avait été bâti par les pionniers de la Hudson’s Bay Company : il fut déplacé à cet endroit précis en 1861 et prit le nom de Rat Portage, forme traduite et raccourcie du nom indien. À peine plus grand qu’une clairière, ce petit hameau rustique fut pourtant l’objet de convoitises féroces entre l’Ontario et le Mannitoba qui se le disputèrent lors de leur querelle frontalière entre 1870 et 1884. Ce fut finalement l’Ontario qui l’emporta officiellement et définitivement en 1889.

L’arrivée du chemin de fer ( de la Canadian Pacific Railway) au début des années 1880 donna un coup de fouet au développement économique de la ville qui devint un grand centre d’exploitation forestière, de bois de construction, de scieries, de pâte à papier et d’exploitation de mines d’or. Le village se développa si rapidement que bientôt s’élevèrent à proximité deux autres villages, Keewatin et Norman.

Soucieux de leur image de marque, les industriels poussèrent à la roue pour obtenir un changement de nom de la ville, considérant que « Rat Portage » n’était pas du meilleur effet sur leur carte de visite. De plus, le rat musqué ayant été introduit avec le succès envahissant que l’on sait en Europe, son commerce ne rapportait plus rien à la ville. Ils obtinrent gain de cause en 1905 lorsque les trois villages fusionnèrent pour ne former qu’une seule ville qu’il fallut bien baptiser.

On choisit pour nom de baptême une sorte d’acronyme : la nouvelle ville s’appelle désormais Kenora.

On l’aura deviné : Ke pour Keewatin, No pour Norman et Ra pour Rat-Portage.

Il s’agit donc d’un toponyme créé de toutes pièces comme ici et . Les Canadiens, comme leurs voisins du Sud, sont des habitués du genre ; nous en verrons d’autres exemples dans un prochain billet.

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Avec par ordre d’apparition à l’écran:

Winnipeg : du nom cree win-ipi, qui signifie « eau boueuse ».

Fort Saint-Charles : c’est l’explorateur La Vérendrye qui fit bâtir ce fort, alors le plus à l’ouest de la Nouvelle-France, et le baptisa en l’honneur de Charles de Beauharnois, alors gouverneur.

Ontario : du nom iroquois oniatariio « beau lac ».

Manitoba :  du nom algonquin d’une des îles du lac, manitou, qui signifie « grand esprit ».

Keewatin fondée en 1877 : d’un nom cree qui signifie « peuple du vent du nord » ; c’est encore aujourd’hui le nom de la région.

Norman fondée en 1892 : sans doute du nom d’un de ses fondateurs.

 

4 commentaires sur “Wauzhushk Onigum

  1. Ah, nous entrons là dans des eaux où je peux jouer comme les copains de LSP (en remplaçant « dictionnaire » par « atlas »).

    Quand vous parlez de Keewatin et des conflits territoriaux entre provinces, je ne peux résister à ressortir mon Vidal-Lablache de 1894, où le Keewatin était encore l’un des 5 districts composant le territoire compris entre l’Ontario et la Colombie-Britannique. Ah, douces cartes aux noms nostalgiques… Rat portage y figure sous le nom francisé de Portage du rat, et constitue vraiment la pointe nord-ouest de l’Ontario (qui est allé un peu plus loin vers l’Ouest depuis).

    Vous notez qu’en 1889 l’Ontario l’emporta sur le Manitoba dans le conflit frontalier : il faut préciser qu’il s’agissait alors de savoir laquelle des deux colonies (le grand Ontario ou le minuscule Manitoba) allait prendre possession de la partie des Territoires du Nord-Ouest située entre les deux *.

    En ce qui concerne le district du Keewatin, c’était le début de la fin. En 1876, il couvrait tout le Nord de l’actuel Manitoba + la zone correspondante du Nunavut + la partie la plus occidentale (mais également assez au Nord) de l’actuel Ontario ** ! En 1889, il se réduisit à la partie Nord de l’actuel Manitoba + la zone correspondante du Nunavut. En 1912, sa partie Sud fut intégrée au Manitoba tandis que sa partie Nord retourna dans les Territoires du Nord-Ouest … avant de rejoindre le Nunavut en 1999. Un joli exemple de la construction compliquée du Canada.

    * Car il ne faut pas oublier que les Territoires du Nord-Ouest (issus de la fusion de la Terre de Rupert — immense concession de la Compagnie de la Baie d’Hudson — et du Territoire du Nord-Ouest au singulier) n’avaient pas le statut de colonie : c’étaient des territoires anglais « par défaut », même s’ils avaient intégré le dominion du Canada. Ils étaient donc la proie de l’expansionnisme des colonies officiellement constituées, et certaines parties furent constituées en « districts » au statut peu formel.

    ** Il faut dire, aussi, qu’en 1870 les Territoires du Nord-Ouest (dont le Keewatin était issu) couvraient la moitié de la superficie actuelle du Canada, soit quasiment la surface de l’Europe… De quoi « tailler » de jolis croupions.

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  2. Merci de toutes ces précisions, Jacques C. Il est vrai que l’histoire de la colonisation du Canada est passionnante: riche en rebondissements, complications, querelles et évènements en tout genre. Peut-être moins connus que Lewis et Clark, les explorateurs et pionniers valent le détour.
    Et, au milieu de tout ça, les Indiens…

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  3. >leveto
    Il faut des ruses de sioux pour comprendre pourquoi, sous le fil « jeunes » les quelques lignes que j’ai mises are still waiting la modération !

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