
Le Merdaric sous le Pont du Diable à Thueyts en Ardèche
On a vu passer dans mon précédent billet le Merdaric, un ruisseau lozérien ainsi nommé car il servait d’égout aux hameaux qu’il traversait, aujourd’hui rassemblés pour la plupart sur la commune de Laval-Atger. Il est loin d’être le seul : ce mot occitan a servi à baptiser deux autres Merdaric en Ardèche et Hautes-Alpes et a été modifié entre autres en Mardaric (Alpes HP), Marderic (Vaucluse), Merdari et Merdary (Drôme). Dans son Trésor du Félibrige, Mistral fait venir ces noms du roman mardaric avec le celtique ric , « ruisseau »; il cite parmi quelques exemples un Merderie à Orange ( chacun sa merde!) : ce ruisseau ne se retrouve plus nulle part sur les cartes d’Orange mais quelques recherches m’ont permis d’apprendre qu’il prenait sa source dans une rue de la périphérie de la vieille ville appelée Chemin Font des Goths ( « source des Goths »); il devait s’agir d’un égout à ciel ouvert qui allait se déverser dans la Meyne toute proche, qui a sans doute été bouché et dont le nom a été oublié lors du passage au tout-à-l’égout.
Plus à l’Ouest, mais toujours de langue d’oc et toujours pour désigner des cours d’eau utilisés comme égouts, les noms sont tout aussi explicites : Le Merdans (Aveyron), le Merdens (Tarn et G), le Marda (ou Mardaing, H-Pyr.) et les diminutifs Merdanson (Hérault, Lot, Aveyron, etc), Merdansou (Aveyron), Merdaussou (Tarn), et des Merdansou, des Merlançon, etc… On trouve un Merdançon jusque dans l’Oise ( déviation intra-urbaine du Thérain à Beauvais : aque de Merdenchon en 1253 et Merdas au XVIè siècle).
Un grand nombre de ces égouts à ciel ouvert ont reçu un nom sans équivoque, bien que souvent accompagné d’un suffixe diminutif comme pour en amoindrir les nuisances. À tout seigneur, tout honneur : le Merdier se jette dans la Nauze à Belvès en Dordogne. De ce nom tout simple, « merde », on trouve partout en France de multiples exemples sous des formes plus ou moins édulcorées : Merdereau, Merderel, Merdaret, Merdarel, Merderon, Merdron, etc.
On imagine sans peine que ces noms — pour la plupart des formes dialectales du haut Moyen-Âge — ont dû paraître très inconvenants aux générations suivantes. Un certain nombre d’entre eux ont ainsi été modifiés et, comme ces gens-là étaient malins, ils ont opéré une transformation a minima : le merd– s’est transformé en verd- ( oui, à l’époque, viridis avec son -d- avait donné verd -). Nous trouvons donc des Verderet ( par exemple à Grenoble, un affluent gauche de l’Isère), des Verderel ( comme à Briançon) et nous pouvons même dater de 1827 le changement de nom du Merdanson montpelliérain ( rippam Merdancionis en 1138, puis Merdancione en 1191) en Verdanson.
À Crots ( Les Crottes jusqu’en 1970 quand la municipalité a obtenu le droit de changer son nom jugé inconvenant alors qu’il s’agissait de l’occitan crotas, « cave, souterrain ») dans les Hautes-Alpes, un affluent gauche du Boscodon appelé aujourd’hui le Bragous — de l’occitan bragous « sale, crasseux, boueux », mot issu du gaulois — s’appelait en 1132 Rivus merdosus, « le ruisseau merdeux ».
Si tous les Merdaric et leurs dérivés sont à coup sûr des ruisseaux utilisés comme égout, les Merdans, Merdanson, Merdier , etc. peuvent ne devoir leur nom qu’à la couleur noirâtre, sale, de leur eau. Certains de ces ruisseaux ont été plus simplement nommés Aiguenoire (Isère), L’Eau Noire ( Ardèche) ou encore Aiguesnègres ( Aude). Un affluent de la Garonne à Bègles s’appelle L’Eau Bourde, francisation du du gascon aigue bourde, « eau sale ». De la même façon, L’Eau Lourde à Tourtoirac en Dordogne est une francisation de l’occitan aiga lorda, « eau sale ».
Et une couche de plus
Meyne : du celtique mad-, « répandre » et suffixe gaulois -uenna, « eau », le -d- intervocalique est tombé. La Meyne est encore crainte pour ses crues. C’est le même nom que celui de la Maine (Meduana au VIè siècle).
Thérain : Thara en 879, Tara en 968, d’une racine pré-celtique tar-, elle-même issue du pré-indo-européen tr-, « passer à travers », qui devait à l’origine désigner des gués. C’est le même nom que celui du Tarn ( Thar en 1229).
Nauze : de l’occitan nausa, d’origine gauloise, « mare, prairie marécageuse».
Boscodon : Boscaldon en 1157 de l’occitan bosc, « bois» et nom de personne germanique Aldo. Le nom du bois est passé à la rivière.