Microtoponymes

Clos_Vougeot_1920 Mis en appétit par le billet paru sur le blog Langue Sauce Piquante des correcteurs du Monde.fr et quelques uns des commentaires l’accompagnant, je me suis penché aujourd’hui sur les noms de terroirs, de hameaux ou lieux dits, autrement appelés microtoponymes. Ils sont aujourd’hui officiellement fixés par le cadastre, constitué vers le milieu du XIXè siècle. Ce sont, dans l’ensemble, les toponymes les moins anciens: ils datent des deux ou trois derniers siècles, même si certains, en Lorraine ou dans le Midi, peuvent remonter jusqu’au XIè siècle. Avant la constitution du cadastre, ces noms étaient oraux et susceptibles d’être remplacés par d’autres au gré des transformations des cultures, de la physionomie du lieu, ou quand un mot veillissait et finissait par être mal compris. Le cadastre d’aujourd’hui offre des formes souvent très altérées (mauvaise transcription, mauvaise traduction, etc.), mais on peut y retrouver cristallisés d’anciens mots disparus des patois locaux.

Les noms à valeur historique : ce sont peut-être les plus intéressants car ils apportent des informations sur la propriété, les anciens droits féodaux, de terroir ou d’alleu, de domaine seigneurial ou monacal, ou encore sur les anciennes mesures agraires, etc. C’est dans cette catégorie qu’on classera les diverses Corvées (Corvée-Dumas ou Corvée Tonnelle à Évaux-le-Ménil, Vosges), les anciennes tenures ( qui ont donné des Ténés, Ténèdres, …), les terres réservées ( Défenses, Dévèze, etc). Les anciennes mesures agraires sont représentées par des Versanes ou des Carreaux. Les Parciers ou Parcières sont des anciennes propriétés restées longtemps en indivision (de parcier, copropriétaire).

Les noms d’anciens propriétaires sont très fréquents en accompagnement d’un terme générique (Champ, Mont, Puy ou Puech, terre, Bois, etc.). C’est généralement la forme archaïque avec cas régime sans préposition que l’on rencontre un peu partout : Bois-Rigaud, Clos-Vougeot, Champ-Bernard, etc. On rencontre parfois des formes refaites comme le Clos-Jollain, à Frépillon (Val -d’Oise), devenu la Haie à Denis Jollain et enfin, par abréviation, Ni Jollain. On trouve aussi, surtout en langue d’oïl, des dérivés de noms propres comme la Bertandière. C’est dans cette catégorie qu’on classera les noms de parenté comme les Gendre, Neveux, etc.

Les noms à valeur topographique sont certainement les plus abondants. Les Vals, Vallées, Combes, Cluses accompagnent les Puys, Puechs, Monts comme d’innombrables Côtes, Creux, Fosses, accompagnés ou non de déterminants (Malmonts, pour de mauvaises collines, Montarsis, c’est-à-dire brûlés, etc). C’est dans cette catégorie que je classerai les comparaisons: Les Hauts de…, les Bas de…, les Dessus ou Dessous, les Devants (en général à l’ouest du village), les Adrets (exposés au soleil). On trouve aussi les voisinages de cours d’eau : les Rives ou Ribes, Ribeire, etc.; les Flaches (flaques), ou des noms indiquant la forme du terrain : Rotonde, Redonde, etc. pour les formes rondes, souvent l’emplacement d’un ancien camp romain, Les Angles, les Anglades, pour des terrains formant angle, les Queues, etc.

Les noms de végétaux sauvages ou cultivés sont aussi très fréquents. Les Chênaies, Saussaies, comme les Bois, Buissons, Bruyères, Canes (roseaux), etc. sont innombrables. Pour les terres en culture on peut relever des Maltrières (mauvaise friche), des Landes, des Chétives (mauvaises cultures). En région parisienne, on peut citer les Coutures (les terres labourées, la « culture » par excellence), les Courtil, Courtilles (ou Curtillot dans les Vosges, par exemple) qui sont des jardins, des petits terrains attenant à l’habitation.

La nature du terrain a aussi son importance: Gravières, Pierriers et autres Cailleux ou Caïeux (pour caillouteux) côtoient des Sagnes ( marécages dans le Massif Central), des Paluds (marais) ou des Sources (Sourcins, Fonts, etc).

Les noms d’animaux ne sont pas oubliés : Pré au Loup, Merlifontaine, Chantemerle, Chantalouette ou Chantelauze, etc. Parfois le nom est plus difficile à retrouver comme dans Coumamarla (la «combe à merles», Chargnat, Puy-de-Dôme), Champs Boyers ( «bouviers») ou les Pivas («piverts», à Frépillon, Val d’Oise) et parfois ironiques comme Boufa Tsabra ( «Bouffe!chèvre», à Bansat, Puy-de-Dôme).

La présence d’une construction (souvent disparue) est fréquemment mentionnée : les tours de garde (La Garde, et un plaisant Prin-te-Garda, «prends garde à toi », Puy-de-Dôme qui conserve le souvenir d’une ancienne tour dont même les ruines ont disparu), les ponts à péage, etc. Citons encore des Colombiers, des Justice (où s’élevait le gibet), des Croix, des Maladreries, des Forges, etc. Sont présents aussi bien entendu des Mas, Mazets, Masures, Mesnils et autres Maisons.

Enfin, pour terminer, il ne faut pas oublier les noms de villages aujourd’hui disparus et qui ne subsistent plus que dans ces microtoponymes. Ces noms sont très fréquents: dans certaines régions, les villages aux XIIè ou XIIIè siècles étaient plus nombreux qu’aujourd’hui et ces agglomérations se sont concentrées, ne gardant les anciennes appellations que pour des lieux-dits ou même des quartiers. Chaque région en compte des dizaines qu’il serait trop long d’énumérer ici.

11 commentaires sur “Microtoponymes

  1. Signalons le cas des microtoponymes liés à l’histoire militaire : Napoléon Ier, puis plus tard son neveu ont repris la tradition romaine des terres attribuées à des colons pour récompenser des états de service. C’est ainsi que l’on peut voir des lieux-dits nommés Marengo ou Austerlitz en pleine campagne française : les anciens soldats remerciaient de la sorte l’empereur ou bien rappelaient un nom de bataille à laquelle ils avaient participé. Il faut dire que les empereurs ne faisaient pas un cadeau trop coûteux : les terres en question se trouvent toutes dans des départements très pauvres à l’époque (Vendée, Landes, Marne et Aube) que l’on tentait de reconquérir économiquement.

    Les guerres ont aussi créé des microtoponymes. Par exemple, la Main de Massiges ou la caverne du Dragon n’étaient pas nommées ainsi par les paysans du coin, ce sont les soldats qui occupaient l’endroit qui ont créé le nom (et dans le cas de la caverne, le nom est d’origine allemande) puisqu’il n’y avait plus aucun habitant sur place. Cela se retrouve sur tout le front de la Somme à la Meuse. Dans certains cas, la cote 304 (Verdun, Meuse) on voit que le nom vient directement des cartes d’état-major.

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  2. Ah, bien oui, tiens! J’ai oublié — je me demande bien pourquoi — les noms d’origine militaire! J’essaierai de me rattraper un jour, avec des noms de batailles peut-être…

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  3. Nous avons un Balaclava dans l’Ouest et un Sébastopol dans l’Est. Nous avons aussi un Verdun, bien que je ne pense pas que dans ce cas-ci* il s’agisse d’une bataille ; mais qui sait…

    * Nous avons aussi un Cassis, près de Port-Louis, dont l’église est une mini-Notre-Dame de Paris.

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  4. La Devèze, rivière, affluent de la Garonne : le nom viendrait de Divona (déesse gauloise des sources) comme Divonne-les-Bains

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  5. >jsp
    Plusieurs sources semblent confirmer que le nom de la rivière Devèze , qui aurait été* en latin Divicia, devrait son nom au Divona gaulois. J’ai toutefois du mal à comprendre l’évolution phonétique qui aurait fait du Di- fortement accentué un De- inaccentué. Peut-être un spécialiste (Dominique ?) pourrait-il nous aider ?
    En ce qui concerne les toponymes et microtoponymes (autres qu’hydronymes donc) le mot devèze vient bien du latin defens qui a évolué en devens puis devèze (surtout en Provence) et en dehens puis dehèze (notamment en Gascogne) et signifiait bien « terrain en jachère, terrain défendu ou terrain interdit au pâturage ».
    On peut noter que la Devèze bordelaise a longtemps servi de frontière ( défense de passer ?) entre les paroisses de Saint-Seurin et de Saint-André.

    *J’emploie le conditionnel car les auteurs que j’ai consultés donnent ce nom latinisé sans indiquer où ils l’ont trouvé…

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  6. Il faudrait déjà savoir quelle était la quantité des i dans l’étymon : longue ou brève ? Cela change tout : la place de l’accent n’est pas le seul facteur d’évolution, il faut également considérer la quantité, la position et l’entravement ou non. Une même voyelle peut donner des résultats très différents selon tous ces facteurs.

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  7. Bon, en cherchant mieux, j’ai trouvé ça:
    «Par son nom, la Devèze ou Devise, la Divicia des textes médiévaux, du latin dividere, montre combien ce réseau a coupé la ville en deux, jusqu’au voûtement progressif des cours d’eau, amoindris par l’urbanisation, à partir de la fin du Moyen-Âge.»
    C’est à lire ici (n’oubliez pas de lire la note 14 en bas de page).

    > Dominique: est-ce que l’évolution de Divona vers Divonne ne contredirait pas l’évolution de Divicia vers Devèze ?

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  8. Je suis embarrassé, on peut tracer des règles générales d’évolution phonétique pour les mots communs du français, mais dans le cas des patois, dialectes, parlers locaux il y a des foules de divergences et c’est bien pourquoi on parle de régionalismes. Lorsque l’on a affaire à des toponymes, les prononciations locales ne correspondent pas entre elles selon la région ou même la vallée. La seule référence possible est alors la première mention latine dans les textes anciens. Je n’ai pas d’exemple de mot en di- avec accentuation qui se soient transformés en de-, mais au fond pourquoi pas pour des noms propres ? Ils sont prononcés plus souvent que les mots communs et ils se déforment donc plus.

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  9. Merci de ces explications. Difficile donc dans ce cas de se faire une idée précise, le fait qu’il s’agisse d’un nom propre ne facilitant pas les choses. Qu’on ne trouve nulle part mention d’un supposé premier nom latin ( Divicia est une réfection après-coup, si j’ai bien compris tout ce que j’ai lu…) rend la question insoluble. J’ai toutefois tendance à préférer l’explication selon dividere plutôt que selon Divona .

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  10. La « devesa » en occitan (ou langue d’oc) est une prairie inondable permettant d’isoler un endroit à défendre. Il ne faut pas voir des Gaulois partout…

    « Bofachabra » ne veut pas dire « bouffe chèvre », « bofar » en occitan (d’Auvergne et d’ailleurs) signifie « souffler ». Et par ailleurs, la « chabra » pouvant être un instrument de musique (de la famille des cornemuses) il faudrait vérifier la date de ce toponyme…

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  11. ►J F Blanc:
    >> La  » devesa » : nous sommes bien d’accord, c’est d’ailleurs ce que j’écrit dans mon billet et dans mon commentaire du 21 mai 2010 à 08:39. En revanche, en ce qui concerne le nom de l’affluent de la Garonne nommé Devèze, il semble bien que son nom soit en latin Divicia ce que certains font venir du verbe dividere ( la rivière divise la ville en deux) et d’autres du gaulois divona .
    >> L’étymologie de Boufa Tsabra ( Bansat, P.de D.) a été trouvée dans un ouvrage de Bénédicte et Jean-Jacques Frénié ( Toponymie occitane, éd.Sud-Ouest Éditions).

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