Crapon, grépon et grapillon

En pays de montagne et particulièrement dans les Alpes et le Sud-Est, un crapon ou grépon désigne un rocher saillant, pointu, une arête de rocher et, par extension, un passage pentu et difficile dans les rochers.

Jules Guex (La montagne et ses noms, études de toponymie alpine, 1946) écrivait : « Des Dolomites jusqu’aux Alpes françaises, on trouve en grand nombre des représentants toponymiques de cette famille, sous les formes Crap, Crep, Grap, Grep, Grip, etc. La signification habituelle en est « rocher, terrain rocailleux, arête de rocher, promontoire ». Sur ce point, tout le monde semble d’accord ; mais le problème étymologique est loin d’être résolu … ». On sait aujourd’hui que ces mots sont issus d’une racine oronymique pré-indo-européenne. La racine bien connue *kar a donné, par perte de la voyelle, une variante *kr qui, prolongée par – app -, a abouti à crapon/grapon (et, par exemple, à l’occitan crapàs , « gravats ») tandis que la racine *gar a abouti, après perte de la voyelle et prolongement en – epp -, a abouti à grepon/crepon (et à l’occitan grep , « terre concrétionnée, tuf »).

On connait plusieurs formes de ces mots dans les parlers locaux. Dans les Alpes dauphinoises on parle de grépon, l’italien utilise greppo et greub en Valteline, en Suisse romande on connait grepé, tous avec le sens de « rocher saillant, promontoire rocheux, arête de rocher ». Au sens de « chemin raide, passage difficile dans les rochers », on dit grapoun en Ubaye et dans les Alpes-Maritimes, grépion ou grépillon en Savoie, Ain, Jura, avec la variante grapillon (montée très raide, raidillon), on dit grépe/grepi dans le Centre et le Sud-Ouest (chemin raide et aussi terrain caillouteux, aride), on parle de grépissot ou crépissot en Côte-d’Or pour désigner une montée, etc.

Crapon et grapon

C’est principalement dans le Sud-Est qu’on trouve ces toponymes comme pour les rochers du Crapon (1213 m, à Séderon, Drôme), le Crapon (Nyons, Drôme ; Sérézin-du-Rhone, Rhône ; La Rochegiron, A.-de-H.-P.), les Crapons (Ballaison et Sciez, H.-Sav.) ou encore le Grapon (La Charce, Drôme ; Meyreuil, B.-du-R.).

La forme avec -pp- se retrouve avec le Crappon (Rasteau, Vauc.), le Grappon (Montmelard et La Petite-Veirière, S.-et-L.) et les Grappons (Éguilles, B.-du-R.).

Les noms de Craponne (commune du Rhône) et de Craponne-sur-Arzon (commune de Haute-Loire, in vicaria Craponense en 990) sont sûrement issus de cette même racine *crap– accompagnée du suffixe –onem (DENLF*, NLLR*, DNFLMF*) même si le nom d’homme gaulois Crippo(n) a été proposé (TGF*). On peut ajouter les noms des lieux-dits Craponne (Saint-Genest-Malifaux, Loire ; Suze, Drôme etc.) ou La Craponne (La Roche-des-Arnauds, H.-A. ; Charolles, S.-et-L.). Ce nom est devenu patronyme, notamment celui d’Adam de Craponne (1526-1576), un ingénieur de la Renaissance à qui on doit le canal de Craponne, qui relie la Durance au Rhône.

Les variantes avec la graphie respectant la finale phonétique -ou, parfois -oux, apparaissent dans les noms des Crapoux (Le Vernet-Sainte-Marguerite et Saint-Martin-d’Ollières, P.-de-D. ; Sahune, Drôme) et dans ceux du Grapou (Bargemon, Var) et des Grapoux (D’Omblèze, Drôme).

Grépon et crépon

aiguille-du-grepon- À tout seigneur, tout honneur, commençons ce paragraphe avec l’aiguille du Grépon, qui culmine à 3472 m dans le massif du Mont Blanc (H.-Sav.), photo ci-contre, et poursuivons-le avec le Grépon, une montagne pentue qui grimpe à 793 m à Reilhanette (Drôme), le Grépon, 1552 m, à Lambruisse (A.-de-H.-P.) et quelques autres hauteurs du même nom. On peut également citer les lieux-dits le Grépon (Entre-Deux-Guiers, Is. ; Alex, H.-Sav. etc). Pierre Nauton (Atlas linguistique et ethnographique du Massif Central, éd. du CNRS,1952-1960) mentionne l’appellatif grepon auquel il donne le sens de « raidillon ».

Le Causse Grépon de Saint-Sauveur-la-Vallée (Lot) doit son nom à son terrain caillouteux peu propice à la culture (cf. le sens de grépe/grépi donné en introduction) comme sans doute le Grep à Laloue (H.-G.). F. Mistral (TDF*) signale le sens de « terre dure, infertile » pour terro grepo.

Ajoutons, avec -pp-, le Greppon, (La Vernaz, Sixt-Fer-à-Cheval en H.-Sav. , La Grave, H.-A.) et la Tête du Gréppon (2054 m) à Sallanches (H.-Sav.). On trouve également la Greppe, une bergerie dans le Ravin de la Greppe à Revest-du-Bion (A.-de-H.-P.) et Les Greppes à Vassieux-en-Vercors (Drôme). Les Creppes à Buix (Jura) sont de même étymologie.

Mention particulière pour le lieu-dit Montgrepont (Aiton, Sav.), attesté Mons Greponis en 1409 et que l’on trouve écrit Montgrepon sur la carte d’état-major (fin XIXè siècle), qui pourrait être lui aussi un grépon – mais un nom d’homme germanique Greppon ou Grippon n’est pas exclu (H. Sutter, en ligne).

Les formes avec c- initial sont aussi bien représentées avec des oronymes comme le Crépon (Lentillères, Ardèche ; Piolenc et  Faucon, Vauc. ; Châteauroux-les-Alpes, H.-A. ; Eclose-Badinnières, Is.) et Mont Crépon (Archelange, Jura). Les lieux-dits, habités ou non, sont également présents comme pour le Crépon (Thônes, H.-Sav. ; Lurs, A.-de-H.-P ; Vialas, Loz. etc.) et le Crépon de Montoulivert au Petit-Bornand-Glières (H.-Sav.). Il convient toutefois de se méfier puisque certains de ces noms pourraient avoir été formés soit sur le nom d’homme latin Crispus,« frisé », avec le suffixe -onem, comme c’est une certitude pour la commune de Crépon (Calvados) et ses homonymes situés en pays de langue d’oïl, soit sur le nom de famille Crépon, hypocoristique probable de Crépin.

Des variantes graphiques avec la forme phonétique -ou, parfois -oux, sont connues.  On trouve ainsi des hauteurs nommées Le Crépou (Luc et Cassagnas, Loz.), la Serre de Crépou (Veyreau, Av.) et des lieux-dits le Crépou (Le Bacon et Fau-de-Peyre, Loz. etc), le Crépoux (Pinols, H.-L.) ou encore Le Crépoun (Vars, H.-A.). La forme avec g- initial se retrouve au Grépou (Darbres, Ardèche), à la Crête des Grépoux (Saint-Disdier, H.-A.) et dans quelques lieux-dits comme les Grépoux (Agnères-en-Dévoluy, H.-A. etc.). Le suffixe -erie du nom de La Grépounerie (Habère-Lullin, H.-Sav.),  indique qu’il s’agit de la propriété d’un nommé Grépon, dont le nom peut provenir aussi bien d’un toponyme, désignant l’habitant d’un lieu nommé Grépon, que d’un nom de personne latin Crispus ou germanique Crippo.

Grapillon et grépillon

Grapillon et grépillon sont des formes diminutives qui apparaissent, avec quelques variantes, dans une centaine de toponymes, parfois avec des sens bien précis selon les régions, comme celui de « montée très raide, raidillon » en Savoie, Ain et Jura.

Parmi les oronymes, on relèvera la Pointe du Grapillon (3092 m, Val-Cenis, Sav.), le Col du Grapillon (1509 m, D’Entremont-le-Vieux, Sav.), les Rochers du Grapillon (La Chapelle-du-Bard, Is. ; Arvillard, Sav.) etc. Les lieux-dits le ou les Grapillon(s) apparaissent notamment dans l’Ain (Perrex, Montracol, Boyeux-Saint-Jérôme, Lantenay etc.), en Savoie (Lucey, Conjux, Aillon-le-Jeune etc.), dans le Jura (Molain, Voiteur etc.) et dans quelques autres départements d’Auvergne-Rhône-Alpes et de Bourgogne-Franche-Comté. Outre Le Grapillon de Saint-Cyr-au-Mont-d’Or dans le Rhône (cf. la carte postale ci-dessous), on trouve, dans le même département, la redondante Montée du Grappillon à Caluire-et-Cuire.

-saint-cyr-mont-grapillon

On trouve le ou les Grépillon(s) dans le Jura (Les Rousses, Tancua, etc.), dans l’Ain (Aubigny, Vésines, Foissiat etc) et en Saône-et-Loire (Cormatin, Lournand etc.). On ajoutera à cette liste le nom du hameau Le Grespillon à Tallard (H.-A.), aussi nommé La Montée dans le Dictionnaire topographique des Hautes-Alpes (Joseph Roman, 1884).

Je n’ai trouvé que peu de formes avec c- initial : Crépillon (Grilly, Ain) et les Crépillons notamment dans la Nièvre, mais ces noms sont peut-être des diminutifs hypocoristiques de Crépin, sobriquet d’un individu aux cheveux crépus ou sont peut-être issus du nom de baptême Crispus.

*Les abréviations en gras suivies d’un astérisque renvoient à la bibliographie du blog, accessible par le lien en haut de la colonne de droite.

rog

La devinette

Il vous faudra trouver un oronyme de France métropolitaine constitué d’un premier terme désignant le type de relief, suivi d’une préposition et d’un deuxième terme lié à un des mots du jour, qui, sans doute mal compris, a été transformé en un mot plus courant ‒‒ même si on a très peu de chances de rencontrer ce qu’il désigne à cet endroit-là.

La commune où se situe ce relief doit son nom au minéral qu’on y trouve, suivi du nom d’un cours d’eau.

Le chef-lieu de canton doit son nom à celui d’un homme germanique.

Le nom du chef-lieu d’arrondissement fait référence à des sources d’eau potables divinisées par les Gaulois – mais d’autres explications ont été données.

Ouh là ! Pris par le temps, je n’ai pas d’indice parfait à vous donner mais, pour ne pas vous laisser en rade, je vous propose tout de même ces deux-là :

indice b 29 09 2024

indice a 29 09 2024

Réponse attendue chez leveto@sfr.fr