Maladière, maladrerie etc.

Toujours à l’écart des zones urbaines, des établissements étaient spécialisés dans l’accueil des malades de la lèpre. Cette maladie a été introduite en France par les Croisés de retour de Jérusalem et a semé la terreur au Moyen Âge parce qu’on ne lui connaissait guère de traitement.  Les lépreux, repoussés par les populations, faisaient malgré tout l’objet de la charité de ceux qui, craignant pour leur salut éternel, offraient des terres ou faisaient bâtir des établissements spécialisés pour les accueillir, des léproseries. Le lépreux, c’était le « malade », du latin de l’époque impériale male habitus, « mauvais état » ( la première attestation date du Xè siècle sous la forme malabde), tandis que le latin classique aeger a complètement disparu. C’est à partir de ce mot malade  qu’ont été formés les noms des bâtiments qui leur étaient réservés comme  maladière, maladerie et d’autres, qui vivent encore aujourd’hui dans de nombreux toponymes.

Maladière et Maladerie

  Avec le suffixe –ière, ont été formés près d’un demi millier de noms du type (La ou Les) Maladière(s), principalement en Bourgogne-Franche-Comté, Auvergne-Rhône-Alpes et dans le Grand Est. On citera La Maladière, nom d’un quartier de Dijon (C.-d’Or) et de Valence (Dr.), La Maladière à Ucel (Ardc.), une léproserie qui a reçu des pensionnaires jusqu’au début du XVIIè siècle, La Maladière à Saint-Péray ‘Ardc.) construite en 1454 par Mathieu Valay dit le lépreux de Toulaud, Les Maladières à Beaune (C.-d’Or), où une léproserie avait été édifiée, au XIIIè siècle, à l’initiative du duc de Bourgogne Eudes III, leproseria Belnensis, « la léproserie de Beaune », citée en 1230 dans le Cartulaire de Citeaux – mais tous les bâtiments ont été détruits au début du XVIIIè siècle : seul le toponyme en garde la mémoire. Le même duc avait fait bâtir une autre léproserie à Nuits-Saint-Georges (id.), lors de l’affranchissement de la ville ; le lieu-dit Les Maladières garde le souvenir de ces bâtiments qui furent ravagés par un incendie lors des Guerres de Religion, comme le rappelle le lieu-dit voisin, Les Brûlées.

Dans la Drôme, un affluent de l’Isère s’appelle la Maladière, du nom d’un quartier de Bourg-de-Péage.

On mentionnera le diminutif La Maladerotte à Chorey-lès-Beaune (id.) qui existait encore au XIXè siècle sous le nom de La Maladière. Au XIIIè siècle était déjà mentionnée Maladeria Cherriaci, « la Maladière de Chorey ». Mais pourquoi cette Maladière est-elle devenue La Maladérotte, avec le suffixe bourguignon -otte ? Était-elle plus petite, par rapport à sa voisine de Beaune ?

À peine plus de cent toponymes ont été formés avec le suffixe –erie donnant des noms du type (La ou Les) Maladerie(s), plutôt répartis en Normandie, dans le Centre-Val-de-Loire et les Pays-de-la-Loire. On mentionnera La Maladerie à Montchauvet (Yv), associée à Notre-Dame-de-Bon-Secours  sur la carte de Cassini (f. 26, Évreux, 1757) et La Petite Maladerie à Mézeray (Sarthe) qui était simplement La Maladerie sur la carte de Cassini (f. 64, Le Mans, 1765). On citera également La Maladerie à Chimay (Hainaut, Belgique).

Maladrerie et Maladrie

L’ancien français ladre — du nom de Lazarus, ce malade couvert d’ulcères que le Christ ressuscita selon le Nouveau Testament — a servi à nommer le lépreux et sa maladie, la ladrerie. Par croisement entre « malade » et « ladrerie » a été formé le terme de « maladrerie », synonyme de maladerie. Ce terme  a fourni un  grand nombre de toponymes : on compte en effet plus de six cents (La ou Les) Maladrerie(s), notamment en Normandie, dans le Grand Est et les Hauts-de-France. On signalera les quartiers dits La Maladrerie de Caen (Calv.), de Jonzac (Ch.-M.), d’Aubervilliers (S.-St-Denis) ou encore d’Albi (Tarn). Dans une boucle de l’Ardèche, à Aiguèze, avait été fondée la Maladrerie des Templiers.

Sur la rive gauche du Tarn, au sud de Millau (Av.), La Maladrerie fut fondée par le comte Hugues de Rodez qui donna maison et terres pour lés lépreux en écrivant : « eu, Huc, com de Rodez, do et lieure a dieu et als malautes de la fermaria de Trageict l’alo et totas la drechuras que eu y avia » (Moi, Hugues, comte de Rodez, donne et livre à Dieu et aux malades de la maison de Trajet [du passage du Tarn] l’alleu et tous les droits que j’y ai »). Il n’en reste aujourd’hui que le nom et la chapelle Saint-Thomas

Une forme contractée apparaît, surtout en Bretagne et Normandie mais aussi dans les Hauts-de-France et le Grand Est, dans des noms du type (La ou Les) Maladrie(s) comme par exemple La Maladrie (Herbignac, Le Cellier, Vertou, Vigneux-de-Bretagne en L.-Atl., etc.) ou Les Maladries (Val Couesnon, I.-et-V. etc.). Le même toponyme se retrouve également en Belgique avec par exemple La Maladrie à Courcelles (Hainaut) et à Rendeux (Luxembourg). Sur ce même maladrie ont été formés les noms de La Maladrière à Esclassan (Ardc.), emplacement d’une léproserie détruite au XVIè siècle et Les Maladrières àPierreville (Manche).

Malautière

En langue d’oc, malade se disait malaut d’où la malautièra qui l’accueillait. On compte à peine quatorze lieux-dits nommés  La Malautière et trois (Les) Malautières – en Vaucluse, Ardèche (où la Malautière des Vans était La Maladyere au XVIIIè siècle), Bouches-du-Rhône, Drôme, Hérault, Gard et Lozère . Au nord de Génolhac (Gard), entre Concoules et Cap-Cèze, coule le ruisseau de la Malautière. À Roiffeux (Ardc.), le lieu-dit aujourd’hui La Maladière était une Mallauteria en 1464. On rajoutera La Malaudière à Peyre-en-Aubrac et à Sainte-Colombe-de-Peyre, en Lozère.

Une forme légèrement différente est à l’origine de huit noms, tous en Haute-Loire comme La Malouteyre à Brives-Clarensac qui était Malauteria en 1314 et la Maison Maladière en 1546 ou La Malouteyre à Polignac, mentionnée Malautaire sur la carte de Cassini (f. 103, Blaye, 1783).

Encore plus rare, puisqu’on n’en trouve qu’un seul exemple, est La Malitière à Laigné-Saint-Gervais (Sarthe – ancien français malit, « malade ; maudit »). À Génolhac (Gard), ce même nom, écrit au pluriel Les Malitières (occitan malit, « malade ») sur la carte de Cassini (f. 90, Viviers, 1779) est devenu de manière incompréhensible la Malhiguière sur le cadastre napoléonien de 1828, corrigé en La Malitière dans le Dictionnaire topographique du Gard (Eugène Germer-Durand, 1868), mais repassé à la Maliguière sur la carte IGN actuelle et à Malhiguière dans le fichier FANTOIR … Allez vous y retrouver !

Ces lieux étaient parfois désignés sous le nom plus simple de la malautiá, la « maladie », ou du malaut, le « malade », comme le Serre de la Malautié au nord-ouest de Marvuéjols (Gard – lire ici), La Malaudie à Riom-ès-Montagne (Cantal) ou encore le Valat de la Malautié à Aspiran (Hérault).

E. Nègre (TGF*) estime que le nom de La Mulatière (Briançon, H.-A.), qui était Malateria en 1314, est issu de l’occitan malautiera, « léproserie », et a subi l’attraction de l’occitan mulatièr, « muletier ». Il est suivi  par H. Sutter qui donne cette même étymologie pour les hameaux La Mulatière de Saint-Cyr-sur-Menthon dans l’ Ain (Villagium Millateriae en 1493), La Mulatière à Saint-Sylvestre en Haute-Savoie ou encore Les Mulatières à Nantoin en Isère.  On ajoutera le nom de La Mulaterie au Grand-Bornand (H.-Sav.). On se gardera bien de leur ajouter le nom de La Mulatière, commune du Rhône, qui vient de celui de la famille Mulat « installée là au XVè siècle » (DENLF*).

Les autres

D’autres noms ont été utilisés pour nommer ces établissements d’accueil des lépreux.  On connait ainsi une dizaine de La Ladrerie (dont sept dans le Grand-Est) mais seulement deux La Léproserie  (Le Tilleul, S.-Mar. et Lussac-le-Château, Vienne) qui étaient sans aucun doute des lieux d’accueils pour les malades. À ceux-là, s’ajoutent trois toponymes pour lesquels  Lépreux sert de complément : l’Ouche des Lépreux (Auxy, S.-et-L. – ouche), le Val aux Lépreux (Grands-Laviers, Somme) et  le Lac des Lépreux (Beauregard-et-Bassac, Dord.) dont l’eau était censée favoriser la guérison comme celle de la Fontaine des Lépreux (Fleurance, Gers) qui n’a droit, elle, qu’à une rue.

Il convient de ne pas oublier Levrouxvicus Leprosus au VIè siècle, soit « village lépreux », pour lequel j’écrivais  à propos de sa rue sans-Cul 

♦ Levroux, qui était donc un  village qualifié de « lépreux », accueillait et soignait les malades de la lèpre, attirés par la légende (reprise comme véridique sur le site de la mairie) de saint Sylvain de Levroux qui guérissait les maladies de peau, dont le « feu de saint Sylvain », un des premiers noms de la lèpre. On peut lire sur wiki la légende du saint et sa réfutation.

L’ancien français avait un autre mot pour désigner le lépreux : il s’agit de mesel (du latin misellus, diminutif de miser « malheureux ; malade ») connu également en occitan  mesèl ou mesèu,  déjà considérés comme « vieux » par F. Mistral (TDF*). On rencontre ainsi, en pays de langue d’oïl, La Meselle (Épinay-sur-Odon, Calv. ; Lagney, M.-et-M. etc.), La Mesellerie (Ahuillé, May.) et les variantes La Messelle (Beauzemont, M.-et-M. etc.) et La Messelière (La Bouëxière, I.-et-V.). En pays de langue d’oc, on notera la Grange de Meisselle, sur la même rive droite de l’Ardèche que La Maladrerie des Templiers d’Aiguèze (Ardc.) vue plus haut, La Meisselle (Saint-Auban, Alpes-Mar.) et plusieurs Messelière (Queaux, Vienne etc.). Selon F. R. Hamelin (TH*), le nom de Mezeilles, un hameau de la commune de Vieussan (Hér.), qui était mansus de Meselhas en 1342, aurait la même origine.

*Les abréviations en gras suivies d’un astérisque renvoient à la bibliographie du blog, accessible par le lien en haut de la colonne de droite.

La devinette

Il vous faudra chercher (et trouver) un toponyme de France métropolitaine lié aux mots du jour.

Il apparait, précédé d’un article, dans une commune C1 au nom relatif à son relief et, précédé du même article et suivi d’un adjectif, dans une commune C2 au nom d’origine végétale.

À C1 naquit l’auteur d’un vol qui fit beaucoup de bruit. À C2 vécut  un poète qui créa le style discordant.

Le bureau centralisateur du canton de C1 a un nom qui coule de sources.

Les habitants du bureau centralisateur du canton de C2 devraient leur surnom à leur farouche résistance face à l’envahisseur.

Un indice pour les pays respectifs de C1 et C2

 

Réponse attendue chez leveto@sfr.fr

 

 

 

L’hôpital, la maladrerie et le lazaret en langue d’oc — et la devinette!

Le latin hospitale ( logis où l’on reçoit des hôtes, hospites) a donné par la voie populaire le français « hôtel » et l’occitan ostal, « maison » et, par la voie savante, le français « hôpital » et l’occitan ospital, espital.

L’hôpital du Moyen Âge était une maison de refuge pour les voyageurs, les déshérités et les personnes en difficulté et, très accessoirement un lieu de soins pour les malades et les femmes enceintes prises du « mal d’enfant » loin de chez elles. Sa capacité d’accueil allait de six lits pour les hôpitaux de villages à trente lits pour ceux des villes. Ils fonctionnaient grâce à des dons généreux en espèces ( pain, chaussures, …) ou grâce aux revenus de terres généreusement données par les fortunes locales. Si la charité publique était le fait d’un esprit religieux bien éduqué, elle était souvent administrée par les instances civiles locales.

La toponymie offre un grand nombre de noms issus de ce terme soit sous sa forme occitane, soit sous sa forme francisée. En voici quelques exemples:

  • L’Hôpital à Ydes et St-Cirgues-de-Malbert ( Cantal) et à Issendolus (Lot) ou encore L’Hôpital-d’Orion (Pyr.-Atl.)
  • Hôpital à Chauffayer ( H.-Alpes), Hôpital-St-Jean (Lot), Hôpital- Bellegarde (à Requista, Aveyron).
  • Lespiteau à St-Gaudens ( H.-Gar.), un ancien l’espitau.

Le diminutif a été productif :

  • L’Hospitalet se rencontre dans les Alpes-de-Haute-Provence, en Aveyron, dans le Lot et à L’Hospitalet-près-l’Andorre (Ariège)
  • Lespitallet à Siaugues-St-Romain (Hte-Loire).

Hospitalet

L’Hospitalet aveyronnais a été fondé en 1108 à proximité de la grande route du Languedoc par le seigneur Guibert ( Hospitale Guiberti en 1267). Mais, bien souvent, ces noms des lieux-dits et des localités évoquent des établissements ou des domaines appartenant à l’ordre des Hospitaliers de Saint Jean de Jérusalem, qui ouvrirent des maisons de secours pour les pauvres et les malades mais qu’il est parfois difficile de distinguer d’anciennes commanderies. L’Hôpital-d’Orion (Pyr.-Atl.) est ainsi attesté Espitau d’Orion en 1255 puis La commande de Orion en 1537 et L’Hôpital-Saint-Blaise ( même dépt.) est noté La commanderie de Misericordi en 1334. Inversement, toujours dans le même département, Lacommande ( canton de Lasseube) est d’abord noté Hospital de Faget et domus Albertini en 1128, puis l’Espitau d’Aubertii en 1344 pour finir par être appelé La commanderie d’Aubertin en 1768.

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Parmi les premiers malades auxquels ont vint en aide on trouve les lépreux : ils furent repoussés par les populations mais furent aussi objet de la charité de ceux qui craignaient les foudres de l’Enfer. Le lépreux, c’était le malaut, « le malade », auquel est réservé le triste séjour des malautières, nom que l’on retrouve à Malautière (à Gras, Ardèche), dans le ruisseau de la Malautière ( Génolhac, Gard), Maladière (sud d’Annonay, Ardèche) et Les Maladières (St-Laurent-des-Arbres, Gard). D’autres sont directement issus de la malautiá, « maladie », comme le Serre de la Malautié au nord-ouest de Marvuéjols (Gard), La Malaudie (Riom-ès-Montagne, Cantal) et Valat de la Malautié ( Aspiran, Hérault).

Un croisement entre les anciens français maladerie et lasdre, « lépreux », est à l’origine de Maladrerie (Hérault et Aveyron ) et de La Maladrerie des Templiers ( à Aiguèze, Ardèche).

Ruines de la Maladrerie des Templier dans le méandre de la Madeleine en Ardèche
Ruines de la Maladrerie des Templier dans le méandre de la Madeleine en Ardèche

En Gascogne, l’hôpital était malauzia et  la maladrerie, malauzaria, comme à Marmande (Lot-et-Gar.).

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Dans l’Évangile de saint Luc, Lazare est un pauvre tout couvert d’ulcères et dont les chiens léchaient les plaies à la porte des riches, dans la parabole montrant l’inversion des fortunes dans l’autre monde où le riche subit mille souffrances et le pauvre est heureux. Le succès de cette parabole fit adopter le nom de Lazare pour désigner le ladre (qui lui doit son étymologie), le lépreux, dont il devint le saint patron. De même racine, le terme français et occitan « lazaret » est représenté à Sète (Hérault) à la Pointe du Lazaret et à Marseille (B.-du-R.) par le Lazaret d’Arenc, aujourd’hui disparu.

Lazaret d'Arenc
Lazaret d’Arenc

culdecoLa devinette :

un autre terme plus général, lui aussi issu du latin, a vu son sens se spécialiser dans celui de lépreux. À partir de ce mot a été créé celui d’un établissement accueillant lui aussi ces malades. Au moins deux micro-toponymes en pays de langue d’oc en gardent la trace et le nom d’une commune alpine pourrait en être lui aussi issu.

Saurez-vous les retrouver ?