Roquetoire (Pas-de-Calais) : la répàladev

Je n’ai reçu qu’une seule bonne réponse à ma dernière devinette. Devinez qui me l’a donnée ? LGF, oui. Bravo à lui tout seul, donc !

Il fallait trouver Roquetoire, du canton d’Aire-sur-la-Lys de l’arrondissement de Saint-Omer, dans le Pas-de-Calais.

Roquetoire, c’est là, tout en haut, dans l’ch’nord :

local-Roquetoire-

Et plus précisément, ici :

ROQUETOIRE GEOP Capture

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La toponymie

Roquetoire : nous disposons des formes anciennes suivantes : Rokostorn en 1096, Rokestor en 1107, Rokestorn en 1161, Roukestor en 1294, Roquestor en 1301 et enfin Roukestoir en 1336. En 1960, Maurits Gysseling, auteur d’un Dictionnaire toponymique : Belgique, Pays-Bas, Luxembourg, Nord de la France et Ouest de l’Allemagne, indique (page 861) que le nom de Roquetoire vient du germanique hrökas, génitif singulier de hröka, « corbeau », suivi de þurnu, « épine » ou « buisson d’épineux » [la lettre þ, appelée thorn, se prononçait comme le th anglais moderne et était utilisée dans des langues germaniques, comme le gotique] : il s’agissait donc de la « ronce du corbeau ».  Denise Poulet (Noms de lieux du Nord Pas-de-Calais, éd. Bonneton, 1997) et Roger Brunet (TT*) reprennent cette étymologie, tout comme la page wikipédia consacrée à la ville qui signale également le nom flamand  Rokesdorn de cette dernière.

Tandis que Dauzat & Rostaing jugent le nom de Roquetoire « obscur », Ernest Nègre (TGF*) émet l’hypothèse d’une étymologie selon le nom d’homme germanique Rocco suivi du latin turris, « tour ». Conscient néanmoins que cette étymologie ne tient pas compte du n final des premières formes du nom, il imagine l’« attraction dès l’époque romane du latin tornus, « tour de tourneur » ». Enfin, la finale –estor apparue dès 1107, aurait subi l’attraction de l’oïl estor, « construction, cheptel », dont une variante serait estoire. E. Nègre cite, pour appuyer cette dernière affirmation, le Dictionnaire de l’ancien français de A. J. Greimas (1968) – hélas non disponible en ligne. De son côté, le Dictionnaire de Godefroy ne mentionne aucune de ces acceptions, ni pour estor ni pour estoire…  Notons également que Nègre écrit le nom Roquétoire avec un accent aigu, ce qui n’est semble-t-il attesté nulle part … sauf sur la carte de Cassini (feuillet 5, Saint-Omer, 1758).

Enfin, la paronymie a fait que certains ont proposé une étymologie selon le latin rocca, « roche ; mont rocheux », que la topographie ne justifie en aucun cas.

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Aire-sur-la-Lys : le nom de la ville est attesté Aria en 857, issu du latin area, « espace libre ; sol uni ». À l’époque où le nom est attesté pour la première fois, le latin médiéval area pouvait avoir deux significations : « emplacement urbain occupé par un bâtiment ou destiné à être bâti ; emplacement rural occupé par une demeure rurale ». Plus tard, ces sens n’ont cessé de s’étendre, jusqu’à désigner, notamment, un cimetière. Dans le cas d’Aire, le sens d’emplacement rural est sans doute le plus approprié. Le nom sera graphié en français Ayre au XIIIè siècle puis Aire en 1419-20. L’adjonction du déterminant –sur-la-Lys remonte au XIXè siècle mais ne sera officialisée qu’en 1982.

la Lys : pour comprendre l’origine de ce nom, il faut remonter au peuple des Levaci (Lévaques ) mentionnés par César au milieu du Ier siècle av. J.-C. comme clients des Nervii (Nerviens). Leur nom provient d’une formation gauloise avec le radical hydronymique *leu accompagné du suffixe –aco. Ce radical a pour origine l’indo-européen *pleu-, « couler» (le p– initial tombait dans les langues celtiques). Accompagné du suffixe féminin –a, il a donné le nom du pays la Leue au XVè siècle, aujourd’hui l’Alloeu ; avec le suffixe germanique –ja, il a donné le nom de la rivière Legia en 694, aujourd’hui la Lys. La forme flamande actuelle Leie est directement issue de Legia. Quant à la française, attestée Lis en 1040 et graphiée Lys en 1644, par attraction paronymique de la fleur de lys, symbole royal, elle provient d’un dérivé de Legia, *Legiscus, formé avec le suffixe germanique –isk, comme le montrent la forme en ancien français Leisc et l’attestation Liegesborth en 877 du nom du lieu où la rivière prend sa source, aujourd’hui Lisbourg (DNLF*). La forme Lis ne peut en aucun cas venir de Legia, comme l’écrit E. Nègre (TGF*) qui imagine un dérivé du gaulois liga, « limon, boue ».

Saint-Omer : le premier nom de la ville, Sitdiu, attesté en 662 et utilisé jusqu’au IXè siècle, pourrait être un composé anglo-saxon de sid, « ample, large » et deon « se développer, prospérer, être florissant », nom donné au monastère en signe de bon présage. Le second S[an]c[t]i Audomari est attesté en 864-75 : c’est une des plus anciennes attestations d’un hagiotoponyme (ici nom d’un monastère) comme toponyme. C’est saint Omer (Audomarus), évêque de Thérouanne de 620 à 670, qui a fondé en ce lieu un monastère qu’il baptisa donc Sitdiu et qu’il confia à un abbé nommé Bertin, futur saint lui aussi. La forme actuelle, Saint Omer est attestée depuis 1222.

*Les abréviations en gras suivies d’un astérisque renvoient à la bibliographie du blog, accessible par le lien en haut de la colonne de droite.

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Les indices

indice d 19 05 2024 ■ ces corbeaux, peints par Émile-Théophile Blanchard, devaient donner le nom de l’animal à l’origine du nom de Roquetoire, le corbeau, germanique hrökas — mais « pas seulement » : le choix du peintre était dicté par sa naissance  à Saint-Omer le 3 février 1795.

indice a 19 05 2024 ■ une fleur de lys, pour La Lys qui arrose Aire-sur-la-Lys.

indice e 19 05 2024■ cette onomatopée (entrée dans l’Oxford English Dictionnary !) est proférée à longueur d’épisodes par Homer Simpson dans la sérié télévisée Les Simpson. Elle exprime la  « frustration lors de la prise de conscience que les choses ont mal tourné ou de façon imprévue, ou que l’on a fait ou dit quelque chose de stupide ».  En l’occurrence, il s’agissait de la confusion entre Homer (Simpson) et Omer (le saint).

indice a 21 05 2024 ■ cette photo extraite du film Rocco et ses frères devait donner une idée de l’étymologie de Roquetoire proposée par E. Nègre, basée sur le nom d’homme germanique Rocco.

■ l’humoriste était Alphonse Allais qui écrivit une de ses Pensées express à propos de la gare d’Aire-sur-la-Lys , en parodiant la phrase célèbre du Bossu de Paul Féval :

Train manqué

Dans Aire-sur-la-Lys, il advint une fois,
Qu’un voyageur manquât son train. C’est une affaire
Qui n’a rien d’extraordinaire.
Il s’était attardé : tant pis pour lui, ma foi !

Moralité :
Si tu ne vas pas à la gare d’Aire
la gare d’Aire n’ira pas à toi.

indice-b-19-05-2024 ■ il fallait reconnaître la jument Roquépine, vainqueur à trois reprises du grand Prix d’Amérique. Son nom pourrait être compris comme une traduction approximative de Roquétoire (d’où la précision du « sourire » et les guillemets à « traduction »)

Thiembronne (répàladev)

LGF a rejoint TRS dans la résolution de ma dernière devinette. Bravo! Un commentaire de TRA me fait comprendre qu’il a au moins trouvé le département…

Il fallait trouver Thiembronne, un village pas-de-calaisien, dans l’arrondissement de Saint-Omer …

local Thiembronne-

… là haut, dans le Nord

Les formes anciennes (Tembroina en 1079, Tenbrona en 1121, Tienbrona en 1128, Timbronne au XIIè siècle et Tinborne en 1178) montrent que le nom est issu des flamands teen, tenen, « osier », et bron, « source ». L’aire du flamand recouvre en France la région de Dunkerque – Hazebrouck (Nord) avec, au Moyen Âge une extension jusqu’à Saint-Omer (P.-de-C.).

Les indices

■ La source mentionnée dans le nom  est celle d’un affluent gauche de l’Aa couramment appelé le Thiembronne (cf. ici )mais qui semble aussi porter le nom de Vilaine (cf. le réseau hydrographique de l’Aa). Quand à sa source, les avis divergent là-aussi : pour les uns sur la commune de Thiembronne, pour les autres sur la voisine Campagne-lès-Boulonnais. Pour y voir plus clair, j’ai consulté la carte de Cassini :

Capture d’écran villaine Cassini

puis la carte d’état major sur laquelle le cours supérieur de la rivière semble faire la frontière entre les deux communes :

Capture d’écran vilaine Etat Major

comme sur la carte IGN :

Capture d’écran vilaine IGN

Bref, à vous de juger !

J’ai pensé vous proposer une photo de la rivière, mais quand j’ai vu ce qu’ils en font, je préfère ne pas.

■ Les deux guerriers (soldats ou bidasses) de la région dont on a chanté le repos (la permission) sont Bidasse et son ami, « tous deux natifs d’Arras, chef-lieu du Pas-de-Calais », comme chacun sait.

■ La gravure :

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il s’agissait d’une représentation de S. Petrus ad vincula, c’est-à-dire de « saint-Pierre aux (ou ès) liens », quand il fut emprisonné en 43 sous Hérode Agrippa. L’église de Thiembronne lui est dédiée mais n’apparait pas dans les listes que wikipedia consacre à ces édifices (aux-liens ou ès-liens), sinon je me serais bien gardé de donner l’indice, pas folle, la guêpe!

 

 

 

 

■ la Sonnerie aux morts :

la lecture de la page wiki qui est consacrée à cette sonnerie nous apprend que « le général Gouraud prit l’initiative de faire composer par le chef de la musique de la Garde républicaine, le commandant Pierre Dupont, une sonnerie appropriée ». Ledit Pierre Dupont est né à Saint-Omer le 3 mai 1888.

■ et, enfin, quand je précisais que TRS m’avouait avoir puisé sa réponse à la meilleure source, je faisais allusion au billet déjà ancien paru sur un site remarquable. Le Picard est malin.