La jachère (deuxième partie)

Je poursuis aujourd’hui mon exploration des toponymes liés à la jachère, commencée dans ce billet.

Versanne et versaine

Le latin versare, « tourner, faire tourner », a donné le bas-latin versana désignant des jachères dont les terres sont plusieurs fois retournées, labourées. De ce bas-latin sont issus la versaine et ses variantes versane, versanne, versaine … que Godefroy (en ligne) définit comme une « terre qui se repose après avoir donné deux récoltes », Littré (en ligne) comme le « nom, dans la Moselle, de la jachère » et Greimas (Dictionnaire de l’ancien français Larousse, 1979, 3è édition 1999) comme une « terre laissée en repos après avoir donné deux récoltes dans le cadre de l’assolement triennal ». Cependant, ces mêmes mots ont pu avoir des sens différents : ainsi ils ont pu désigner la longueur du trajet parcouru par le laboureur avant qu’il ne retourne sur ses pas, devenue mesure agraire dans certains terroirs (comme en Catalogne où la versana valait 29 ares) ou encore, comme en Normandie, un champ nouvellement labouré et, comme en Poitou-Charente, « un ensemble de champs (labourés) contigus dont les sillons ont la même direction ».

Le nom de La Versanne (Loire) est sans aucun doute issu de ce terme. Dauzat & Rostaing (DENLF*), comme E. Nègre (TGF*), y voient le sens de « mesure agraire », alors que nous sommes bien loin de la Catalogne. Je me demande, avec Pierre Gastal (NLEF*), pourquoi il ne pourrait pas s’agir d’une grande friche, comme celle qui a donné son nom à Guéret (Creuse).

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Les noms de lieux-dits sont très nombreux et je n’en donnerai que quelques exemples :

  • versaine : on en compte plus de trois cents, tous en pays de langue d’oïl et la majorité sous une forme simple (La ou Les) Versaine(s), plus les habituels Grande(s) ou Petite(s) Versaine(s), Haute(s) et Basse(s) Versaine(s) etc… Notons également une Mienne Versaine (Aubérive, Marne ; Mienne parce que chacun chez soi et les moutons seront bien gardés ?Non ! Mienne, du latin mediana, « au milieu »), une Versaine aux Chats (Saint-Aubain-du-Plain, D.-S.), des Versaines Torses (Saint-Médard etc., D.-S.), des Versaines des Cailloux (Sables-d’Olonne, Vendée) et bien d’autres.
  • versainne : cette variante n’est représentée qu’à moins de vingt exemplaires sans surprise comme (La ou Les) Courte(s) ou Grande(s) Versainnes.
  • verseine : cette variante orthographique est à l’origine d’une trentaine de toponymes du type (La ou Les) Verseine(s), (La ou Les) Grande(s) Verseine(s), plus les Cinq Verseines et les Trois Verseines à Légé (L.-Atl.), la Verseine Torse à Longré (Char.) etc. On a rapproché de ces noms celui des Verseignes à Lignères (Orne) et de La Verseigne à Vétrigne (T.-de-B.).
  • versenne : c’est en Poitou-Charente qu’on rencontre le plus souvent des lieux-dits (La ou Les) Versennes, souvent qualifiées de Courte(s), Longue(s), Grande(s) etc. et parfois accompagnées d’un déterminant comme la Versenne du Buisson, des Plantis, des Prés, du Chêne, du Noyer à Loiré-sur-Nie (Ch.-Mar.).
  • versanne : outre la commune citée plus haut, on  compte à peine plus de deux cents lieux-dits, là aussi sous une forme simple au singulier ou au pluriel, plus les Grande(s), Courte(s), Haute(s), Basse(s) Versanne(s) … Mentionnons également les Trois Versannes et les Cinq Versannes à Saint-Sauvant (Vienne) et les Versannes Tortues à Payré (Vienne) etc.
  • versane : une cinquantaine de lieux-dits portent un tel nom, variante orthographique du précédent, au pluriel ou au singulier et parfois complété d’un déterminant, dont une quinzaine pour la seule commune de La Bernerie-en-Retz (L.-Atl.) parmi lesquels une Versane des Sables.  Le nom a été gardé sous sa forme occitane aux Versanas de Condat-sur-Vienne (H.-Vienne).

Tresque

Le francique thresk, « jachère » ou « terrain inculte », est à l’origine du nom de plusieurs communes dont celui de Tresques (Gard, Trescas en 1060). Ce terme a donné en langue d’oïl les formes trie, triez, treixe… à l’origine des noms de Treix (H.-Marne, Trie en 1198, Triez en 1215), Trie-Château et Trie-la-Ville (Oise), Trilbardou (S.-et-M., Tria le Bardol vers 1217, avec Bardol ou Bardou, nom de famille), Trilport (S.-et-M., Tria portus en 1221, port fluvial sur la Marne), Triel-sur-Seine (Yv.), Trieux (M.-et-M.) et enfin de Treslon (Marne, Trielongum vers 850). On se gardera bien d’ajouter à cette liste le nom de Trie-sur-Baïse (H.-P.) qui le doit au sénéchal de Toulouse Jean de Trie signataire du contrat de paréage de la nouvelle bastide en 1323 ou celui de Sainte-Trie (Dordogne) qui est une déformation du nom de Troiannus, évêque de Saintes au VIè siècle, sanctifié sous le nom de Trojan.

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À droite, la mairie, à gauche, la salle du conseil municipal.

Les noms de lieux-dits sont là aussi nombreux. On compte ainsi une vingtaine de Tresque(s) principalement en Nouvelle-Aquitaine et Occitaine, autant de Trie principalement dans le Grand Est, une trentaine de Trieux dans le Grand-Est, les Hauts-de-France et en Nouvelle-Aquitaine et autant de Treix en nouvelle-Aquitaine et Auvergne-Rhône-Alpes. Le diminutif se rencontre au Triot (Écuelles, S.-et-L. etc.) et à plus de trente exemplaires, au singulier ou au pluriel, avec déterminant ou non, dans le seul département des Ardennes comme au Triot des Loups (Chaumont-Porcien) et au Triot du Renard (Aire).

Sombre

Le bas latin sombrum, « saison où l’on fait le premier labour », est à l’origine du vieux verbe sombrer, « donner le premier labour, en parlant d’une jachère » (Littré, en ligne), d’où le nom masculin de sombre donné à la terre en jachère, en Bourgogne, Morvan, Franche-Comté et Nivernais (Godefroy, en ligne). On trouve ainsi une cinquantaine de lieux-dits portant un tel nom en Bourgogne-Franche-Comté, comme (Le ou Les) Sombres, Les Vieux Sombres (Leval, T.-de-B.), Les Sombres Mousseux (id.), Le Clos des Sombres à Source-Seine (C.-d’Or) etc.

Somard

Le verbe ancien français somarer ou sommarer, signifiant « labourer », est à l’origine de somart ou somard, « jachère, terre labourable en friche » (Godefroy, en ligne) qu’on retrouve dans des noms comme Aux Sommards (Fort-du-Plasne, Jura), Les Sommards (La Chaux-du-Dombief, id.) etc ainsi que dans les Sommards (Essey-lès-Nancy, M.-et-M.) ou Sommard (Souligny, Aube). En Savoie, un sommard a désigné une terre labourée sans être ensemencée, d’où le Sommart (Bourg-Saint-Maurice, Bozel et Entremont-le-Vieux, Sav.), les Sommarts (Bourg-Saint-Maurice, Le Pontet, Séez, id.), les Sommards (Arâches-la-Frasse, H.-Sav.) etc. Devenu patronyme ce nom a donné des toponymes avec le suffixe –ière, –erie etc.

Chaumart

Dérivé de chaume (latin calamus), l’ancien français chaumart désignait lui aussi une terre inculte, une jachère. C’est cette étymologie qu’on donne au nom de la commune de Chaumard (Nièvre), qui était Chaumoy au XIVè siècle, de l’oïl chaumois, « plateau désert », qui fut remplacé par Chaulmar en 1518, de chaumart. On trouve également des lieux-dits portant ce nom, avec un –t ou un –d final comme Le Chaumard (Dureil, Sarthe etc.), les Chaumards (Saint-Angel, P.-de-D. etc.), ou Chaumart (Mas-de-Tence, H.-Loire). Comme pour le précédent, on trouve quelques noms suffixés en –erie, –ière etc.

Notons cependant que des noms comme Chaumard peuvent représenter des dérivés de l’occitan chaumar, « se chauffer au soleil », d’où « se reposer pendant les heures chaudes du jour, ne pas travailler », d’où aussi l’idée de « repos du bétail » et par métonymie le nom d’un abri constitué à cet effet.

*Les abréviations en gras suivies d’un astérisque renvoient à la bibliographie du blog, accessible par le lien en haut de la colonne de droite.

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La devinette

Il vous faudra trouver un lieu-dit dont le nom est lié à un de ceux étudiés dans le billet.

Présent comme nom commun dans les dictionnaires de la langue régionale, ce mot, désignant une jachère par définition éphémère, n’a laissé qu’une seule trace en toponymie, celle que je vous demande de trouver.

La commune où est situé ce lieu-dit porte un nom issu de celui d’un homme latin suffixé de manière très commune. Elle possède un homonyme exact dans un département voisin et un autre pourvu d’un déterminant dans un autre département. Les différences de prononciation ont donné de nombreuses autres formes de ce même nom dans d’autres régions.

Le canton porte un nom faisant référence à deux de ses spécialités. Son chef-lieu porte un nom issu de celui d’un homme germanique suffixé de manière habituelle.

On raconte que les promeneurs en état d’ébriété ne sont pas rares entre ce chef-lieu de canton et la grande ville la plus proche. Ladite grande ville porte, elle aussi, un nom issu de celui d’un homme latin suffixé de manière très commune.

Le nom du chef-lieu d’arrondissement serait issu de celui d’un homme latin ou bien de celui d’une tribu gauloise dont une partie aurait émigré jusque là.

Indice :

indice c 31 03 2024

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