Lors de l’estivage des troupeaux de moutons en pays d’oc, les nuits de fumature, las nuèches de fumada, consistaient à parquer les moutons sur des champs dont les propriétaires payaient le fumier répandu par les animaux. Quand plusieurs champs devaient être ainsi fumés, le berger devait déplacer les claies (las clèdas) ou pacages (los pargues) plusieurs fois au cours de la nuit : on appelait ça virar lo pargue ou parguejar. C’était une pratique exténuante pour le berger qui devait parfois changer cinq ou six fois d’emplacement au cours d’une nuit et effrayer le troupeau afin qu’il produise plus encore de fumier.
De nombreux lieux-dits portent des noms issus de la pratique de ces nuits de fumature, noms formés sur les termes fumada ou pargue et pargada.
Pargue
On retrouve ce nom principalement en Occitanie, Auvergne-Rhône-Alpes, Bourgogne-Franche-Comté et Nouvelle-Aquitaine sous sa forme simple, au singulier ou au pluriel, précédé ou non d’un article, dans près de deux cents noms de lieux-dits (La, Las, Le, Lou ou Les) Pargues et parfois précédé d’une préposition comme pour Al Pargue ou Aux Pargues. L’article peut être agglutiné comme pour Laspargues (Frespech, L.-et-G.). Ce nom sert parfois de complément comme pour le Champ del Pargue (Caillat, Lot), le Clot de Pargue (La Sauzière-Saint-Jean, Tarn), le Col du Pargue (olargues, Hér.), la Coumbo del Pargue (Monts-de-Randon, Loz.), le Plo del Pargue (Serverette, Loz. – avec plo, « plateau » en patois cévenol), Lacham des Pargues (Saint- Cirgues-en-Montagne, Ardèche – cham, du pré-celtique calmis « plateau rocheux, sommet plat d’une montagne ») etc.
Le diminutif parguet apparait dans une quinzaine de toponymes (Lou, Le ou Les) Parguets, dans le Bois de Barguet (Fieux, L.-et-G.), la Serre del Parguet (Saint-Rome-de-Dolan, Loz.) etc. Le diminutif parguel n’apparait qu’à quelques exemplaires comme le Roc de Parguel (Meyrueis, Loz.), Lous Parguel (Saint-Martin-de-Boubaux, id.) qui peuvent être liés au patronyme Parguel.
Devenu nom de famille, pargue est à l’origine de noms comme À la Parguère (Terraube, Gers), La Parguère (Saint-Aroumeix, T.-et-G.), La Parguerie (Louchats, Gir.), Las Parguères (Ambrus, L.-et-G. etc.) ou encore, avec l’article agglutiné, Laparguère (Montesquiou, Gers etc.) et Lasparguères (Brax, L.-et-G. etc.) — et si tu ne vas pas à Laparguère …
Le patois lorrain semble avoir gardé lui aussi le souvenir du bas latin pargus, « enclos », ce qui explique qu’on trouve des lieux-dits Pargue(s) dans le Grand-Est comme Les Pargues (Guyonvelle, H.-Marne etc.). Le nom de la commune de Pargues (Aube), qui était Parge en 1117 et Pargues dès 1177, semble lui aussi issu de pargus, comme celui Les Éparges (Meuse).
La forme occitane pargade est à l’origine de près de soixante noms de lieux-dits sans grande surprise, avec ou sans article, tant au singulier qu’au pluriel, du type (La, Las, Les et Lous) Pargade(s). Les diminutifs sont représentés au masculin par Lous Pargadets (Cans-et-Cévennes, Loz. etc.) et au féminin par La Pargadette (id.) et Las Pargadettes (Vaureilles, Av.) etc. L’autre forme diminutive n’apparait que dans Pargadels (Cassagnas, Loz.).
Malgré son apparence, le nom de lieu-dit Campargue (Aubin, Av. ; salles, L.-et-G. etc.) n’a pas de rapport avec le pargue : il s’agit d’un dérivé du latin campanicus, « domaine campagnard », dans la région où le suffixe –anicus est passé à –argues.
Fumade
Certains d’entre vous se souviennent peut-être que j’avais abordé ce thème en réponse à un de mes habitués qui signait lecteur (et signe désormais echogradient73) le 8 septembre 2022.
Plus de deux cents toponymes font appel à la fumade des champs, que ce soit au singulier (La) Fumade ou au pluriel (Las ou Les) Fumades, ces dernières servant de déterminant à Allègre-les-Fumades (Gard). Ce nom est quelquefois complété comme pour la Bonne Fumade (Quézac, Loz. etc.), la Fumade Vieille (Saint-Simon, Cant. etc.), la Fumasse Basse (Trémouilles, Av.) et d’autres. D’autres fois, c’est lui qui sert de complément comme pour la Baoume Fumade (Quézac, Loz. – baoume, occitan balma, « grotte, caverne »), le Col de la Fumade (Cascatels-des-Corbières, Aude), la Combe Fumade (Gijounet, Tarn etc.), le Mourrel de la Fumade (Lézignan-Corbières, Aude – occitan mourrèl, « petit mamelon de montagne, monticule »), le Peuch de Fumade (Saint-Exupéry-les-Roches, Corr. – occitan peuch du latin podium, « colline au sommet plat »), le Rec de la Fumade (Lézignan-Corbières, Aude – occitan rec, « ruisseau ») et d’autres.

Les Fumades, intégrées dans le nom d’Allègre-les-Fumades (Gard) le 30 novembre 1998
La forme occitane fumado se retrouve dans une dizaine de noms du type La, Las, Le, Lo ou Los) Fumado(s), mais aussi (Le) Fumadou (Eymet, Dord. etc.) ou encore dans le diminutif La Fumadounes (Saint-Alyre-ès-Montagne, P.-de-D.). Une tentative de restituer la prononciation occitane du u en ou apparait en Lozère dans les noms des Foumadelos (Saint-Privat-de-Vallongue), de Lou Foumades (Pelouse) et de Lou Valat Foumat (Saint-Étienne-Vallée-Française).
Le diminutif fumadet n’apparait qu’à sept reprises : Le Fumadet, La et Les Fumadette(s) Saint Frézal (Ventalon-en-Cévennes, Loz.), La Fumadette (Alrance, Av. et Gijounet, Tarn), le Hameau de la Fumadette (Villefranche-de-Panat, Av.) et enfin Les Fumadettes (Auvers, H.-L.). Une autre forme diminutive, qui a pu être un hypocoristique pour désigner un berger et devenir nom de famille, apparait en Lozère dans les noms de Fumadelle (Pont-de-Monvert-Sud-Mont-Lozère), des Fumadels (Molezonà et de Las Fumadelles (Barre-des-Cévennes) et en Gironde dans le nom du Domaine de Fumadelle (Saussans).
Le patois savoyard utilise le verbe femà pour « fumer (un champ) », d’où le participe passé pour désigner un champ engraissé par cette méthode comme pour La Fémaz, nom d’un alpage monté à la Côte de la Fémaz (Lanslebourg-Mont-Cenis, Savoie) et pour le diminutif Les Femettes (Bessans, Savoie).
La forme masculine fumat est à l’origine d’une cinquantaine de toponymes avec ou sans article, au singulier comme au pluriel (Le ou Les) Fumat(s) ; on notera deux noms avec un paradoxal article féminin : La Fumat (Champclause, H.-L.) et La Fumate (Le Vigeant, Vienne). Ce terme peut servir de complément comme pour le Bois de Fumat (Villeneuve, Av.), le Prat Fumat ( Villeneuve, Av. etc. — occitan prat, « pré ») le Pech Fumat (Loubressac, Lot – occitan pech, du latin podium, « colline au sommet plat »), le Replat de la Fumat (La Forteresse, Is.) etc.
Enfin, je terminais ma réponse au lecteur cité en introduction de ce paragraphe par cette phrase « Si vous avez jadis eu un sac à dos ou une tente, vous serez peut-être surpris d’apprendre que Lafuma est d’abord un lieu-dit (avec agglutination de l’article et perte du –d– intervocalique de lafumada) ». Ce lieu-dit se trouve à Vocance, en Ardèche, tandis qu’un Pré Lafuma se trouve à Ancelle, dans les Hautes-Alpes. Mais ce nom est aussi devenu un nom de famille, porté par Alfred, Victor et Gabriel Lafuma, fondateurs en 1930 de l’entreprise du même nom.
Il conviendra de faire attention à d’autres sens qu’a pu prendre fumade comme par exemple pour Peyrefumade (Larche, Corrèze) qui est une « pierre de couleur sombre ».
Migayre
En rouergat, le migon est le crottin de brebis en couche compacte, propre à être enlevé pour fumer champs et jardins. Ce terme est à l’origine de noms de famille Migayre et Migayron (formes graphiques) et Migayrou et Migairou (formes phonétiques). Le migaire était le berger chargé de la fumada, tandis que le migairon en était le diminutif, désignant peut-être l’aide berger. L’un ou l’autre pouvaient également désigner le lieu de pacage des brebis, le terrain fréquemment fumé par le troupeau. C’est ainsi qu’on trouve La Migaire à Chanac (Loz.), Les Migairas à Saint-Genès-Champanelle (P.-de-D.) et Migayroux et Migayroux Nord à Bertholène (Av. — attesté Migairo en 1108).

La devinette
Il vous faudra trouver un toponyme de France métropolitaine lié à un des mots étudiés dans le billet. Après quelques hésitations sur sa graphie, ce nom est aujourd’hui écrit avec une orthographe non étymologique.
La commune qui l’abrite est aujourd’hui intégrée dans un ensemble qui porte un nom topographique rappelant la montagne proche. Son nom à elle est issu de celui d’un homme latin accompagné d’un suffixe lui aussi latin. Elle a été citée à plusieurs reprises sur ce blog, à propos d’une pente raide et de deux arbres d’altitude.
Le chef-lieu de canton, également cité ici à propos d’un des deux arbres, porte un nom issu de celui d’un homme germanique, suffixé au féminin.
Le chef-lieu d’arrondissement a été cité ici lui aussi à plusieurs reprises et son nom expliqué, comme celui du pays dans lequel il se trouve. Ce pays a porté deux noms : d’abord un nom de personne gaulois puis un nom d’homme latin, suffixés de manière différente.
Un indice pour la commune :

Réponse attendue chez leveto@sfr.fr