Mare de Courtemaux!

J’ai hésité à tenir ma promesse d’écrire un article sur le hameau de Courtemaux, La Mort-aux-Juifs, tant ce sujet est devenu polémique. D’où mon titre … et l’absence d’illustration et de fioritures.

Une énième  demande de changement du nom du lieu-dit, venant cette fois du  centre Simon-Wiesenthal, a eu en effet le don de réveiller  journalistes,  chroniqueurs, blogueurs et autres individus prêts à réagir dès qu’ils entendent le mot « Juif ». Je vous laisse le soin d’utiliser les moteurs de recherche à votre guise pour lire ces réactions — n’oubliez pas vos pincettes.

Je recopie ici un passage écrit en 2013 par l’historien Henry Rousso et le journaliste Éric Conan  qui  voient dans ces demandes de changement de nom  l’exemple

« [confinant] proprement à l’absurde » d’« un « discours » ambiant, plus politique, porté de-ci de-là par des militants tardifs de la mémoire. Ces derniers semblent s’être reconvertis d’une militance d’action prophétique à une militance d’inquisition rétroactive. Faute d’avoir une action réelle contre le « fascisme » d’aujourd’hui qu’il soit réel ou fantasmé, on porte l’attaque, résolument, sur le fascisme d’hier. On exige un geste présidentiel, on pétitionne, on dénonce l’État intrinsèquement « vichyste » qui garde au coffre les « secrets des archives », on se lance dans des épurations de la mémoire, on débaptise sauvagement les rues ».

( Éric Conan, Henry Rousso, Vichy, un passé qui ne passe pas, Fayard, 2013, 500 p., pages 414-415.)

Il est révélateur que les précédentes demandes de modification du nom de ce lieu-dit n’ont été accompagnées d’aucune polémique. Celle de 2014 en est, elle, fortement productrice. Je vous laisse en déduire ce que vous voulez sur l’état de notre société, de nos zompolitiks et de nos médias. Qui a remis le mot « repentance » à la mode ?

Une page wikipedia spécialement créée pour l’occasion qui reprend les différentes hypothèses étymologiques des uns et des autres est actuellement examinée en vue de sa suppression  ou de son intégration dans l’article sur Courtemaux . Elle résume bien l’état des lieux actuel des recherches étymologiques.

Ma précédente allusion à ce toponyme n’était basée, elle, que sur la lecture de Stéphane Gendron; ma bibliothèque s’est heureusement étoffée depuis…

Je ne reviens donc que sur l’étymologie de ce lieu-dit et sur la thèse de Pierre-Henri Billy — la  mare au juin  où  juin, qui signifie « purin »*,  fut prononcé jui puis complété par une consonne finale non prononcée pour aboutir à juif — hypothèse qui semble la plus probable mais qui me laisse interrogatif sur deux points :

  • si juin a bien été dénasalisé en jui —   cette dénasalisation ne se produisait, à ma connaissance, que lorsque le -n- était suivi d’une voyelle, par exemple le féminin bon-ne à l’origine prononcé [bõn(ə)] avec o nasal s’est transformée en [ bɔ n(ə) ] qui est la prononciation actuelle — et si on y a ajouté, comme le dit P.-H. Billy, une consonne finale non prononcée, pourquoi a-t-on choisi un -f- plutôt que le -t- habituel comme dans « gerfaut » ou « bahut » ? La « mare au juif »  ne serait-elle due qu’à un greffier soucieux de bien écrire et de trouver la bonne finale à ce jui ?
  • L’érudit régional dont parle P.-H. Billy est sans doute Paul Gache qui écrit dans le  Bulletin de la Société d’émulation de l’arrondissement de Montargis, n°18, mars 1972, p. 37   — et c’est la seule allusion à ce toponyme :

    « On sait que souvent une mare médiévale est devenu [sic] un mort, ainsi la mare au Juif ( singulier) est devenu [ sic] la Mort aux Juifs ( pluriel) ».

    On voit que l’auteur insiste sur le Juif avec la majuscule initiale du nom du peuple. Il n’est pas interdit de penser qu’un Juif se soit rendu propriétaire d’un terrain pourvu d’une mare. Les Juifs n’étaient pas rares dans l’Orléanais ( le pays autour d’Orléans ) : cinq  micro-toponymes contenant « juif » existent encore aujourd’hui, selon l’IGN,  en plus de la Mort-aux-Juifs :

    Les Faux-Juifs à Auxy, Le Faux-Juif ( Grand Foujuif sur la carte de Cassini) et Le Petit-Faux-Juif ( Petit Foujouif, id.) à Saint-Denis de-l’Hôtel ainsi que Les Juifs à Ruan et Les Juifs à Vitry-aux-Loges.

    Les Juifs étaient donc bien installés dans le Loiret ( et dans la région Centre, comme dans de nombreuses autres régions de France ), j’en veux pour autre preuve les rues aux Juifs ou des Juifs dans de nombreuses villes et villages de la région Centre. Orléans a ainsi une rue des Juifs nommée rue de la Juifverie en 1640 tout comme Blois a une rue des Juifs notée rue de la Juiverie en 1316. Oui, en 1316: l’argument de P.-H. Billy selon lequel aucun texte du Moyen Âge ne mentionne Mort-au-Juif ne constitue pas une preuve de l’absence de Juifs dans la région. Aucun texte du Moyen Âge ne mentionne non plus une « mare au juin, au jui ou au juif ».

C’est encore plus vrai si on se souvient que  « le juif » désignait dès 1265 l’usurier (cf. le Dictionnaire Historique de la langue française, Le Robert), quelle que soit son origine et sa religion (c’est peut-être d’ailleurs l’origine des « Faux Juifs » vus plus haut) puisqu’il était  autorisé avec le musulman — « arabe » était alors, dans cette acception, synonyme de « juif » —  à exercer cette profession interdite aux chrétiens. Dois-je rappeler les  persécutions subies par les Juifs après l’ordonnance signée par Jean le Bon le 18 juillet 1353 à moins de 5 km de là, au château royal de Chantecoq et dirigée contre les « Italiens, Lombards, Ultramontains  et autres usuriers » ? Aucun témoignage écrit ne vient en effet corroborer cette hypothèse… mais n’est-il pas normal que le criminel efface les preuves de son crime ? Si les paysans du coin ont massacré un usurier  — pas forcément juif, mais c’est ainsi, déjà, qu’on appelait ces gens-là — pour s’en approprier les terres, ils n’allaient pas s’en vanter par écrit !

Conclusion : que la « mort » soit une « mare » ne fait guère de doute mais que le Juif soit autre chose qu’un juif, religieux ou usurier, n’est pas si évident.

P.S. Courtemaux est un ancien Cortem Hermoldi ( 843 ), du latin cortem, « cour de ferme puis  domaine » et du nom de personne germanique Hermold.

 

 * En visitant cette page http://www.lexilogos.com/oil_langues.htm,  j’ai finalement trouvé — je vous jure que j’ai tout lu !— ce « Glossaire étymologique et historique des patois et des parlers de l’Anjou comprenant le glossaire proprement dit, des dialogues, contes, récits et nouvelles en patois, le folk-lore de la province » par A.J. Verrier [et] R. Onillon. publié en 1908 par Germain et G. Glassin à Angers qui mentionne bien à l’entrée juin le sens de « purin ».

 

 

 

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