Après avoir vu, dans un précédent billet, les toponymes issus du gaulois bodica désignant une terre gagnée par le feu sur les bois et les broussailles, je m’intéresse aujourd’hui à un autre mot du domaine occitan de sens quasiment identique : artiga. Le sens en est un peu plus élargi puisqu’il s’agit là de défricher non seulement par le feu mais aussi par simple abattage des bois, généralement sur une pente pour l’affecter à la pâture ou la culture. Le mot équivaut donc d’une certaine manière à l’essart de la France septentrionale.
Le même mot artiga existe en espagnol où il désigne une terre récemment défrichée, une novale et est accompagné du verbe artigar, « retourner un terrain pour le cultiver, après avoir brûler les buissons et les branches d’arbre qui s’y trouvent ». L’appellatif occitan et espagnol est issu d’un terme artica généralement reconnu comme ibère ou aquitain, dérivé du basque arta, arte, « chêne vert», d’où « broussailles ». On rapproche de cette même racine l’ancien béarnais artigal, « petit défrichement par le feu » aux XIè et XIIè siècles, le pyrénéen artigau, « grange située dans une clairière de défrichement où on entrepose le foin », le landais echartiga, « essarter » et l’auvergnat et limousin artièra, « défrichement ».
Artigue et ses variantes sont à l’origine de nombreux toponymes, très majoritairement dans le Sud-Ouest, dont plus d’une dizaine de noms de communes, mais aussi de divers patronymes, désignant celui qui habite un endroit ainsi nommé, devenus à leur tour toponymes lorsque leurs porteurs ont donné leurs noms aux lieux de leur nouvel établissement.
Les communes
Parmi les noms de communes, dix se présentent sous une forme simple : Artigue (H.-G.), Artigues (Ariège, de Artiguis en 1233 ; Aude, de Artigis en 1360 ; Hautes-Pyrénées, de Artigas en 1313 ; Var, Artiga en 994), Artigues-Près-Bordeaux (Gir., Las Artigas en 1160) et Les Artigues-de-Lussac (Gir.) ainsi que l’ancienne commune d’Artigues aujourd’hui dans Moncrabeau (L.-et-G.). L’agglutination de l’article a donné son nom à Lartigue (Gers et Gironde).
Quatre autres noms comportent un déterminant destiné à éviter les homonymies : Artigueloutan (P.-A., Artigueloptaa en 1385 que E. Nègre interprète loengta(n)e, « lointaine», tandis que M. Grosclaude [Dictionnaire toponymique des communes du Béarn, 1991] y voit un diminutif artigalota), Artiguelouve (P.-A., Artiguelobe vers 1220, où la « louve » garde tout son mystère : s’agit-il de l’animal, du gaulois *lopo-, « eau, lac » ou de l’oronyme pré-indo-européen *lup ?), Artiguemy (H.-P., de Artigamino en 1300, avec le gascon minor, « plus petite »). On peut ajouter à cette liste l’Artiguelongue qui apparait dans le nom de Saint-Antoine-d’Artiguelongue (Gir., de Artigiis au XVè siècle, complété avec « longue » évoquant la forme allongée du terrain défriché). Le Mas-d’Artige (Creuse) utilise quant à lui l’artigue comme déterminant – ici dans sa forme nord-occitane avec passage du g au j.
Le terme apparait suffixé dans le nom d’Artigat (Ariège, Artigatum à l’époque romaine).
Enfin, une forme masculine au pluriel apparait dans le nom d’Artix (Ariège, Artizum en 960 et P.-A., Artits en 1286).

Les lieux-dits
Les noms de lieux-dits formés sur la base artiga sont, on s’en doute, bien plus nombreux : Charles Higounet a dénombré 138 noms de lieux issus d’artiga dans le seul département de la Gironde (cité dans Histoire de la France rurale, t.1, ouvrage collectif, Le Seuil, 2018). Il ne sera bien sûr pas question de tous les citer ici mais de passer en revue les différentes formes qu’ont prises ces toponymes. Je ne m’intéressai ici qu’aux lieux-dits habités, les autres étant beaucoup trop nombreux.
Les noms les plus courants sont bien entendu (L’ ou Les) Artigue(s) ou, en Auvergne et Limousin, (L’ ou Les) Artige(s). Ces noms sont parfois accompagnés d’un déterminant comme Artigue-Bieille (à Puyoö, P.-A., « vieille ») ou Artigue-Longue (à Campsas, T.-et-G.). Le plus souvent, ce déterminant est agglutiné comme pour Artiguebieille (à Campagne, Landes), Artiguevieille (à Cudos, Gir. etc.) qui se distinguent de l’Artiguenave (la « nouvelle artigue » à Lannes, H.-G. etc.), de l’Artiguenabe (Eyes-Moncube, Landes) et de l’Artiguenau (le Bourg, Gir.) et comme pour Artiguemale (à Alos, Ariège etc.), Artiguepla (Bonac, Ariège), L’Artiguelonge (Milhas, H.-G. ; ), Artiguebère (Ruffiac, L.-et-G., avec le gascon bèra, « belle »), Artiguedieu (ancienne commune aujourd’hui rattachée à Seissan, Gers, dont le dieu indique que l’endroit était propriété d’une communauté religieuse), Artigue-Martin (à Saint-Vincent-de-Paul, Gir., avec le nom du propriétaire). Plus rarement, c’est l’artigue qui sert de déterminant comme pour le Moulin de l’Artigue (à Lastours, Aude, etc), le Bois de l’Artigue (à sautel, Ariège etc.), le Château Artigues (à Foulayronnes, L.-et-G.), etc.

La chapelle d’Artiguelongue à Loudenvielle (H.-P.)
Dans les zones où le g passe au j, on trouve des noms comme l’Artige (à Saint-Denis-des-Murs, H.-Vienne, de Artigia en 1285 ; Linards, H.-Vienne, etc.) ou les Artiges (à Saint-Privat, Corrèze, etc.)
Ajoutons une douzaine de Malartic (Bazens, L.-et-G., Izon, Gir. etc) et un Malartigues (à Saint-André-d’Allas, Dord.), où le défrichement ne s’est sans doute pas révélé aussi profitable que prévu.
Le diminutif est représenté par Artigolle (à Thèze, P.-A. etc.) et Artigolles ( Casteljaloux, L.-et-G. etc.), de l’occitan artigòla, « petite artigue » ainsi que par Artiguillon (à Saint-Germain-d’Esteuil, Gir., diminutif en –ilhon), tandis que l’augmentatif en –às apparait dans L’Artigas (à Maisons, Aude etc.) et dans quelques Artigeas (Saint-Julien-le-Petit, H.-Vienne ; Châtre, Dord. etc.) ainsi que dans Artias (à Retournac, H.-L., Artigiae et Articas vers 1040 et Artias en 1254).
La variante masculine artic et son dérivé artigal semblent s’être spécialisés pour désigner la bande de terre délimitée par un ou deux cours d’eau, sans doute par glissement du sens de « terre neuve » à celui de « terre alluviale ». On trouve ainsi des lieux-dits Artix (à Senaillac-Lauzès, Lot, Artisium en 1317), Artis (à Montpeyroux, Av., Artis en 1415 ; Saint-Côme, Av. ; Sadeillan, Gers, etc.), Les Artis (Broquiès, Av., in Artices en 942, etc.) ou encore Les Artys (à Compeyre, Av. etc.). Le dérivé artigal a servi à nommer L’Artigal (à Cabrerolles, Hér.), les Artigals ( à Saint-Sever-du-Moutier, Av.), l’Artigalet (à Sauvimont, Gers) et les Artigalets (à Belbèse, T.-et-G.).
Issue de la suffixation en –ière de l’occitan artiga, la forme artiguièra a donné Artiguère (à Clarac, L.-et-G) et Artiguères (à Benquet, Landes) ; elle a perdu la qualité occlusive du g devant la diphtongue iè pour passer à artièra qui se retrouve dans les noms des Artières (Aguessac, Av.) et de Les Artières (à Compeyre, id.).
Enfin, par transfert du nom de l’un à l’autre, l’artigue a pu servir à nommer des cours d’eau, le plus souvent comme déterminant dans le Ruisseau d’Artigue (à Bardos, P.-A. etc.), la Font de l’Artigue d’en France (à Prats-de-Mollo-la-Preste, P.-O.) ou la Fontaine d’Artigue (à Ferrère, H.-P.), mais aussi directement comme l’Artigue, un affluent du Vidourle dans le Gard, l’Artigue un ruisseau qui court à Mayronnes dans l’Aude, L’Artiguet qui arrose Lasseube dans les Pyrénées-Atlantiques etc. Plus au nord, on trouve le Ruisseau d’Artige (à Sillars, Vienne ; à Valvignères, Ardèche) ou encore le Ruisseau d’Artigeas (à Saint-Julien-le-Petit, H.-Vienne).
Les patronymes
Comme expliqué plus haut, beaucoup de ces toponymes ont été utilisés pour nommer leur habitant, propriétaire ou exploitant et ont pu redevenir toponymes lors de l’établissement de ce dernier sur un nouveau territoire.
On trouve des noms de famille comme Artigue(s), Artige, Lartigue, Lasartigues, Artiguelongue, Artiguebieille, Artiguevieille, Artiguenave, Artiganave etc. mais aussi comme Dartigue(s) ou encore Dartiguenave dont la préposition de agglutinée indique bien la provenance de leur porteur. Pour les lieux portant un de ces premiers noms, l’hésitation peut se faire entre un toponyme originel ou un patronyme importé. Le doute n’est en revanche pas permis pour les deux derniers patronymes qui ont donné des lieux-dits Dartigues (à Parentis-en-Born, Landes et Doulezon, Gir.), Dartiguelongue (à Labatmale, P.-A.) et Dartiguenave (à Saint-Martin-de-Seignanx, Landes).
Sur la variante artigal ont été formés les noms de famille Artigal, Artigau (avec l final vocalisé), Artigaud, Artigaut, Artigault (avec attraction des finales –aud, –aut et –ault des composés germaniques), Lartigau, Artigeau (du nord-occitan, avec palatalisation du g en j), Artigalas (avec –às augmentatif), Artigalon (diminiutif en –on) et Artigalot (diminutif en –ot). Si les deux premiers d’entre eux ont pu fournir plusieurs toponymes Artigal et Artigau(s ou x), les autres ont été moins productifs sauf Artigaut (Rieux, H.-G. et Ayguetinte, Gers), L’Artigault (à Lezay, D.-Sèvres), Lartigaut (Biaudos, Landes etc.), Artigalas (Sers, H.-P.) et Lartigalot (à Cérons, Gir.).

La devinette
Il vous faudra trouver un cours d’eau, dont le nom est lié au mot du jour, qui traverse neuf communes dont le chef-lieu du département de France métropolitaine avant de se jeter dans une grande rivière qui donne son nom au département voisin.
Son nom sert de déterminant à celui de la commune rurale où il termine sa course, qui est ainsi différenciée de deux homonymes dans le même département.
Le nom de cette commune rappelle qu’on y a trouvé d’anciens tombeaux.
Le nom du chef lieu de canton où se situe cette commune montre qu’on y trouvait de l’eau un peu partout. Il en existe un parfait homonyme dans un autre département.
Des indices ?
■ pour le chef-lieu du canton :

■ pour le chef-lieu d’arrondissement :

Réponse attendue chez leveto@sfr.fr







■ le pape Urbain V (1310 -1370), né au Pont-de-Montvert en Lozère, dans le Gévaudan, eut à cœur, tout au long de sa vie pontificale, de favoriser son pays et notamment la ville de Mende, dont il se réserva l’évêché.(
■ il fallait reconnaitre un détail de l’














■ cette fausse étiquette de bouteille de vin montrait une bastide, un vignoble et le millésime 2014 : il fallait penser au canton de Vignobles et Bastides, créé en 2014.
■ il ne fallait s’attarder ni sur Guareschi ni sur Fernandel ni même sur Don Camillo, mais sur le curé à vélo, comme l’abbé Nègre, célèbre pour avoir parcouru à vélo tous les chemins du canton de Rabastens afin d’en recueillir tous les toponymes.
■ on pouvait compter trois champs sur cette photo, ce qui devait faire penser à une des étymologies proposées pour Trescamps (et au moins confirmer ce toponyme pour ceux qui avaient trouvé le canton).





