La laîche est un autre nom du carex, aussi appelé roseau des marais. Il est issu d’un prélatin lisca ou lischia, adopté par les Gaulois, les Romains (latin lisca, fin du VIIIè siècle) et les Francs et Alamans (lehscha, IXè siècle).

Différents aspects de la laiche des marais
C’est sous la forme bas-latine liscaria, qui a donné lichère, léchère, lochère et des variantes, que ce nom se retrouve le plus souvent en toponymie. Il désigne alors un lieu humide où poussent les laîches mais parfois, comme dans le Forez, un étang ou un marais sans qu’on y trouve forcément des laîches, une terre inculte en Gascogne, voire, comme en Savoie et Suisse, une simple terre humide, une mauvaise terre. Dans certains pays d’élevage, les laîches étaient fauchées pour servir de litière ; ailleurs, comme en Bresse, elles étaient employées pour la couverture en chaume des maisons : il ne venait alors à personne l’idée de lutter contre la lichère.
Les formes toponymiques sous lesquelles apparait ce mot sont très nombreuses et, malgré mon souci d’exhaustivité, il se peut que j’en oublie. Les noms des communes ont été colorés en orange foncé. Vos contributions en commentaires seront les bienvenues !
Laîche
Utilisé sous une forme simple, le nom de la laîche, au pluriel comme au singulier, a donné de nombreux toponymes La ou Les Laiches, parfois qualifiées de Grande, Petite, Longue etc., notamment en Bretagne, Normandie et Grand-Est, mais aussi en Bourgogne-Franche-Comté et jusqu’en PACA. On trouve également de nombreux noms (La ou Les) Lesche(s) ou encore Lèche(s) principalement en Bretagne, Normandie et Île-de-France, comme pour Lesches (S.-et-M., Leschis en 1172 et Leschae en 1195), mais aussi en Dordogne avec la commune nommée Les Lèches. Ces noms sont quelquefois délicats à analyser, notamment en pays de langue d’oc. C’est le cas par exemple de la commune de Lesches-en-Diois (Drôme), attestée Lechis en 1140, dont le nom semble apparenté au nom de la laîche, mais qui, au vu de la situation de la commune en plein cœur d’une région calcaire et accidentée, pourrait être issu de la base oronymique pré-indo-européenne *lek-, d’où le gaulois lèca, « pierre plate, rocher plat ».
On trouve également plusieurs noms du type Lâche(s) dont certains peuvent être considérés comme des laîche(s) comme La Lâche (Montbard, C.-d’Or) ou Les Lâches (Bainville-aux-Saules, Jura). Des noms comme La ou Les Lesque(s) qu’on retrouve en Nouvelle-Aquitaine et Occitanie peuvent être reliés au gascon lesque, « terre abandonnée, inculte », de même étymologie..
Plusieurs cours d’eau sont appelés la Lèche (à Bourg-Vharente et à Touvre, Char ; à Villemurlin, Loiret ; à Arzenc-de-Randon, Loz. etc) et leurs noms peuvent rappeler un cours encombré de laîches.
Lichère
Ce nom apparait à près de cent exemplaires sous la forme (La ou Les) Lichère(s), des Hauts-de-France à l’Occitanie, en passant par le Grand-Est, l’Île-de-France, la Bourgogne-Franche-Comté, l’Auvergne-Rhône-Alpes et la Nouvelle Aquitaine. On trouve également les habituels Champ de Lichère (Provency, Yonne etc.), les Hautes et Basses Lichères (Châtillon-sur-Marne, etc.) etc.
Plusieurs communes portent ce nom : Lichères (Char., Licheriis en 1328), Lichères-sur-Yonne (Yonne, Lescheriae en 1147) et Lichères-près-Aigremont (Yonne, Lescheriae en 1156 — mais le nom Liccadiacus attesté au VIè siècle fait pencher pour un nom de personne roman Leucadius et suffixe –acum qui aura subi l’attraction de Lichères) et. On peut leur adjoindre la commune de Maulichères (Gers, Malsere en 1062, avec le latin malus, « mauvais »).

Les diminutifs sont particulièrement rares : je n’ai trouvé qu’un Pré Licheret (Le Perrier, Vendée), un Licheron (Olliergues, P.-de-D.), un Licherolle et Queue de Foede (Crémieu, Is.) et les Licherottes (Ruy-Montceau, Is.).
D’autres orthographes sont apparues comme pour les lieux-dits la Licheyre (Antrenas, Loz. etc), Licheyres (Intres, Ardèche) et le ruisseau de Licheyre (ou de Dabrigeon, à La Souche, Ardèche). Rajoutons les quelques lieux-dits Lichière (Saint-Étienne-du-Valdonnez, Loz.) La Lichière (Frontenay, Jura, etc.) et Les Lichière (Villeperdrix, Drôme). On trouve également la Lixière (Sillegny, Mos.), les Lixières (ancienne commune intégrée en 1971 à Belleau, M.-et-M.) et la commune de Fleuville-Lixières (M.-et-M.).
Les hydronymes sont représentés par le Lac des Lichères (Jauldes, Char.), le ruisseau de Lichère (Gras, ardèche) et le ruisseau des Lichères (Villefort, Loz.). Les oronymes ne sont pas en reste avec la ravin de Lichère (Le Collet-de-Dèze, Loz.), la Serre de Lichère (Gras, Ardèche) et le Signal de Lichère (un sommet culminant à 899 m à Branoux-les-Taillades, Gard).
Les noms des lieux-dits (La ou Les) Liquière(s), qu’on trouve principalement en Lozère, Aveyron et Hérault, sont plus probablement issus de l’occitan liquièra, « rocher dont les troupeaux lèchent les efflorescences salines » (TDF*).
Léchère
C’est à plus de quatre cents exemplaires qu’apparait la forme léchère dans des noms comme (La ou Les) Léchère(s) principalement en Auvergne-Rhône-Alpes et Bourgogne-Franche-Comté, mais aussi, très minoritairement, dans le Grand-Est, en Nouvelle-Aquitaine, Pays-de-la-Loire et Centre-Val-de-Loire. On trouve également une Petite Léchère (Attancourt, H.-Marne), la Grande Léchère (Brénod, Ain), des Grandes Léchères (Chimlin, Is.), la Léchère de Champdieu (Creys-Mépieu, id.), la Léchère les Bains (de l’ancienne Notre-Dame-de-Briançon, Sav., cf. le suivant) etc. La Léchère (Sav.) est la seule commune à porter ce nom, adopté en 1972 après la fusion de Notre-Dame-de-Briançon avec Celliers, Doucy, Nâves, Petit-Cœur et Pussy.
Les diminutifs sont plus nombreux que pour la lichère (et ne me demandez pas pourquoi). On trouve ainsi La Lecherette (Vernoux, Ain etc.), Les Lecherettes (Les Allues, Sav.), La Lecherettaz (Montagny, Sav.) etc. Le diminutif –ole, olle a donné les noms de quelques (La) Lecherolle et Lecherolles ainsi que celui de la commune de Lescherolles (S.-et-M., de Lescherolliis en 1145). Le diminutif –on apparait dans Lecheron (Champygny-en-Vanoise, Sav), Le Lécheron (Le Breuil, Marne, etc.) et Les Lécherons (Buffières, S.-et-L.), tandis que le diminutif –ot, otte a donné Lecherot (Chastellux-sur-Cure, Yonne), la Lécherotte (Montellier, Ain) et les Lécherottes (Trept, Is.).

Comme pour le précédent, d’autres graphies ont pu apparaitre. On trouve ainsi plusieurs La ou Les Leschère(s), en Bourgogne-Franche-Comté, Auvergne-Rhône-Alpes et dans le Grand-Est, ainsi que les communes de Leschères (Jura) et de Leschères (H.-Marne, Lescheres dès 1218). Un diminutif apparait avec la Lescherette (Curcial-Dongalon, Ain) et le Chalet de Lescherette (Saint-Rémy-de-Mayrienne, Sav. Le diminutif –olle a donné le nom de la commune de Lescherolles (S.-et-M.), tandis que le suffixe –osum est à l’origine de celui de la commune de Lescheroux (Ain) et du hameau Lecheru (Hauteluce, Sav., longtemps écrit L’Écheru)
On trouve également la forme lessière donnant la Lessière (Valezan, Sav.) et les Lessières (Modane, Sav., In Lecheriis en 1514 ; Annecy, H.-Sav. etc.) ainsi que la forme laichère donnant la Laichère (Beaufort, Sav. etc.) et les Laichères (Lugrin, H.Sav. etc.).
Les hydronymes sont représentés par cinq Étang de la Léchère, un Bief de la Léchère et une Source de la Léchère, tous dans le Jura, ainsi que par quatre Ruisseau de la Léchère (Sav. et H.-Sav.), La Léchère Merlan (marécage à Janneyras, Is.) etc. On trouve également un Étang des Leschères (Châtillon-la-Palud, Ain – avec palud, « marais » : des léchères, un marais … prévoyez les bottes en caoutchouc !), un torrent de la Lescherette (Saint-Rémy-de-Maurienne, Sav.), un Étang Lescherolles (Marlieux, Ain) etc. Des coteaux ou collines ont été baptisés la Léchère (Armix, Ain etc.), les Léchères (Meyrié, Is. etc.) et on trouve une Pointe de la Léchère (Morzine, H.-Sav.).
Lochère
Cette forme se retrouve principalement en Bourgogne, où on trouve près de cent cinquante toponymes du type (La ou Les) Lochère(s) ou bien À la ou Aux Lochère(s), parfois accompagnés d’un épithète comme pour les Grandes Lochères (Tichey, C.-d’Or, etc.) ou d’un complément comme pour la Lochère au Vigué (Étevaux, C.-d’Or – vigué ou viguier : officier de justice ou chargé de la voirie) ou la Lochère aux Riches (Magny-sur-Tille, C.-d’Or.– riche : contraire de pauvre ; il n’est pas exclu que le vigué en ait été un). On retrouve également ce nom dans le Grand-Est (H.-Marne, Meuse, Vosges …) et plus rarement en Normandie, Centre-Val-de-Loire etc.
Les diminutifs sont beaucoup moins nombreux avec le Locheret (Auxonne, C.-d’Or et Dierrey-Saint-Pierre, Aube, les Locherets (Thury, C.-d’Or), la Locherotte (Longecourt-lès-Culètre, C.-d’Or, etc.) et les Locherottes (Varois-et-Chaignot, id., etc.
Les hydronymes sont représentés par l’Étang de Lochère (Bagnol et Remilly-sur-Tille, C.-d’Or), la Noue des Lochères (Saulxures-lès-Vannes, M.-et-M.), et quelques Ruisseaux de la ou des Lochère(s). On trouve également quelques oronymes du même type comme les Grandes Lochères (Recey-sur-Ource, C.-d’Or), les Côtes de Lochères (Minot, id.), le Ravin des Lochères (Noyers-Auzécourt, Meuse) etc.
Les autres
Je réservais un dernier paragraphe pour les toponymes qui, sous des apparences trompeuses, sont pourtant bien issus du pré-latin *lisca.
C’est le cas de L’Échelle (Marne) qui était Lecheriae en 1131 et Lescheriae en 1194, soit le pluriel de l’oïl léchère, devenu Leschelles en 1480, par attraction de l’oïl échelle qui a fini par prendre le dessus en transformant le nom en L’Échelle. Le même phénomène s’est produit pour Léchelle (S.-et-M.) qui était Lescherias vers 1210 et Leschieres en 1222 (la confusion était présente dès 1164 quand on écrivait de Scala Domo).
En Picardie, l’oïl leschère est devenu *lesquière, que l’on retrouve dans le nom de Lesquielles-Saint-Germain (Asine) qui était Lescherias en 1121, Lescheres en 1145 puis Leskières en 1190 et a subi l’attraction, là aussi, de l’oïl eskielle, « échelle ».
Le hameau La Léqueraye, de la commune de Saint-Jean-de-la-Léqueraye (Eure), était Lascheriae au XIIIè siècle et Lesqueria en 1222, d’une variante en –eraie de léchère.
Selon E. Nègre (TGF*), repris par A.-M. Vulpas et C. Michel (NLLR*), Les Chères (Rhône) doivent leur nom à une mécoupure de leschère, la première syllabe ayant été prise pour l’article pluriel les, entrainant par conséquent la mise au pluriel du nom.
Enfin, je n’en aurais pas fini sans avoir signalé que certains auteurs (NLLR*, NLEF* ) émettent l’hypothèse que certains des toponymes du type Lissac pourraient être issus non pas du nom d’homme latin Liccius ou Liscius suivi du suffixe –acum, mais du pré-latin *lisca suivi du même suffixe –acum. Deux communes s’appellent Lissac, en Ariège et Haute-Loire, auxquelles on ajoute Lissac-sur-Couze (Corr.) et Lissac-et-Muret (Lot). Il en est peut-être de même pour Licey-sur-Vingeanne (C.-d’Or), Lissay-Lochy (Cher), Lissey (Meuse) ou encore Lissieu (Rh.). La commune de Licques (P.de-C), attestée Liska en 1072 et Liches au XIIè siècle, pourrait elle aussi devoir son nom au prélatin *lisca plutôt qu’à une (villa) Lisca, « villa de Liscus ». Mais ce ne sont que des hypothèses se heurtant à l’absence de formes anciennes attestant une étymologie selon *lisca.
*Les abréviations en gras suivies d’un astérisque renvoient à la bibliographie du blog, accessible par le lien en haut de la colonne de droite.

Le cours est terminé. Vous pouvez ranger vos cartables.
Mais n’oubliez pas votre devoir à faire à la maison !
La devinette
Il vous faudra trouver un lieu-dit de France métropolitaine dont le nom est lié au mot du jour.
La commune où il se situe a été donnée, il y a plus de dix ans, comme exemple de nom se référant à un abri d’animal.
Le nom du chef-lieu du canton a été expliqué plus récemment à l’occasion d’une « répàladev » à propos d’un type de terrain. Le canton porte le nom de son chef-lieu accompagné de celui de la vallée d’un cours d’eau au nom pré-celtique.
Le nom du chef-lieu d’arrondissement a lui aussi été expliqué, encore plus récemment, à l’occasion d’une « répàladev » à propos d’un autre type de terrain.
Un seul indice tout-en-un :

Réponse attendue chez leveto@sfr.fr
PS :
Cette devinette a été rédigée dans l’urgence (d’où ce seul indice fabriqué avec IA – pas le temps d’en chercher d’autres !) puisque celle que j’avais initialement prévue a dû être abandonnée. Je projetais en effet de vous faire chercher un lieu-dit nommé Les Léchers à Crozant dans la Creuse. C’est en effet ainsi qu’il est mentionné dans le fichier FANTOIR, un nom que je compris comme étant une corruption de Leschières attesté en 1396 et Les Leschères en 1727 etc. Hélas ! Ce nom est écrit Les Léchères chez Cassini, sur la carte d’état-major et sur la carte IGN moderne … La graphie Les Léchers du FANTOIR est donc en réalité une erreur. Plouf, la devinette ! J’espère que celle qui la remplace sera à la hauteur.