Cens, cense, censier etc.

Les vacances sont finies …

Coucher Soleil Isolella

Un dernier coucher de soleil dans la baie d’Ajaccio vu d’Agnarello

Et en route vers de nouvelles aventures !

Le latin census, d’un indo-européen *kens, « proclamation », désignait le dénombrement quinquennal des citoyens ainsi que l’estimation de leurs biens, et est à l’origine du français « recensement »,  du « cens » qui était, avec la dîme, la redevance la plus générale et de la « cense » qui, du sens de redevance ou fermage, est passé à celui de la ferme donnée à bail. Ces deux derniers termes, et leurs dérivés, sont à l’origine de toponymes que je vous propose de découvrir aujourd’hui.

Cens

Le cens était la somme fixe payée annuellement par le tenancier de la terre. En liquide, en nature ou mixte, cette valeur fixe, tenant compte de toutes les parcelles (champs, prés, vignes, jardins etc.) et de la propriété bâtie, était l’équivalent d’un loyer que le tenancier payait au propriétaire. Ce masculin « cens » est à l’origine d’une trentaine de micro-toponymes au singulier (le) Cens ou au pluriel Les Cens, souvent accompagnés d’un autre terme comme pour Cinq Cens (Étrepigney, Jura), le Bois de Cens (Foissy, C.-d’Or, Magny-Fouchard, Aube …), les Menus Cens (Brimont, Marne), les Beaux Cens (Hiesse, Charente), etc.

Le mot est passé en langue d’oc sous la forme cès qu’on trouve dans quelques noms de lieux-dits comme Cès (Aurice et Bassercles, Landes ; Belin-Bellet et Castelnavet, Gironde), le Bois des Cès (Cevins, Savoie) et quelques autres.

Le censier était la personne chargée de percevoir cet impôt : une somme d’argent plus quelques mesures de céréales, de vin, d’huile, de noix, ou bien encore, des légumes, des poules … Devenu patronyme, ce nom est devenu à son tour toponyme comme pour le Jardin Pierre Censier (Erches, Somme),  la Vigne de Martin Censier (Aulnay-sur-Marne, Marne), le chemin des Censiers (Saint-Riquier, Somme) … Le féminin qualifiait la propriété donnée à cens, comme pour la Censière (La Chapelle-en-Serval, Oise), le Bois de la Censière (Saulx-les-Chartreux, Essonne) … ainsi que pour la commune d’Assencières (Aube) qui était Ascenserie en 1097, d’après * la censière finalement compris *l’acensière et écrit l’Assencière  puis muni d’ un –s adventice.

La censerie était l’office ou la charge du censier et ce nom se retrouve dans une quinzaine de La Censerie principalement en Normandie (à Grosville, Manche, etc.), en Bretagne (à Parigné, I.-et-V. etc.), en Pays-de-la-Loire (Bouin, Vendée etc.) etc. Beaucoup plus rare, mais de même sens, on trouve le nom de la Censeraie (Hardanges et La Chapelle-au-Riboul, May.)

Notons que les deux rivières nommées Cens (l’une, attestée Ossantia en 1075, qui se jette dans le canal d’Orléans à Combleux dans le Loiret et l’autre, attestée Ozanz au XVIIè siècle, qui se jette dans l’Erdre à Nantes en Loire-Atlantique) sont d’anciennes *alisantia, sur la racine hydronymique pré-celtique *alis, devenues *Aussance compris au Cens. Pour rester dans les faux-amis, signalons le nom de Censerey (C.-d’Or), qui était Senseriacum en 722, du nom d’homme latin *Sincerius (un surnom, du latin sincerus, « sincère »), et suffixe –acum.

Cense

Ce nom, encore présent dans le Nord-Pas-de-Calais, les Ardennes , la Belgique wallonne etc., désigne une ferme donnée à bail, souvent isolée : prendre à cense signifiait « prendre à bail, louer ». La cense désigne normalement une grosse ferme isolée, le plus souvent à cour fermée ; elle a pu être une dépendance d’abbaye, mais le terme s’est généralisé dans le Nord de la France.

On retrouve ce nom à près de trois cents exemplaires, au singulier ou au pluriel. Toutes sortes de déterminants ont été utilisés pour distinguer les censes les unes des autres : Cense à Lapins et Cense à Rats d’Eau (Steenwerk, Nord), Cense à Puces (Solre-le-Château, id.), Cense aux Moines (Carbon-Blanc, Gironde, une possession abbatiale), Cense Charlot (Abreschwiller, Moselle), Cense des Pauvres (Prisches, Nord), Cense du Plus Fin (Lecelles, id.), Cense Madame (Le Favril, id.), la Cense de Tous les Diables (Landrethun-lès-Ardres, Pas-de-Calais), la Cense des Nobles (Landouzy-la-Ville, Aisne), la Cense des Pauvres (Sévigny-Waleppe, Ardennes), les Censes de l’Ourse (Rocroi, Ardennes), les Censes de Paris (Tendon, Vosges) etc. sans oublier les nombreuses Cense du Bois (Éteignières, Ardennes etc.), Petite Cense (Jeantes, Aisne etc.), Vieille Cense (Coingt, id. etc.)  et bien d’autres.

CPA Cense de Coeur Raon l'Etape

Ajoutons à cette liste le latin féodal censellum, donnant l’ancien français censal, censel, « propriété sur laquelle un cens est assis », à l’origine du nom de Censeau, une commune des Vosges, des lieux-dits le Censeau à Serres (M.-et-M.) et à Celles-sur-Belle (D.-Sèvres) et d’une dizaine de Censeaux (Cerville, Champenoux et Sommerviller, M.-et-M. ; Le Clerjus, Vosges etc.). On trouve un diminutif dans le nom de la Censelette (Frettecuisse, Somme).

Les autres

Dérivé de cens avec le suffixe –ive, la censive désignait une terre concédée par un propriétaire (seigneur, évêque, abbé …) moyennant un cens annuel et était donc quasi synonyme de cense, la différence étant généralement l’absence de bâti. Ce nom est présent à près de quarante exemplaires principalement en Pays-de-la-Loire et Centre-Val-de-Loire, comme la Censive des Allards (La Chapelle-Heulin, L.-A.), la Petite Censive (Nantes, id.), le Bois des Censives (Bouvron, id.).

Dans les mêmes régions du centre de la France, mais aussi en Bretagne, on trouve le terme censie pour désigner aussi bien la redevance que la terre qui y était soumise. En haute Bretagne, ce terme a aussi pu désigner la terre dont on avait la propriété.  On le retrouve dans une trentaine de toponymes comme  la Censie (Plouvara, Landéhen, Morieux, Plédran, Plofragan en Côtes-d’Armor, etc.), la Haute Censie (Sens-de-Bretagne, I.-et-V.), les Censies (Bouère, May. etc.), les Grandes Censies ( Fontenay-sur-Vègre, Sarthe) etc.

Selon H. Abalain (Noms de lieux bretons, Éditions Jean-Paul Gisserot, , le terme s’altère localement en Zance, Ziance, Zinsec dans le Morbihan : on trouve ainsi dans ce département des lieux-dits Le Zance à Inzinzac-Lochchrist,  Zinsec et la Villeneuve Zinsec à Bernée et une rue du Ziance à Groix. Selon le même auteur, le nom d’Inzinzac-Lochchrist aurait la même origine. Cette hypothèse n’est cependant pas retenue par J.-Y. Le Moing (NLB*) qui juge « obscur » le nom d’Inzinzac.  De son côté, E. Nègre (TGF*) qui s’appuyait sur les formes Disinsac de 1387 et Dinsinsac de 1493, imaginait un dérivé du nom d’homme roman Decentius avec le suffixe –acum, d’où un *Dinzinzac compris d’Inzinzac.

*Les abréviations en gras suivies d’un astérisque renvoient à la bibliographie du blog, accessible par le lien en haut de la colonne de droite.

Rog personnage loupe

La devinette

Il vous faudra trouver un lieu-dit dont le nom est lié au mot du jour, le latin census.

Le nom de la commune qui l’abrite est un hagiotoponyme complété par le nom de la commune voisine, lequel est issu d’un gentilice romain.

Le nom du chef-lieu de canton, relatif à un type de bâtiment, a été expliqué naguère ici-même, dans un billet à propos d’agriculture.

Quelques indices :

■ Alors qu’il faisait du vélo, le prétendant au trône d’un lointain royaume est mort dans ce chef-lieu de canton.

■ Dans la ville dont le nom sert de déterminant à la commune où se trouve le lieu-dit, est né et mort un homme qui, devenu officier de marine, commanda un navire qui fit naufrage lors d’une expédition révolutionnaire malheureuse puis s’illustra aux colonies et enfin en métropole.

■ et un tableau :
indice a 23 06 2024

Réponse attendue chez leveto@sfr.fr

Pichoultres à Auzits (Av.) et le Valat d’Outrijasses à Altier (Loz.) : les répauxdev

Fin du suspense pour les amateurs de devinette !

LGF est le seul à m’avoir donné les bonnes réponses à mes dernières devinettes ! Félicitations !

Capture 1 Il fallait trouver Pichoultres, un lieu-dit d’Auzits dans le canton d’Enne et Alzou de l’arrondissement de Villefranche-de-Rouergue, en Aveyron.

Auzits, c’est là :

local auzits

Et Pichoultres, ici, en haut à droite :

PICHOULTRES A Capture GEOP

Pichoultres :

On trouve le nom de ce lieu-dit encore écrit Puech Oultres ou  Puechoultres, comme sur la carte de Cassini (feuillet 16, Rodez, 1781). On reconnait dans ce nom le terme puech, issu du latin podium, désignant une colline de forme arrondie au sommet plat, suivi de la préposition outre : il s’agit de « la colline de l’autre côté », pour ceux qui venaient du Fromental et passaient le pont sur le Riou Mort.

PICHOULTRES B Capture GEOP

Le –s final de Pichoultres est ce que les linguistes appellent une paragoge.

Auzits : le nom de cette commune est la forme gasconne d’auseto ou èuseto, désignant un bois d’yeuses ou chênes verts (Quercus ilex), du latin ilicetum, lui-même d’ilex, ilicis et suffixe collectif –etum. La finale gasconne –its, correspondant à –et ou –ec, a déjà été rencontrée à propos d’Aramits.

■ canton d’Enne et Alzou :

Enne : le nom de ce cours d’eau pourrait être issu de la racine hydronymique pré-celtique *en , à rapprocher de l’irlandais en, « eau », à l’origine par exemple du nom de l’Ain.

Alzou : plutôt que le gaulois *alisa, « aulne », qui pouvait désigner un lieu humide, il faut sans doute voir dans ce nom un dérivé de la base oro-hydronymique pré-indo-européenne *al rallongée par le suffixe -(i)sone, comme pour l’Alzon dans le Gard ou les nombreux Auzon (Hér., Lot, Tarn, A.-de-H.-P., Gard, H.-L., P.-de-D.).

Aubin : sans surprise, le nom de cette commune est issu du nom d’homme latin Albinus, non suffixé.

Villefranche-de-Rouergue :

♦ comme son nom l’indique, Villefranche était … une ville franche (vues ici).

Rouergue : le nom du pays est attesté in Roteneco en 629-37, in pago Rutenico en 640-47. Il s’agit d’une formation du haut Moyen Âge sur le nom ancien de son chef-lieu Rodez, Ruteni muni du suffixe latin –icu, sur le nom des Rutènes qui l’occupaient. Les attestations ultérieures montrent bien l’évolution phonétique : *Rutenicu donne Rodanege attesté avant 1105 puis Rodengue en 1150, Rodergue en 1132 et Roergue en 1129 d’où est issue la forme française Rouergue dès 1512. Le nom des Rutènes serait formé du préfixe augmentatif celtique – (formé par la perte du p– initial de *prŏ-, « en avant », « devant ») suivi du thème celtique *tēno-, « chaleur, feu » (de *tepno-, issu d’une racine indo-européenne *tep-, « chauffer ») et pourrait signifier « les très chauds ou très ardents (guerriers) » (Jacques Lacroix, Le nom des Rutènes, Revue des études-anciennes, 2013, t. 115, n°1, p. 51-70. – en ligne).

Capture 2 Il fallait trouver Le Valat d’Outrijasses, de la commune d’Altier du canton de Saint-Étienne-du-Valdonnez dans l’arrondissement de Mende, en Lozère.

Altier, c’est ici :

local altier

Le Valat des Outrijasses, là, à droite :

OUTRIJASSES Capture GEOP

Le Valat des Outrijasses :

Valat : pour tout savoir sur ce toponyme je vous renvoie à ce remarquable article, dans lequel on apprend que « ce terme a pris le sens de torrent » [se citer soi-même est un plaisir !].

Outrijasses : ce nom est formé de la préposition outre suivie de jasse, de l’occitan jaça, lui-même issu du latin jacere, « gésir », désignant l’endroit où le berger et ses animaux se couchent, le gîte et la bergerie. Selon ce nom, le valat était situé au-delà des parcs à moutons, en marquant sans doute la limite.

Altier : attesté de Alterio en 1249 et Castrum de Alterio en 1307, issu du latin altarium, de altare, « autel », qui a pu désigner un autel païen ou avoir plus simplement le sens topographique de « hauteur ».

Saint-Étienne-du-Valdonnez :

Cette ville figurait dans un article consacré au Pic de Cassini, où le Valdonnez est expliqué comme issu du gaulois vallis dunum, la « citadelle de la vallée », identifiée au Truc de Balduc.

Mende :

Ce toponyme, référence au Mont Mimat divinisé par les Gaulois, a été expliqué dans cet article et dans cet autre.

Les indices

Ah, ben non! Il n’y en avait pas …

Passer outre

Je me rends ce dimanche en Corse, c’est-à-dire outre mer Ligure, pour y passer une quinzaine de jours, comme j’en ai pris l’habitude depuis quelques années.

MerLigure

Le dernier billet avant fermeture pour congés de ce blog ne concernera ni les Ligures (déjà vus ici, encore  ici ou) ni la Corse (et d’un et de deux), mais l’« outre ».

Issue du latin ultra, « de l’autre côté, au-delà-de », la préposition et adverbe outre a été employée en toponymie pour désigner l’endroit située au-delà d’un autre, que ce soit un cours d’eau, un bois, un village ou un quelconque autre repère bien identifié. Cette même préposition a pu être utilisée nominalement, alors souvent précédée de l’article, pour désigner la plupart du temps la ferme située au-delà d’un cours d’eau par rapport à un hameau ou un village.

Comme le plus souvent, ce billet ne concernera que la France métropolitaine et non l’outremer (ahah).

Outre employé comme préposition

Plus de cent lieux-dits portent un nom utilisant outre comme préposition. Je n’en citerai que quelques exemples.

On trouve ainsi des noms comme Outre L’Eau (Saint-Marcellin-en-Forez, Loire etc.), Outre L’Aygue (Mairie d’Aizac, Ardèche), Outre Mare (Villers-Farlay, Jura),  Outre Val (Sarroux, Corrèze), Outre-L’Étang (La Châtre-Langlin, Indre) etc. ainsi que des noms dans lesquels le cours d’eau est nommé comme L’Outre Seine (Romilly-sur-Seine, Aube), Outre-Aube (Longchamp-sur-Aujon, Aube), Outre-Loire (Iguerande, S.-et-L.), Outre Cosne (Saint-Martin-en-Bresse, S.-et-L.) et Petit Outre Cosne (Villegaudin, S.-et-L.) ou encore les Étangs d’Outre-Moselle (Vaux, Mos.), etc.

On trouve également des noms composés sans trait d’union comme la Ferme d’Outreleau (Berville, S.-Mar.), la Ferme d’Outremont (Semoutiers-Monsaon, H.-M.), le Château d’Outrelaise (Gouvix, Calv. ; la Laise ou Laize est une rivière), Outrechaise (Ugine, Sav. ; Chaise, du latin casa, « maison, petite ferme », nom d’un ancien village), Outrechenay (Queige, Sav. ; « chênaie »), Outredière (Sallanches, H.-Sav., « au-delà du torrent de la Dière »),  Outreville (Menetou-Râtel, Cher etc.), Outrivière (Noirlieu, Marne), etc.

Notons également les Prés d’Outre-Mer (Longepierre, S.-et-L.), où mer désigne le Doubs, et le lieu-dit Passe-Tout-Outre (Gussignies, Nord), sur la frontière belge, lieu de passage des contrebandiers.

Plusieurs noms de communes utilisent aussi cette préposition : Outrebois (Somme), Outremécourt (H.-M.), Outrepont (Marne), Sainte-Marie-Outre-l’Eau (Calv.), La Lucerne-d’Outremer (Manche, où l’Outremer désigne l’Angleterre, cf. l’histoire de la ville) et Saint-Erme-Outre-Ramecourt (Aisne, Outre étant un ancien village, attesté Ultra-Aisne en 1146, « au-delà de l’Aisne»), auxquels on rajoutera Outreau (P.-de-C.) et Villers-Outréaux (Nord, « au-delà de l’Escaut »).

Sur le même modèle ont été formés le nom de Lauwerdal (à Quelmes et à Acquin-Westbécourt, P.-de-C.), soit l’over dal, « l’outre val », et celui de l’Overdyck (à Looberghe, Nord), soit « l’outre pont ».

CPA - Outrepont

Il suffit de passer le pont pour s’outrer

Outre employé nominalement

Comme indiqué plus haut, outre a été utilisé comme nom commun pour désigner la ferme ou le hameau situé au-delà d’un cours d’eau. Dans le Cantal, L’Outre de la commune de Lavigerie est un lieu-dit de l’autre côté de la vallée de la Gône, au sud-est de Drils. En Ardèche, L’Outre est en face de Saint-Maurice-d’Ibie, de l’autre côté de l’Ibie [la vallée de l’Ibie, en Ardèche, est un lieu remarquable qu’il convient de préserver : évitez de vous y rendre, je vous en saurai gré !]. Avec une orthographe étymologiquement plus exacte se trouvent des noms comme L’Oultre, en Lozère, qui fait face à Florac sur l’autre rive du Tarn ou, dans le même département, L’Oultre, de la commune de Gatuzières, face au hameau de Bragoude, de l’autre côté de la Jonte. On peut rajouter les noms sans apostrophe de La Outre (une ferme seigneuriale du XVè siècle à Villebichot, C.-d’Or ; Val-de-Meuse, H.-Marne). En Savoie se trouve le hameau Loutraz anciennement Saint-Martin-Outre-Arc, situé de l´autre côté de l´Arc par rapport à Modane, tandis qu’en Haute-Savoie se trouve Lioutre, un hameau de l´autre côté de l´Arve par rapport aux Chosalets (Argentière).

Parfois, l’outre est la ferme située vis-à-vis d’une autre, séparée d’elle par la largeur d’une combe, comme L’Oultre de Saint-Laurent-de-Trèves (Loz.) face à Ferrières ou L’Oultre de Saint-Privat-de-Vallongue (Loz.), face à Pigeyre.

D’autres fois, l’outre est un simple écart, situé « après » ou  « de l’autre côté », comme L’Outre à l’ouest du Vaulmier (Cantal) ou L’Oultre au sud des Plantiers (Gard).

Enfin, le nom de famille Doutre, désignant celui qui habite de l’autre côté du village, est parfois devenu à son tour toponyme, comme pour Doutre (Razengues, Gers ; Auroux, Loz. etc. ), la Ferme des Doutres (Margerie-Hancourt, Marne), les Doutres (Varaize, Ch.-M. etc.).

Les faux-amis

Les toponymes du type La Loutre ne posent guère de difficulté : ils concernent le plus souvent des cours d’eau ou des lieux-dits situés près d’un cours d’eau ou d’une source où vivaient des loutres (Lutra lutra), comme La Loutre (Reugny, Allier ; Brainville, Manche etc.), la Loutre noire (un ruisseau à Moncel-sur-Seille, M.-et-M. etc) etc. Plus délicats à analyser sont les toponymes non précédés de l’article qui peuvent désigner l’animal, comme les précédents, mais peuvent aussi être dérivés de l’outre avec agglutination de l’article. Dans ces cas, seules les formes anciennes du nom permettent de trancher mais elles ne sont pas toujours disponibles. On peut néanmoins citer le lieu-dit Loutre à Mormant (S.-et-M.) mentionné comme une « fontaine appelée la fontaine de Loutre » en 1380, donc vraisemblablement liée à l’animal au contraire de Loutre à Saint-Paterne (Sarthe) également écrit L’Outre, qui désigne bien « l’au-delà ».

On ne serait pas complet sans citer les faux-amis pyrénéens comme le château d’Ultrera (Argelès-sur-Mer, P.-O.), un véritable nid d’aigle ou plutôt de vautour, mentionné comme Vulturaria en 673. La Coume d’Outrera (Tarerach, P.-O.) et la Coume d’Outreria (Rodès, id.) sont vraisemblablement de même étymologie (coume signifiant « combe, vallée encaissée, gorge » en gascon). 

La commune de Saint-Outrille (Cher) porte le nom de saint Austrégésile, archevêque de Bourges de 597 à 624, et l’ancienne commune de Loutremange (Mos., aujourd’hui associée dans Condé-Northen), qui était Leutermingas en 825, doit le sien au nom de personne germanique Leudramnus accompagné du suffixe –ingas.

Rog-loupe-rouge

Les devinettes

M’absentant pour une quinzaine de jours, sans être sûr de trouver du temps à consacrer à mon blog, je vous propose deux devinettes, en espérant qu’elles vous occupent jusqu’à mon retour (mais je me fais sans doute des illusions …).

Les deux toponymes à trouver, dont les noms sont bien entendu liés au mot du jour, sont situés dans deux départements voisins séparés par une distance d’environ 180 km par la route.

Capture 1 Il vous faudra trouver le nom d’un lieu-dit, en un seul mot composé sans trait d’union, qui désigne la colline d’en face, celle située à l’opposé.

Le nom de la commune où se situe ce lieu-dit signifie que son territoire était couvert de chênes verts.

Le nom du canton associe ceux de deux cours d’eau qui l’arrosent tandis que le nom de son chef-lieu est issu de celui d’un homme latin, pour une fois non suffixé. Étymologiquement, ce nom est en contradiction avec ce qui a fait longtemps vivre les habitants, dont la misère a inspiré Hugo.

Le chef-lieu d’arrondissement a été mentionné à plusieurs reprises sur ce blog, en compagnie de ses homonymes et synonymes, à propos de particularités légales. Son nom est complété par celui du pays, lequel doit le sien aux Gaulois qui l’occupaient, de fougueux guerriers.

Capture 2 Il vous faudra trouver le nom d’un petit cours, en trois mots sans trait d’union dont  une préposition, le désignant comme situé au-delà des parcs à moutons. Ce nom aurait pu figurer comme exemple dans un long article consacré à ce type de cours d’eau.

Le nom de la commune est issu d’un nom désignant un endroit où se célébrait un culte païen.

Le chef-lieu du canton est un hagiotoponyme complété par le nom du pays, une vallée dont le nom a été expliqué naguère sur ce blog à propos d’une montagne remarquable.

Le nom du chef-lieu de l’arrondissement, qui fait référence à un lieu sacré, a été expliqué au moins à deux reprises sur ce blog.

 

NB pas le temps pour des indices ! Peut-être plus tard…

Réponses attendues chez leveto@sfr.fr

Mount Sandow : la répàladev

Jacques C. a rejoint LGF sur le podium des découvreurs de la réponse à ma dernière devinette. Bravo à nos deux hommes forts !

Il fallait trouver le Mount Sandow (wiki en anglais), un nunatak du continent antarctique surplombant le glacier Denman à environ 11 miles au sud-ouest du mont Amundsen.

Mount Sandow

Il a été découvert lors de l’expédition antarctique australasienne (1911-14) de Douglas Mawson, et nommé par celui-ci d’après Eugen Sandow (1867-1925), qui contribua au financement de l’expédition, répondant à un appel de fonds publié dans le Daily Mail.

Pour en savoir plus, suivez le guide ! (Merci encore, jsp, pour cette trouvaille !).

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Moi, avec mes plaquettes … je freine.

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Les indices

Meunier tu dors : Eugen Sandow est le pseudonyme de Friedrich Wilhelm Mueller, variante de Müller, « meunier ».

La môme caoutchouc : pour le tendeur élastique autrement dit le sandow.

Mon Pays : l’hiver, la neige, le froid, glagla … l’Antarctique, quoi. (Le Canada de Gilles Vigneault était une fausse piste, bien sûr).

indice a 25 05 2024 ■ un billet de 100 dollars australiens orné du portrait de Sir Douglas Mawson, qui nomma le Mount Sandow.

indice-a-28-05-2024 ■ Arnold Schwarzenegger, un célèbre bodybuildé, comme Eugen Sandow longtemps avant lui.

Love me tender : tender, tendeur, sandow … (ben, oui, on s’amuse un peu !)

Les indices du mardi 28 mai 2024

LGF m’a déjà donné la solution de ma dernière devinette ! Félicitations !

Rappel de l’énoncé :

Il vous faudra trouver, donc, un mount baptisé en l’honneur d’un homme qui avait contribué à financer l’exploration de la région. Ce mount étant situé dans une région assez hostile, il est peu probable qu’une ville s’y développe un jour.

Le nom du mount est en réalité le pseudonyme que cet homme inventa de toutes pièces pour se faire connaître du monde entier dans une activité dont il fut, sinon le fondateur, du moins le plus célèbre des pionniers, il y a plus d’un siècle. Ce pseudonyme devint si célèbre qu’une femme qui vainquit un jour notre homme dans cette activité jugea bon de s’en affubler en le féminisant.

Par antonomase, ce même nom est devenu, en français, celui d’un objet utile connu de tous, « inventé » par notre homme.

Trois indices en chanson (mais attention ! à ne pas prendre au pied de la lettre …)

■ une chanson pour le vrai nom du personnage :

■ une chanson pour son pseudonyme et l’objet :

■ et une chanson pour la région :

https://youtu.be/9AdDigOJeNA

60px-Asterism.svg

Les indices du mardi

■ pour le personnage :

indice-a-28-05-2024

■ pour la région :

indice a 25 05 2024

■ et un à-peu-près pour l’objet (et pour s’amuser un peu) :

Réponse attendue chez leveto@sfr.fr

De quelques Mount

Je vous propose aujourd’hui un billet à propos de montagnes baptisées en l’honneur d’un homme et dont le nom est parfois devenu celui de la ville située à leur pied. Les quelques exemples que je vous propose, étasuniens ou australiens, sont composés de l’anglais Mount suivi du nom de la personnalité. On remarquera que la typographie anglo-saxonne n’utilise pas les traits d’union dans ce type de toponymes

Mount Barker (Australie)

Deux villes australiennes portent ce nom, l’une en Australie-Méridionale et l’autre en Australie-Occidentale, toutes deux nommées d’après le même personnage.

Le mont Barker, en Australie-Méridionale, fut aperçu en 1830 par le capitaine britannique Charles Sturt qui l’identifia par erreur avec le Mount Lofty (« élevé ») aperçu et nommé en 1802 par Matthew Flinders lors de son tour du Monde. Le capitaine Collet Barker, qui commandait la première colonie britannique d’Australie-Occidentale à King George Sound de 1829 à 1831, rectifia cette erreur peu de temps avant sa mort. En son honneur, Charles Sturt baptisa la montagne de son nom, qui passa plus tard à la ville Mount Barker qui se développa à ses pieds.

La ville Mount Barker d’Australie-Occidentale a pris elle aussi le nom de la colline voisine, baptisée en 1829 par le chirurgien de la marine Thomas Braidwood Wilson en l’honneur du même capitaine britannique Collet Barker.

Mount Clemens (Michigan, USA)

Cette ville du Michigan doit son nom à Christian Clemens qui s’établit là en 1799 et y bâtit une distillerie avec son ami John Brooks. Cette industrie et ce commerce attirant du monde, l’endroit se développa suffisamment pour qu’en 1818 il soit baptisé Mount Clemens, avant d’obtenir son statut de village en 1851 et de ville en 1879. L’altitude de la ville ne dépassant pas les 184 m, on se demande si le nom de Mount n’est pas un peu exagéré…

Mount Gambier (Australie-Méridionale)

C’est le lieutenant de la Royal Navy britannique James Grant qui baptisa en 1800 le sommet qui domine la ville actuelle du nom de l’amiral James Gambier.

C’est à ce même amiral que James Wilson rendit hommage en nommant les îles Gambier qu’il fut le premier Européen à découvrir le 24 mai 1797,  tandis qu’il se rendait à Tahiti avec des missionnaires. (cf. ce billet et aussi Le Dictionnaire étymologique des îles françaises, de votre serviteur, paru aux éditions Désiris en 2023).

Mount Morgan (Queensland, Australie)

La ville fut fondée en 1882, après que les frères Frederick, Edwin et Thomas Morgan y eurent découvert de l’or, et baptisée en leur honneur. C’est de ses concessions minières d’or, d’argent et de cuivre obtenues dans cette ville que William Knox d’Arcy tira la fortune qui lui permit d’aller prospecter un autre or, noir celui-là, en Iran, où il fonda l’Anglo-Persian Oil Company, devenue la célèbre British Petroleum (BP).

Mount Pulasky (Illinois, USA)

Fondée en 1836, la ville est baptisée en l’honneur de Casimir Pulaski (1745-1779), héros de deux Révolutions, excusez du peu. Opposé au premier partage de la Pologne de 1772, il fonde la Confédération de Bar s’opposant à la Russie et au roi polonais Stanislas considéré comme trop faible. L’échec de cette opposition l’oblige à quitter son pays où il est condamné à mort et c’est sur les conseils de Lafayette qu’il se réfugie en Amérique, où il entre au service de l’armée de Washington, dont il créera le premier régiment de cavalerie, d’où son surnom de « père de la cavalerie américaine « . Il meurt en 1779 lors du siège de Savannah.

Mount Rainier (Maryland, USA)

Le mont Rainier (Mount Rainier en anglais), un volcan de l’état de Washington (USA) a été nommé le 8 mai 1792 par le capitaine George Vancouver en l’honneur de l’amiral britannique Peter Rainier (1741-1808). Le nom apparait sur la carte établie en 1804-06 par Lewis et Clark sous la forme Mt. Regniere avant que l’orthographe actuelle ne soit rétablie en 1890. Cependant, ce nom ne fait pas consensus, les habitants de la région l’appelant d’un de ses noms amérindiens, Tacoma, « montagne couverte de neige ou mère des eaux ». On sait qu’en 2015, le mont McKinley fut rebaptisé Denali, ce qui laisse de l’espoir aux tenants du retour au nom originel.

Il existe, dans le Maryland, une ville nommée également Mount Rainier. Développée dès 1830 à partir d’une station du réseau de tramways, ce sont les géomètres originaires du Nord-Ouest Pacifique, dont fait partie l’état de Washington, qui l’auraient baptisée.

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La devinette

Quel était l’intérêt de ce billet, me demanderez-vous ? Eh bien, outre de se cultiver, un des buts pour lesquels il a été écrit était d’introduire la devinette du jour dont je dois l’idée à jsp, une de mes lectrices de longue date, qui m’a signalé par courrier le toponyme que vous allez devoir trouver et que je salue et remercie (mais qui sera privée de devinette cette semaine …).

Il vous faudra trouver, donc, un mount baptisé en l’honneur d’un homme qui avait contribué à financer l’exploration de la région. Ce mount étant situé dans une région assez hostile, il est peu probable qu’une ville s’y développe un jour.

Le nom du mount est en réalité le pseudonyme que cet homme inventa de toutes pièces pour se faire connaître du monde entier dans une activité dont il fut, sinon le fondateur, du moins le plus célèbre des pionniers, il y a plus d’un siècle. Ce pseudonyme devint si célèbre qu’une femme qui vainquit un jour notre homme dans cette activité jugea bon de s’en affubler en le féminisant.

Par antonomase, ce même nom est devenu, en français, celui d’un objet utile connu de tous, largement utilisé par notre homme.

Trois indices en chanson (mais attention ! à ne pas prendre au pied de la lettre …)

■ une chanson pour le vrai nom du personnage :

■ une chanson pour son pseudonyme et l’objet :

■ et une chanson pour la région :

 

Réponse attendue chez leveto@sfr.fr

Roquetoire (Pas-de-Calais) : la répàladev

Je n’ai reçu qu’une seule bonne réponse à ma dernière devinette. Devinez qui me l’a donnée ? LGF, oui. Bravo à lui tout seul, donc !

Il fallait trouver Roquetoire, du canton d’Aire-sur-la-Lys de l’arrondissement de Saint-Omer, dans le Pas-de-Calais.

Roquetoire, c’est là, tout en haut, dans l’ch’nord :

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Et plus précisément, ici :

ROQUETOIRE GEOP Capture

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La toponymie

Roquetoire : nous disposons des formes anciennes suivantes : Rokostorn en 1096, Rokestor en 1107, Rokestorn en 1161, Roukestor en 1294, Roquestor en 1301 et enfin Roukestoir en 1336. En 1960, Maurits Gysseling, auteur d’un Dictionnaire toponymique : Belgique, Pays-Bas, Luxembourg, Nord de la France et Ouest de l’Allemagne, indique (page 861) que le nom de Roquetoire vient du germanique hrökas, génitif singulier de hröka, « corbeau », suivi de þurnu, « épine » ou « buisson d’épineux » [la lettre þ, appelée thorn, se prononçait comme le th anglais moderne et était utilisée dans des langues germaniques, comme le gotique] : il s’agissait donc de la « ronce du corbeau ».  Denise Poulet (Noms de lieux du Nord Pas-de-Calais, éd. Bonneton, 1997) et Roger Brunet (TT*) reprennent cette étymologie, tout comme la page wikipédia consacrée à la ville qui signale également le nom flamand  Rokesdorn de cette dernière.

Tandis que Dauzat & Rostaing jugent le nom de Roquetoire « obscur », Ernest Nègre (TGF*) émet l’hypothèse d’une étymologie selon le nom d’homme germanique Rocco suivi du latin turris, « tour ». Conscient néanmoins que cette étymologie ne tient pas compte du n final des premières formes du nom, il imagine l’« attraction dès l’époque romane du latin tornus, « tour de tourneur » ». Enfin, la finale –estor apparue dès 1107, aurait subi l’attraction de l’oïl estor, « construction, cheptel », dont une variante serait estoire. E. Nègre cite, pour appuyer cette dernière affirmation, le Dictionnaire de l’ancien français de A. J. Greimas (1968) – hélas non disponible en ligne. De son côté, le Dictionnaire de Godefroy ne mentionne aucune de ces acceptions, ni pour estor ni pour estoire…  Notons également que Nègre écrit le nom Roquétoire avec un accent aigu, ce qui n’est semble-t-il attesté nulle part … sauf sur la carte de Cassini (feuillet 5, Saint-Omer, 1758).

Enfin, la paronymie a fait que certains ont proposé une étymologie selon le latin rocca, « roche ; mont rocheux », que la topographie ne justifie en aucun cas.

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Aire-sur-la-Lys : le nom de la ville est attesté Aria en 857, issu du latin area, « espace libre ; sol uni ». À l’époque où le nom est attesté pour la première fois, le latin médiéval area pouvait avoir deux significations : « emplacement urbain occupé par un bâtiment ou destiné à être bâti ; emplacement rural occupé par une demeure rurale ». Plus tard, ces sens n’ont cessé de s’étendre, jusqu’à désigner, notamment, un cimetière. Dans le cas d’Aire, le sens d’emplacement rural est sans doute le plus approprié. Le nom sera graphié en français Ayre au XIIIè siècle puis Aire en 1419-20. L’adjonction du déterminant –sur-la-Lys remonte au XIXè siècle mais ne sera officialisée qu’en 1982.

la Lys : pour comprendre l’origine de ce nom, il faut remonter au peuple des Levaci (Lévaques ) mentionnés par César au milieu du Ier siècle av. J.-C. comme clients des Nervii (Nerviens). Leur nom provient d’une formation gauloise avec le radical hydronymique *leu accompagné du suffixe –aco. Ce radical a pour origine l’indo-européen *pleu-, « couler» (le p– initial tombait dans les langues celtiques). Accompagné du suffixe féminin –a, il a donné le nom du pays la Leue au XVè siècle, aujourd’hui l’Alloeu ; avec le suffixe germanique –ja, il a donné le nom de la rivière Legia en 694, aujourd’hui la Lys. La forme flamande actuelle Leie est directement issue de Legia. Quant à la française, attestée Lis en 1040 et graphiée Lys en 1644, par attraction paronymique de la fleur de lys, symbole royal, elle provient d’un dérivé de Legia, *Legiscus, formé avec le suffixe germanique –isk, comme le montrent la forme en ancien français Leisc et l’attestation Liegesborth en 877 du nom du lieu où la rivière prend sa source, aujourd’hui Lisbourg (DNLF*). La forme Lis ne peut en aucun cas venir de Legia, comme l’écrit E. Nègre (TGF*) qui imagine un dérivé du gaulois liga, « limon, boue ».

Saint-Omer : le premier nom de la ville, Sitdiu, attesté en 662 et utilisé jusqu’au IXè siècle, pourrait être un composé anglo-saxon de sid, « ample, large » et deon « se développer, prospérer, être florissant », nom donné au monastère en signe de bon présage. Le second S[an]c[t]i Audomari est attesté en 864-75 : c’est une des plus anciennes attestations d’un hagiotoponyme (ici nom d’un monastère) comme toponyme. C’est saint Omer (Audomarus), évêque de Thérouanne de 620 à 670, qui a fondé en ce lieu un monastère qu’il baptisa donc Sitdiu et qu’il confia à un abbé nommé Bertin, futur saint lui aussi. La forme actuelle, Saint Omer est attestée depuis 1222.

*Les abréviations en gras suivies d’un astérisque renvoient à la bibliographie du blog, accessible par le lien en haut de la colonne de droite.

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Les indices

indice d 19 05 2024 ■ ces corbeaux, peints par Émile-Théophile Blanchard, devaient donner le nom de l’animal à l’origine du nom de Roquetoire, le corbeau, germanique hrökas — mais « pas seulement » : le choix du peintre était dicté par sa naissance  à Saint-Omer le 3 février 1795.

indice a 19 05 2024 ■ une fleur de lys, pour La Lys qui arrose Aire-sur-la-Lys.

indice e 19 05 2024■ cette onomatopée (entrée dans l’Oxford English Dictionnary !) est proférée à longueur d’épisodes par Homer Simpson dans la sérié télévisée Les Simpson. Elle exprime la  « frustration lors de la prise de conscience que les choses ont mal tourné ou de façon imprévue, ou que l’on a fait ou dit quelque chose de stupide ».  En l’occurrence, il s’agissait de la confusion entre Homer (Simpson) et Omer (le saint).

indice a 21 05 2024 ■ cette photo extraite du film Rocco et ses frères devait donner une idée de l’étymologie de Roquetoire proposée par E. Nègre, basée sur le nom d’homme germanique Rocco.

■ l’humoriste était Alphonse Allais qui écrivit une de ses Pensées express à propos de la gare d’Aire-sur-la-Lys , en parodiant la phrase célèbre du Bossu de Paul Féval :

Train manqué

Dans Aire-sur-la-Lys, il advint une fois,
Qu’un voyageur manquât son train. C’est une affaire
Qui n’a rien d’extraordinaire.
Il s’était attardé : tant pis pour lui, ma foi !

Moralité :
Si tu ne vas pas à la gare d’Aire
la gare d’Aire n’ira pas à toi.

indice-b-19-05-2024 ■ il fallait reconnaître la jument Roquépine, vainqueur à trois reprises du grand Prix d’Amérique. Son nom pourrait être compris comme une traduction approximative de Roquétoire (d’où la précision du « sourire » et les guillemets à « traduction »)

Les indices du mercredi 22 mai 2024

Personne n’a encore trouvé la solution de ma dernière devinette

Rappel de l’énoncé :

Il vous faudra trouver une commune de France métropolitaine dont le nom, en un seul mot, est lié, selon l’étymologie la plus consensuelle, à un des mots désignant la ronce étudiés dans le billet du jour, associé à un mot désignant un animal qui, mal compris, a fini par être remplacé par un mot désignant un minéral.

Le nom du chef-lieu de canton désignait une étendue unie, à vocation rurale. Il est aujourd’hui complété par le nom de la rivière qui l’arrose. Sa gare a servi à un humoriste.

Les indices :

■ pour la commune elle-même, mais pas seulement :

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■ pour le chef-lieu du canton :

indice a 19 05 2024

■ pour le chef-lieu d’arrondissement … euh …

indice e 19 05 2024

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Les indices

■ Une autre étymologie du nom de cette commune fait appel à un nom d’homme germanique, propriétaire d’une tour.

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■ L’humoriste inspiré par la gare du chef-lieu du canton ? Peut-être en allant voir du côté de Paul Féval ?

■ finissons avec le sourire, pour la « traduction » du nom à trouver lui-même :

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Réponse attendue chez leveto@sfr.fr

La ronce, troisième partie.

Après avoir vu les toponymes liés à la ronce en langue d’oïl puis en langue d’oc, je m’intéresse aujourd’hui à leur présence dans les autres langues sur notre territoire.

L’allemand

La ronce se dit brombeer en allemand. Je n’ai trouvé, en France, que trois toponymes formés sur ce nom : Brombeeracker à Berstett (B.-Rhin), avec acker, « champ », Brombeerbaum à Gosselming (Mos.), avec baum, « arbre » (d’où sans doute le sens de mûrier) et Brombeerental à Lampertheim (B.-Rhin), la « vallée des ronces ».

De l’indo-européen ster, « aigu », est venu l’anglais thorn et l’allemand dorn, « épine », qui a pu désigner la « ronce », d’où sont issus les noms de Dornenwaedel, « petit bois de ronces, petite ronceraie » (Gries, B.-Rhin), de Dornenwiese, « prairie aux ronces » (Harn-sous-Varsberg, Mos.), de Dornheck, « la queue des ronces » (Ébersviller, id. ; Niederhaslach, B.-Rhin etc.), du ruisseau Dornengraben (graben, « fossé » – à Kaltenhouse, id.) etc.

Le basque

La langue basque connait l’arroumègue (dérivé de l’occitan roumègue, cf. le billet précédent), qui explique les noms d’Arrouméga (Buzy et Saint-Vincent, P.-A.), de L’Arroumégas (Aubiet, Gers) et des Arroumégats (Lescar, P.-A.), tous formés avec le suffixe augmentatif –as, parfois péjoratif, d’où le sens de « grandes, mauvaises ronces ». On trouve également le nom de Darre la Roume (Gan, P.-A.), « derrière la ronce », avec mécoupure de l’article et francisation.

La ronce se dit plus particulièrement sègo ou sègue, sans doute par analogie de forme et d’image entre une haie de ronces et une scie, sègue en béarnais. On trouve ainsi de nombreux noms du type Sègue (Salies-du-Béarn, P.-A. etc.) ou Sègues (Lucq-de-Béarn, id. etc.), le diminutif Les Séguettes (Tieste-Uragnou, Gers), et même une Male-Sègue (« mauvaise ronce », à Carresse, P.-A. – qui porte drôlement son nom).

Sur la racine basque lak-, « rugueux », a été formé le nom laharr désignant lui aussi la ronce, que l’on retrouve dans les noms de Laharraga (Ahetze, Istruits et Estérençuby, P.-A.), Laharrague (Lahonce, id.) et Laharraquia (Lecumberry, id.).

Le breton

Le mot breton pour la ronce est drez, collectif drezenn (à rapprocher de l’irlandais dris, de même sens). On retrouve ce terme dans quelques noms de lieux-dits comme Toul an Drez, « trou à ronces » (Douarnenez, Fin.) et Loj an Drez, « loge, abri à ronces » (Melgven, id.). En Basse-Bretagne,  la ronceraie se retrouve dans des noms comme Drézit Vihan , « petite ronceraie » (Bourbriac, C.-d’A., ), Coat an Drézec, « bois des ronces » (Melgven, Fin.), le Moulin Drézec (Plourin-lès-Morlaix, id.) etc. En Haute-Bretagne se retrouvent des variantes comme Drezeux (Guérande, L.-A.) ou le Drézeul (Saint-Dolay, Mor.) – qui sont d’anciens Drezeuc.

Il est impossible de passer à côté de l’île de Drenec (Enez Drenneg), « l’île aux épines ; épinaie », de l’archipel des Glénans, et des Îles Drenec du golfe du Morbihan (Dictionnaire étymologique des îles françaises, éditions Désiris, 2023, par votre serviteur – disponible dans toutes les librairies). Sur ce même étymon ont été formés les noms de Le Drennec (An Drenneg, Fin., qui était Spinetum en 1291) et de plusieurs lieux-dits homonymes du Finistère et du Morbihan.

CPA Le Drennec

Le corse

La langue corse utilise le terme lama pour désigner la ronce, et le collectif lamaghja pour la ronceraie. On trouve ainsi le nom  Lama d’une commune (H.-C.) et de plusieurs lieux-dits (à Levie, Forciolo, Zoza … en C.-du-Sud etc.), ainsi que Lama Vecchia (« vieille », à Poggio-Di-Nazza, C.-du-Sud), Lama Di Frati (« des moines », à Figari, H.-C.), Lama di Frassu (« du frêne », à Sotta, id.). Quelques noms sont issus du collectif, comme Lamaja (Carbini, Petreto-Bicchisano, C.-du-Sud etc.).

Le norrois

Le vieux norrois thorn, « épine » d’où « ronces » (cf. plus haut l’allemand dorn), se retrouve dans le nom Tournetuit, formé avec le vieux norrois thveit, « défrichement », d’où le sens d’« essart des ronces », de deux lieux-dits aujourd’hui disparus, l’un en forêt de Brotonne ( Mare de Tournetui en 1463, Caudebec-en-Caux, S.-Mar.) et l’autre à Grainville-la-Teinturière (id.). On retrouve encore aujourd’hui cette formation dans le nom des lieux-dits Tontuit à Saint-Benoît-d’Hébertot et à Quetteville (Calv.).

On trouve ce même thorn dans les noms de Tournebu (Calvados), avec , « ferme », de l’ancienne Tournedos-sur-Seine (aujourd’hui dans Porte-de-Seine, Eure), qui était Tournetot en 1631, avec topt, « ferme », ainsi que dans le déterminant de Saint-Germain-de-Tournebut (Manche) qui était Tornebusc en 1080, de thorn et buskr, « bois ». Plusieurs lieux-dits portent des noms similaires comme Tournebu (Fresney-le-Puceux, Calv.), Tournebut (Appeville, Manche ; Aubevoye, Eure) ou Tournetot (Saint-Martin-aux-Bruneaux, S.-Mar.).

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La devinette

Il vous faudra trouver une commune de France métropolitaine dont le nom, en un seul mot, est lié, selon l’étymologie la plus consensuelle, à un des mots désignant la ronce étudiés dans le billet du jour, associé à un mot désignant un animal qui, mal compris, a fini par être remplacé par un mot désignant un minéral.

Le nom du chef-lieu de canton désignait une étendue unie, à vocation rurale. Il est aujourd’hui complété par le nom de la rivière qui l’arrose. Sa gare a servi à un humoriste.

Les indices :

■ pour la commune elle-même, mais pas seulement :

indice d 19 05 2024

■ pour le chef-lieu du canton :

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■ pour le chef-lieu d’arrondissement … euh …

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Réponse attendue chez leveto@sfr.fr

Roumatjon à Lencouacq (Landes) : la répàladev

Bravo à LGF qui est resté le seul à m’avoir donné la solution à ma dernière devinette !

Il fallait trouver le lieu-dit Roumatjon de la commune de Lencouacq, du canton de Haute Lande d’Armagnac, chef-lieu Labrit, dans l’arrondissement de Mont-de-Marsan, dans les Landes.

Lencouacq, c’est ici :

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et Roumatjon, là, tout en haut  :

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La toponymie

Roumatjon : le nom de ce lieu-dit, déjà inscrit tel quel sur la carte de Cassini (feuillet 140, Roquefort, 1785) et Roumatgéon sur la carte d’état-major (1820-66), est un diminutif en –on de Roumatge, lui-même collectif en –at du nom occitan de la ronce, rome (cf. le billet). Il s’agissait donc d’une « petite ronceraie ». Un lieu-dit Roumatge est mentionné à Lencouacq dans le fichier FANTOIR mais n’existe pas sur la carte IGN, tandis qu’un lieu-dit Roumatige apparait juste au nord de Roumatgéon sur la carte d’état-major à la fin du XIXè siècle. (On trouve un autre Roumatge à Latrille, toujours dans les Landes).

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L’hypothèse d’un nom de famille n’est pas exclue : Roumat est en effet attesté comme patronyme et Roumatjon aurait pu désigner un « fils de Roumat ». À ma connaissance, ce toponyme est un hapax, mais on peut le rapprocher des Rouméjon vus dans le billet.

Enfin, dernière possibilité : supprimant parfois le f- initial des mots, le gascon peut prononcer roumatge pour froumatge, « fromage », mais l’application d’un tel nom à un lieu-dit me semble peu probable.

Lencouacq : cette commune avait fait l’objet d’une devinette il y a sept ans et j’expliquais alors qu’il s’agissait d’un « petit village landais, dont le nom vient du gascon lencoac, littéralement « qui a une grosse langue », sobriquet donné à un bavard ».  Le Dictionnaire du béarnais et du gascon modernes (Simin Palay, 1961) mentionne le nom de famille Lencoàc comme dérivé de lencoàt, « bavard ». Cette étymologie est reprise par E. Nègre (TGF*).

L’étymologie donnée sur le site de la mairie, soit un ancien locus aquarum, « lieu des sources », est tout à fait fantaisiste — mais elle est sans doute perçue comme plus valorisante par son rédacteur.

Haute Lande d’Armagnac : ce nom fait bien entendu référence à la position du canton au nord de l’Armagnac. Cette région est attestée sous sa forme gasconne en 1040 : archidiaconatus … Armaiag. Il s’agit d’une formation du haut Moyen Âge, sur le nom d’une personne muni du suffixe gaulois latinisé –iacus. Cette personne portant un nom germanique, Hardmannus, a dû être nommée par un roi franc carolingien en charge du pays appelé comté. La graphie du nom du pays a varié : Armegnac en 1262, Armignac en 1304, Armaignac en 1410. La graphie Armagnac ne parait pas antérieure au XVè siècle.

Labrit : attesté Lebret en 1247, francisé en Albret, à l’origine du nom de la famille princière d’Albret, celle du futur Henri IV. Ernest Nègre (TGF*), un des rares toponymistes à émettre une hypothèse sur l’origine de ce nom, pense au nom de personne germanique Liudbret. Roger Brunet (TT*) suggère un lien avec le bas-latin breda, « buisson d’épines » (cf. l’occitan bredo, « buisson, épine, piquant d’aubépines, en Médoc » donné comme féminin et masculin par le Trésor du Félibrige), d’où est issu le nom de La Brède (Gir.).

Mont-de-Marsan : c’est en 1141 que le vicomte de Marsan, avec l’accord de l’abbé de Saint-Sever, fonde un château et une nouvelle ville, appelée castelnau puisque organisée autour du château, au confluent de la Douze et du Midou, les deux rivières qui forment ensemble la Mildouze. Cette ville nouvelle, qui deviendra la capitale du Marsan, sera appelée Montem de Marcham en 1258, associant le latin mons « mont, montagne » au nom du village gersois de Marsan d’où le vicomte était originaire. Ce village devait son nom au cognomen latin Marcianus.

*Les abréviations en gras suivies d’un astérisque renvoient à la bibliographie du blog, accessible par le lien en haut de la colonne de droite.

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Les indices

indice b 12 05 2024

■ Henri IV représenté en Mars : cette toile de Jacob Bunel devait orienter les recherches vers le Béarn, plus précisément vers la maison d’Albret (francisation de Labrit) et vers Mars, donc Mont-de-Marsan.

indice a 12 05 2024i ■ cette photo représente un berger et son chien Berger des Pyrénées à face rase, autrement dit un Labrit.

indice c 14 05 2024■ ces fromages de chèvre landais étaient là pour l’autre étymologie possible de Roumatjon : du gascon roumatge pour froumatge, « fromage ».