Après avoir parcouru des Monts et des Pics, me voici au pied de Montagnes.
L’usage de l’appellatif « montagne » (bas-latin *montanea dérivé de montem) est semble-t-il bien plus répandu que celui de mont, et pas toujours en pays de haute montagne : il est par exemple plus présent dans la Drôme que dans les deux autres départements du Dauphiné, l’Isère et les Hautes-Alpes. Cet appellatif peut avoir pris un sens particulier, selon les régions : ainsi, dans les Alpes, ce mot qualifie-t-il le plus souvent un « pâturage de montagne », un « alpage » ou même, plus précisément, un « ensemble de pâturages d’altitude », comme il désigne, dans le Cantal, un « lieu d’estive ».
La Montagne d’Alaric
Il s’agit d’un massif, dans le département de l’Aude, dont le point culminant (600 m) porte le même nom ou celui de Signal d’Alaric, rappel de son utilisation par Cassini.
Le massif tient son nom d’un ancien château situé sur l’actuelle commune de Barbaira : castrum quod vocant Alarig en 1063. La légende locale reconnaît bien entendu dans ce nom celui du roi wisigoth Alaric (395-410), célèbre auteur du pillage de Rome en 410 ; mais ce n’est qu’au milieu du Vè siècle, sous Théodoric II que le massif se trouve dans la zone conquise et soumise aux Wisigoths.
Sur le flanc occidental dudit massif se trouve une abbaye dite de Saint-Hilaire édifiée au VIIIè siècle à la suite d’une chapelle construite au milieu du VIè siècle par l’évêque de Carcassone, Hiaire (Hilarius). D’abord dédiée à saint Saturnin, l’abbaye sera vouée à saint Hilaire dès le début du IXè siècle. Augmentant sa puissance, le monastère aura, autour de l’an mil, de nombreuses possessions dans le massif, d’où les noms qu’on y trouve encore de nos jours : Combe d’Alaric, Coumo Alaric, La Plaine d’Alaric (ecclesia Sancti Petri de Alarico en 1119), Serre d’Alaric, Serre d’Alric (Coste d’Alaric en 1311-1500, a Laric en 1500).
Alari étant la forme occitane du nom de personne latin Hilarius (le monastère est dit Saint Alari en 1340-41), il a subi par la suite une remotivation en référence à celui du roi wisigoth Alaric. Cette remotivation a sans doute été accentuée par le fait que le flanc méridional de la Montagne d’Alaric est longé par la vallée dite Val de Daigne, attestée vallis Aquitanica en 820, un petit territoire qui a appartenu pendant quelques décennies à l’Aquitaine, limite orientale d’extension du royaume wisigoth au milieu du Vè siècle, quand l’Aquitaine était soumise ainsi que l’extrémité occidentale de la Narbonnaise.
La Montagne de la Sainte-Victoire
Il s’agit d’un massif des Bouches-du-Rhône, dont le point culminant est le Pic des Mouches (1011 m). Selon F. Mistral, on trouverait le nom mons Victoriae dans des chartes du Moyen Âge : la légende s’en est emparée en évoquant la victoire du général romain Marius sur les Teutons en 102 av. J.-C. à Aix(-en-Provence).
En 1251, la chapelle sise au sommet est appelée Sancta Aventura, en hommage a une sainte également honorée près de Villeneuve-lès-Avignon, à l’emplacement du fort Saint-André. Reconstruite et élevée en prieuré en 1654, elle prend le nom, déjà existant semble-t-il, de Sainte-Victoire ; une nouvelle chapelle est construite deux ans plus tard, dédiée à Notre-Dame-de-la-Victoire. En 1728, Antoine François Laval cite la montagne de sainte Victoire ou Sainte Venture ; en 1779, la carte de Cassini mentionne le prieuré Ste Victoire. Au XIXè siècle, la montagne est appelée en provençal colo de Santo Ventùri d’où Mount Ventùri, croisant les deux noms Aventura d’une part et Vitòri, forme provençale de « Victoire », d’autre part. Le culte de la sainte Ventura étant particulièrement rare, la réfection est logique et attendue. Ce nom provençal est à l’origine du surnom de venturié (aujourd’hui écrit « venturier », cf le chemin de la Sainte-Victoire dit Venturier à Vauvenargues) donné aux pèlerins qui s’y rendaient alors le 24 juin (aujourd’hui le dernier dimanche d’avril).
L’étymologie donnée par Rostaing, qui voulait y voir un deuxième Mont Ventoux, est à rejeter. Quant au surnom de Délubre donné par Mistral en 1886, suivi par le géographe Joanne en 1902, il vient du provençal delieure, « endroit où un torrent fait brèche », allusion à la brèche de la montagne visible depuis de la mer : elle est dénommée le Délubre par les marins de Martigues, qui s’en servent comme amer.
La Montagne de Lure
Il s’agit d’un massif des Alpes-de-Haute-Provence, dont le point culminant est le Signal de Lure (1826 m).
Dauzat (Dictionnaire étymologique des rivières et montagnes en France, 1978) rattachait à cette montagne le nom Λουρíωνα mentionné par le géographe grec Strabon, tandis que Rostaing (Essai sur la toponymie de la Provence, 1950) datait ce même nom de l’époque carolingienne. Cette identification est fortement controversée, Strabon semblant parler du Luberon.
En réalité, la première mention date seulement du XIIè siècle sous une forme qui ne variera pas : montem Lura en 1155. On reconnait dans ce nom la racine indo-européenne *Leur, « pierre », munie du suffixe féminin –a. La forme française Lure apparait en 1652 et le syntagme montagne de Lure en 1703.
La Montagne du Glandasse
Il s’agit d’un haut plateau bosselé situé dans la Drôme à l’extrémité sud du Vercors, culminant au Dôme à 2041 m.
Comme je l’ai dit dans l’introduction, « montagne » a ici le sens d’« ensemble de pâturages d’altitude ». La Montagne du Glandasse est une terre d’accueil pour transhumants dans le Diois dont chaque pâturage prend aussi le nom de « montagne » comme, du nord au sud, la Montagne de la Ville, la Montagne de Die, la Montagne de Châtillon, … chacune accueillant un troupeau transhumant particulier.
Le nom du Glandasse (parfois écrit Glandaz) est issu de la variante *gl– de la racine pré-indo-européenne *gal, elle-même variante de*kal, « rocher, pierre ». La base *gl est ici prolongée en –a-nd, comme pour le col du Glandon en Savoie ou le mont Glandure en Saône-et-Loire. On retrouve ce même nom dans celui de Molières-Glandaz toujours dans la Drôme.
La Montagne de la Ville : la ville en question est Chichilianne (Is.), qui était Chaysilhana, du nom de personne roman Cascelius et suffixe féminin –ana, sous entendu villa ou terra.
La Montagne de Die porte le nom de la commune qui a donné le sien au pays Diois. Die était Dea Augusta Vocontorium au IIIè siècle et plus simplement Dea Bocontorium au siècle suivant. La déesse tutélaire du lieu, simplement appelée Dea, semble être en réalité la déesse indigène Andarta.
La Montagne de Châtillon porte le nom de Châtillon-en-Diois qui est attesté de Castillione en 1267, du latin castellum, « château fort ; château ; grande maison de plaisance » et suffixe diminutif –ionem.
On notera, dans le même département, la Montagne d’Angèle, la Montagne de Bouchère et la Montagne de Chovet ainsi que, dans les Hautes-Alpes, la Montagne de Chauvet, la Montagne de Féraud et la Montagne de Dindaret, où la préposition de marque nettement une relation de ces « montagnes » ou « lieux de pâturage » aux personnes, propriétaires ou bergers.
Pour avoir accompagné dans ma jeunesse, durant deux jours et donc une nuit, un troupeau de moutons jusqu’à la Montagne du Glandasse, je peux vous dire que c’est … exténuant. J’en garde pourtant de bons souvenirs parmi lesquels, curieusement (mais peut-être pas tant que ça, tout bien réfléchi), le plus présent encore aujourd’hui est l’odeur – qui a vécu près d’un troupeau de moutons me comprendra. Viennent ensuite le bruit (qui a vécu … etc.) et le ciel étoilé, jamais retrouvé depuis, pollution lumineuse oblige.

La devinette
Il vous faudra trouver une Montagne de France métropolitaine qui marque la frontière entre deux pays et deux départements et qui porte, par métaphore, le nom d’une pièce de charpente tout en longueur.
Elle donne son nom au col qui la sépare d’une autre Montagne qui porte le nom d’un autre pays, bien plus grand celui-là.
La commune où se trouve cette Montagne doit la première partie de son nom, en trois lettres, à un homme gaulois et la deuxième, en trois mots, à un col marqué par une construction religieuse.
Réponse attendue chez leveto@sfr.fr