Le plateau dont il est question dans le titre de cet article est un plateau de fromages. Grand amateur de fromages de chèvre, je me suis intéressé au nom de quelques uns d’entre eux, dont une grande partie sont dus à des toponymes.
Accrochez-vous ! Il y en a beaucoup (mais je ne les ai pas encore tous goûtés !) classés par ordre alphabétique .. et ce n’est qu’un petit échantillon de ce que la France produit comme fromages de chèvre !
■ Banon
Produit dans les Alpes-de-Haute-Provence, autour de la commune de Banon, ce fromage de chèvre est affiné dans des feuilles de châtaigner.
J’écrivais naguère, à propos de l’occitan bane, « corne » : « On peut rajouter à cette liste la commune de Banon [A.-de-H.-P., castrum Bannoni au XIè siècle – avec suffixe augmentatif –on(e)] dont le nom reflète sa situation d’ancien village perché, au pied de la montagne de Lure (DENLF*, TP*) »
Bane
■ Brousse de Rove
Emprunté à l’occitan broussa, « lait caillé », « brousse » est le nom donné à un certain type de fromage de chèvre (ou de brebis). La Brousse du Rove (AOC récente de 2018) est produite au Rove (B.-du-R.). Attesté Roveretum au IIè siècle, ce nom est issu du latin robor/robur, désignant le chêne rouvre, accompagné du suffixe collectif –etum qui est tombé par la suite. Phonétiquement, le u inaccentué de robur passe à e et condamne le r final à la chute tandis que le b entre voyelles passe normalement à v : robu(r) > robe > rove.
■ Brocciu
Brocciu est tout simplement la forme corse de « brousse » vue ci-dessus.
■ Cabrioulet
Il s’agit, on l’aura compris, d’un nom purement commercial, diminutif de cabriou, nom pyrénéen du chevreau. Le Cabrioulet est fabriqué en Ariège, près de Foix.
■ Cabecou et Chabichou
Le nom du Cabecou est une altération du mot occitan (limousin) cabrecou « jeune chevreau ; petit fromage de chèvre en Auvergne » (TDF*)
Le nom du Chabichou est une altération du mot occitan (auvergnat) chabrilhou de même sens.
■ Chambrille (Tomme de)
Ce fromage de chèvre poitevin est originaire de La Mothe-Saint-Héray (D.-S.) où coule le ruisseau de Chambrille qui tiendrait son nom des micaschistes scintillants qu’il charrie, d’où un « champ brille », hypothèse à prendre avec des pincettes à laquelle on préfèrera celle d’un dérivé diminutif de champ ou, mieux, de l’ancien français chambril, « treillage ». Les curieux pourront lire la légende de la Dame de Chambrille.
■ Charolais
J’écrivais naguère, à propose de Charolles (Saône-et-Loire) : « on écrivait Kadrela vico en 924 puis Carrellae en 1098. Il faut y voir un nom formé sur le latin quadrus, « carré », accompagné du suffixe diminutif –ella. On connaît des Carrelles en Bourgogne qui désignent de petits champs : ce pourrait être une des origines du nom de la ville. D’ autres hypothèses font état d’un quadrum, « carré », au sens de motte castrale ou encore d’une possible ancienne*Quadrella ( villa), « (ferme) carrée ». L’hypothèse basée sur un dérivé de l’ancien français char , si elle est compatible avec le Carellae de 1098, l’est moins avec le Kadrela de 924. Quant à l’évolution phonétique du suffixe –ella en -ole, elle est habituelle en Bourgogne où le nom de la ville est prononcé tsarole, en dialecte bourguignon. »
Oh! Les vaches!
■ Chavignol (crottin de)
Chavignol est un lieu-dit de Sancerre (Cher), attesté Chaveneium en 1131 et Cavinniolum en 1134. Il s’agit d’un diminutif en –ol du nom de Chevigny, lieu-dit de la commune voisine de Groises, lequel est attesté Chaveneium en 1129, du nom d’homme latin Cavinnius et suffixe –acum.
■ Chavroux (Pyramide de)
Ce nom est une création purement commerciale (1985) avec un nom censé rappeler la chèvre.
■ Cher (Trèfle du)
Le nom de la rivière est attesté Cares torrens en 575-94, dans lequel on reconnait le pré-indo-européen *kar, « dur ; pierre ». Le nom est d’abord féminin, comme de nombreux hydronymes, ce que confirme la forme Chera en 1062. Cependant, à partir du IXè siècle apparait une forme masculine, comme Carus en 844, qui persistera jusqu’à nos jours. Le nom actuel, Cher, n’est pas attesté avant 1552.
■ Chevrotin
Fabriqué en Savoie et Haute-Savoie, le nom de ce fromage signifie localement « petit fromage de chèvre », tout simplement.
■ Condrieu (Rigotte de)
Condrieu (Rhone) est attesté Condriacus au Xè siècle et de Condriaco en 1251, du nom d’homme gaulois Conrius [de con–riyos, « libre, libéré (avec d’autres)] et suffixe –aco.
Le nom de « rigotte » est issu de l’italien ricotta « fromage fabriqué à partir du petit-lait soumis à ébullition »
■ Levroux (Pyramide de)
J’écrivais naguère : « Le latin lepus, leporis, « lièvre », est peut-être à l’origine du nom de Levroux (Indre) – attesté vicus Leprosus au VIè siècle, qui pourrait être un « village lépreux » mais le passage de pr à vr fait difficulté, d’où l’hypothèse d’un lepor(em)osum ».
La garenne, le lièvre et le lapin
■ Mâconnais (Le)
Le nom de Mâcon était expliqué dans une répàladev : « attesté Matisco chez César au Ier siècle av. J.-C., puis Matascone au VIè siècle et enfin civitas Masconis en 887. Plusieurs hypothèses ont été formulées : le ligure *mat, « montagne, forêt » (DENLF*) ; le gaulois *matu, « ours » (TGF*) ; le celtique apparenté au breton mad, « bon, excellent » (DNL*). Le site de la ville a amené P.-H. Billy (DNLF*) à proposer une dernière hypothèse qui s’appuie sur la racine pré-indo-européenne *madi–to, « humide », qui a donné les latins mattus et matus, « humecté, humide, mou ». À ce radical a été adjoint un double suffixe ligure –isc–one remplacé au VIè siècle par un autre suffixe –asco toujours ligure, même si des formes en –iscone subsistent jusqu’au Xè siècle.
Nuzeret (répàladev)
■ Mothais sur feuille
Ce fromage du Poitou doit son nom à La Mothe-Saint-Héray (D.-S.), où on fabrique également le Chambrille vu plus haut. Le nom de la commune est attesté Mota en 1041, de l’oïl motte, « levée de terre, tertre isolé, emplacement élevé où l’on a bâti un château », écrit avec th hellénisant. Saint Héray est une altération du nom d’Arède d’Attane, abbé du VIè siècle en Limousin, plus connu sous le nom de saint Yrieix.
■ Pelardon
Ce petit fromage de chèvre des Cévennes était appelé peraldou par l’abbé Boissier de Sauvages en 1756, qui précisera en 1785 que ce nom lui vient de l’occitan pebre, « poivre » en raison de son goût légèrement piquant. F. Mistral (TDF*) mentionne les formes peraudou et peraldou auxquelles il ajoute les formes ayant subi la métathèse pelardou, pelaudoun, pelaudou ou bien encore pelalhou.
■ Pelussin (rigotte de)
Pelussin est une commune de la Loire, qui était parrochia Pulicinis en 1050 et Pelucius en 1225, peut-être du nom de la divinité latine Pollux, Pollucis et suffixe –inum (DENLF*) ou , beaucoup moins vraisemblablement, du latin pullicenus, « poussin », utilisé comme nom de personne passé nom de lieu (TGF*). On peut également penser au pelossier, nom local du prunellier (NLLR*).
Pour la rigotte, voir à Condrieu.
■ Picodon
Cet autre petit fromage de chèvre des Cévennes, plus particulièrement ardéchoises, doit , comme le pélardon, son nom, picaudou en occitan, à son goût piquant.
■ Pouligny-Saint-Pierre (Pyramide)
Ce fromage doit son nom à la commune de Pouligny-Saint-Pierre (Indre), qui était de Poligniaco en 1174, Polignec au XIIIè siècle et Poligniacus en 1351, du nom d’homme latin Pollenius et suffixe –acum.
■ Rocamadour
Le nom de Rocamadour (Lot) vient de roc et du nom de saint Amator, comme je l’écrivais dans ce billet :
Du sang ! Du sang ! Du sang !
■ Saint-Chabret
Ce fromage est fabriqué dans la Creuse, à Gouzon. On ne trouve nulle part un toponyme Saint-Chabret. En revanche, il existe plusieurs lieux-dits Chabret, principalement en Auvergne-Rhône-Alpes, qui peuvent désigner des endroits où on élève des chèvres ou bien correspondre à un nom de famille (surnom d’éleveur de chèvre ou sobriquet de quelqu’un vif comme un chevreau). Il existe en revanche une commune Saint-Chabrais dans la Creuse, qui était Sanctus Caprasius vers 1315, du nom de Caprasius, saint Caprais d’Agen, premier évêque de la ville, martyrisé sous Dioclétien en 303. Le nom du fromage a été sans doute été inspiré par celui de la ville associé au nom de la chèvre…
■ Saint-Loup (bûche)
Ce fromage de chèvre du Poitou est fabriqué à Saint-Loup-Lamairé (D.-S.), attesté S. Lupi en 1095, du nom de Lupus, saint Loup. Lamairé était de Lamariaco vers 1092, du nom d’homme germanique Lathomar et suffixe –iacum.
■ Sainte-Maure-de-Touraine
Ce fromage est fabriqué dans la commune de Sainte-Maure-de-Touraine qui était Arciacum au VIè siècle, du nom d’homme gaulois Artius et suffixe -acum avant d’être appelée castrum S. Maurae au XIè siècle, du nom de Maura, sainte légendaire de Touraine au VIè siècle.
■ Selles-sur-Cher
Le nom de Selles-sur-Cher (L.-et-C.), attesté Celam en 1200, vient du latin cella, comme je l’écrivais ici :
Monastère – Chapitre V
■ Valençay (pyramide de)
Valençay (Indre) était de Valentiaco en 1144, du nom d’homme latin Valentius et suffixe –acum.
Qui ne connait pas l’histoire de ce fromage, en forme de pyramide tronquée (sur ordre de Talleyrand ou par l’empereur lui-même) pour ne pas rappeler la défaite de Napoléon en Égypte ?
*Les abréviations en gras suivies d’un astérisque renvoient à la bibliographie du blog, accessible par le lien en haut de la colonne de droite.

Les devinettes
Il vous faudra trouver un fromage (de chèvre, oui) dont le nom associe un terme lié au chevreau au nom de la commune où il est produit.
Pour ceux qui l’ont étudié, le nom de ladite commune est « obscur » — même si sa terminaison peut faire penser à une origine latine.
On y produit également un fromage de brebis bénéficiant d’une A.O.C., beaucoup plus connu, qui porte le nom d’une forêt associé à celui d’une vallée.
Le nom du bureau centralisateur du canton est issu d’un terme désignant la ville dans la langue régionale associé à un hagionyme féminin.


Il vous faudra trouver un fromage (de chèvre, oui, encore) dont le nom associe un terme décrivant sa forme au nom de la région où il est produit.
Le nom de ladite région indique, dans la langue régionale, qu’il s’agit d’une création ancienne. On y produit également deux vins bénéficiant d’une A.O.C., l’un qui porte le nom d’une commune, un ancien domaine gallo-romain, et l’autre qui porte un nom rappelant la méthode de culture de la vigne associé au nom de ladite région.
Cette région regroupe quatre cantons portant chacun le nom de son bureau centralisateur. Deux de ces noms sont d’origine obscure, un troisième est issu de celui d’un homme germanique et le quatrième indique qu’il s’agissait d’une terre défendue.

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