Droits, taxes et redevances (V)

Je poursuis aujourd’hui l’exploration des divers impôts auxquels étaient soumis nos ancêtres (cf. le cens , le fisc, les taxes I, les taxes II, les taxes III et les taxes IV) en m’intéressant aux travaux gratuits qu’ils devaient à leur seigneur.

Corvée

Il y a plus de dix ans, dans un billet consacré au droit féodal, j’écrivais ceci :

Le paysan devait à son seigneur un travail gratuit nommé corvée,  nom  issu  du latin corrogata (opera), « travail sollicité ». On trimait donc  pour rien  à La Corvée ( Bléville, Seine-Mar. et bien d’autres), aux Corvées ( Lay-Saint-Christophe, M.-et-M. et bien d’autres), comme aux Corvées-les-Yys (Eure-et-L.).

Initialement, la corvée consistait en une journée de travail gratuite (je vous rassure tout de suite : le reste n’était pas plus payé) due par les serfs à leur seigneur en échange de sa protection et, si nécessaire, de la possibilité de se réfugier derrière les remparts de son château. Ledit seigneur leur confiait donc une parcelle de terre nécessitant une journée de travail. Lesdites parcelles furent donc vite appelées « corvées » et on ne sera pas étonné que les toponymes issus de ce terme soient plus de deux mille, équitablement partagés entre singulier et pluriel. Outre ceux comportant un qualificatif, comme Grande(s), Haute(s), Basse(s) … Corvée(s), la plupart de ces noms sont accompagnés d’un complément. Ce dernier peut être un nom de personne, bénéficiaire de la corvée, comme pour la Corvée au Roi (Metz,Mos.), la Corvée au Prince (La Neuvelle-lès-Scey, H.-S.), la Corvée à la Dame (Étaules, C.-d’Or), la Corvée le Moine (Augny, Mos.), la Corvée au Maître (Échevannes, C.-d’Or), la Corvée au Maire (Périgny-sur-l’Ognon, id.) etc. ou encore la Corvée Jean Guillaume (Drée, id.), la Corvée Jean Brun (Magny-les-Villiers, id.), la Corvée Jean Moine (Levenois, id.), la Corvée Margot (Remilly-sur-Tille, C.-d’Or), etc. D’autres sont accompagnés d’un nom de lieu comme la Corvée de l’Étang (Arriance, Mos. etc.), les Corvées Derrière l’Église (Bovée-sur-Barboure, Meuse – et ne me demandez pas en quoi consistaient ces corvées), la Corvée de la Vigne (Varmonzey, Vosges), etc. D’autres font apparaitre des noms d’animaux comme la Corvée des Chevaux (Achun, Nièvre) ou la Corvée au Loup (Champlitte, H.-S.) ou des noms de végétaux comme la Corvée de l’Orme (Champdivers, Jura) ou la Corvée des Chênes (Hauteroche, C.-d’Or). D’autres noms, enfin, sont plus imaginatifs comme la Corvée Bénigne (Morey-Saibt-Denis, C.-d’Or), la Corvée d’Argent (Bioncourt, Mos.), la Corvée de Fer (Dammartin-les-Templiers, Doubs), la Corvée Rouge (Chargey-lès-Gray, H.-S.), la Corvée Sèche (Vaudrey, Jura), la Corvée du Fou (Corcelles-Ferrières, Doubs ; Collonges-lès-Premières, C.-d’Or), la Corvée du Peu (Vercel-Villedieu-le-Camp, Doubs) … sans oublier la Corvée Plaisante (Jury, Mos.) et l’amusante Corvée de Pluche (Liéhon, Mos.).

Le nom des Corvées-les-Yis (E.-et-L.), résultant de la fusion de deux communes en 1836, a été expliqué dans un billet consacré à l’if, tandis que la Corvée Moutarde (Ville-en-Vernois, M.-et-M.) a été vue dans un billet consacré aux condiments.

CPALes-Corvees-Les-Yys-

Dans certaines langues régionales, le latin corrogata a abouti à des termes légèrement différents de « corvée ».  C’est le cas en Bourgogne et Franche-Comté, où l’on trouve la courvée, à l’origine d’une cinquantaine de toponymes du type (La, Les ou Aux) Courvée(s), quelquefois accompagnés d’un complément comme pour la Courvée la Dame (Traves, H.-S.), la Courvée au Maître (Échevannes, C.-d’Or), la Courvée du Nid (Durnes, Doubs) etc. Dans le Grand Est, et plus particulièrement en Lorraine, on trouve la crouée, à l’origine de plus de cent soixante toponymes du type (À la, Aux, La ou Les) Crouée(s), là aussi parfois accompagnés d’un complément comme pour la Crouée aux Oies,  la Crouée d’Enfer et la Crouée le Moine (Augny, Mos.) etc.

Ensange

Il y a cinq ans, dans un article consacré aux terres agricoles, j’écrivais ceci :

L’ensange ( sans doute du latin médiéval d’origine celtique andecinga, « grande avancée [ de pas ] » ) désignait jusqu’aux alentours de l’an Mil un lot-corvée dont le paysan devait s’acquitter comme d’une corvée. Plus tard et jusqu’au XVè siècle, il a désigné un lot de terre prélevé sur le domaine du maître que le titulaire d’une tenure par exemple devait mettre en valeur et dont le produit revenait intégralement au maître. Le dictionnaire de Godefroy (qui explique le nom par le fait que cette parcelle devait être enceinte « de haies, de pallis, de treillis ou d’autre clôture ») nous propose plusieurs orthographes ayant fourni leur lot de micro-toponymes : Ensenges ( 2 pluriels), Ensange ( 32 pl.) et Ansange ( 1 sing., 12 pl. ). Une remarque toute particulière pour le climat En songe de Gevrey-Chambertin ( C.d’Or) dont le nom est une transcription d’« ensange ».

Le terme du Haut Moyen Âge ensange désignait à l’origine « une sorte de corvée qui, au lieu de se compter par jour de travail, avait pour mesure une portion fixe du domaine seigneurial que l’on devait cultiver ; c’était une tâche nettement déterminée ». Ce nom a par la suite désigné un champ seigneurial soumis ou non à la corvée, mais aussi une simple parcelle et enfin un lieu-dit pur et simple.

Élargissant mes recherches, grâce au fichier FANTOIR, j’ai compté une centaine de lieux-dits formés avec la graphie ensange, la très grande majorité au pluriel (Aux ou Les) Ensanges et un seul L’Ensange (Courcelles, M.-et-M.) et une Vieille Ensange (Dolaincourt, Vosges). La graphie ensenge n’apparait qu’à trente-cinq exemplaires, là aussi tous au pluriel (Aux ou Les) Ensenges sauf L’Ensenge (Maroncourt, Vosges). On trouve également plus de quarante (Aux ou Les) Ansanges mais un seul Les Ansenges de la Voie de Nor (Mandres-sur-Vair, Vosges).

Fröhn

Fröhn était l’équivalent germanique de la corvée (cf. Die Fröhne dans ce dictionnaire de 1792 et le verbe allemand frönen, « faire, s’adonner à »). On retrouve ce terme dans une quarantaine de toponymes, tous dans le Grand Est. C’est par exemple le cas de plusieurs Frohnacker (Budling, Moselle etc. – avec acker, « champ »), Frohnhof (Hoffen, Bas-Rhin – avec hof, « ferme »), Frohnackerhof (Seebach, Moselle), Frohnholz (Colmar, Haut-Rhin etc. – avec holz, « bois »), Frohnberg (Rosenwiller, Bas-Rhin etc. – avec berg, « mont ») etc. On trouve également Frohnerwald (Wiesviller, Mos. etc. – avec wald, « forêt ») ou encore Fronerwald (Achen, id.).

herge-.-carte-double-tintin-point-d-interrogation_2069395

La devinette

Il vous faudra trouver un lieu-dit de France métropolitaine portant un nom lié à un des mots du jour.

Il est situé dans une commune qui a été baptisée des noms des deux communes qui ont fusionné lors de sa création, reliés par un trait d’union..

À moins de 70 km de là, dans une autre commune d’un autre canton mais du même arrondissement, un lieu-dit porte le même nom, mais précédé d’une préposition.

Les noms des trois communes et des deux chefs-lieux de canton sont formés d’un nom de personne latin accompagné du suffixe –acum.

Mettant en cause l’hypothèse des toponymistes qui voulaient voir dans le nom du chef-lieu d’arrondissement le dérivé d’un vieil oronyme, des toponymistes actuels préfèrent y voir le nom d’un bon Gaulois.

NB : Si ces lieux-dits sont bien mentionnés dans le Fichier annuaire topographique initialisé réduit (FANTOIR), ils n’apparaissent ni sur les cartes de l’Institut géographique national (IGN) actuelles ni sur les cartes antérieures (d’état-major ou de Cassini). En revanche, ils apparaissent bien sur le cadastre napoléonien.

Indices :

■ pour la première commune :

indice a 11 08 2024

■ toujours pour la première commune :

■ pour le  chef-lieu du canton de la deuxième commune :

indice c 11 08 2024

Réponse attendue chez leveto@sfr.fr

Un peu de droit féodal ?

Le système féodal était régi par un ensemble de règles, de droits et d’interdits. Le législateur, qui devait être précis, usait de mots particuliers pour définir chaque cas. Si certains de ces mots sont encore en usage aujourd’hui , comme le fief, d’autres ont disparu de notre vocabulaire en même temps que ce qu’ils représentaient . Quelques un de ces derniers se retrouvent pourtant dans la toponymie.

Le fief était un  domaine concédé  par un seigneur à son vassal contre services et rente perpétuelle. Ce nom, issu du francique fehu, « bétail », a donné fieu en ancien français et feu en occitan. On le retrouve dans Fiefs ( Pas-de-Calais), Fieux ( Hte-Gar.), Le Fieu (Gir.) et Le Fied (Jura).

La poësté désignait l’ensemble des terres sur lesquelles le seigneur étendait son autorité et son pouvoir ( du latin populaire potestas). Ce mot dont on trouve les différentes orthographes et les nombreuses acceptions chez Godefroy, n’est plus usité aujourd’hui mais on le retrouve dans Les Potées à Rocroi ( Mayenne, de Potestatibus en 1203) et La Poôté à Saint-Pierre-des-Nids ( Mayenne, de Potestate en 1050).

Le latin fiscus au sens de « trésor de l’État »  a évolué pour désigner un domaine royal et même, plus tard, un domaine appartenant à l’église. C’est ce mot qui a donné son nom à  Feix ( Saint-Jean-Ligoure, Hte-Vienne), Le Fesc ( Montagnac,Hérault), Le Fesq (Vic-le-Fesq, Gard) et Saint-Gély-du Fesc ( Hérault) ainsi qu’à Feissal (Alpes-de-Hte-P.), Ficheux ( P.-de-C.), Fesche-l’Église ( Terr. de Belfort), Fesches (Doubs), Fesques (Seine-Mar.) et Lafauche (H.-Marne, Fisca en 1172). S’agissant du fisc, ce dernier nom me ravit.

L’aleu ( ou alleu ), un des piliers du droit féodal, désignait un domaine héréditaire exempt de toute redevance, à l’opposé donc du fief. Aleu est sans doute d’origine francique : al-od, « en toute propriété ». Les aleux pouvaient être des domaines d’étendue fort variable, de quelques arpents jusqu’à des exploitations comparables aux villae carolingiennes. Si le mot est sorti du vocabulaire courant, on le rencontre encore en toponymie: Laleu-la-Palice (Char.-Mar.), Laleu ( Orne), Lalheue (S.-et-L.), Les Alleuds ( Deux-Sèvres), Les Alluets-le-Roi (Yvelines) et dans bon nombre de noms de lieux-dits où il est parfois difficile de le reconnaître comme comme pour  Les Élus (à  Cléry-Saint-André, Loiret) notés Les Alleuz en 1584.

800.h5.3.dos.eluminure-rouge-1.

La corvée au Moyen Âge

Le paysan devait à son seigneur un travail gratuit nommé corvée,  nom  issu  du latin corrogata (opera), « travail sollicité ». On trimait donc  pour rien  à La Corvée ( Bléville, Seine-Mar. et bien d’autres), aux Corvées ( Lay-Saint-Christophe, M.-et-M. et bien d’autres), comme aux Corvées-les-Yys (Eure-et-L.).

S’il prenait envie au serf de faire paître sa vache sur une prairie avenante, il se heurtait bien sûr à la defensa , « terrain seigneurial ou communal où il est défendu de laisser paître les troupeaux ». Les toponymes issus de ce mot sont très nombreux, ce qui n’étonnera personne. En ancien français defensa a évolué en defeis pour donner des noms comme Les Defais à Valennes (Sarthe) ou Defoy  à Daillecourt (H.-Marne) et une foule de Defait, Defay, Deffay, Deffoy, etc. L’occitan devès a donné son nom à  Devèze (H.-Pyr.) et, là aussi, à une foule de toponymes comme Le Deveix, Devès, Devens, Defes, Defey, Deffeix, etc.

Le paysan libre — ce qui arrivait semble-t-il quelquefois — obtenait le droit de s’établir dans une colonica dont il était le colon. Dès le VIIIè siècle sont apparues des  colonicæ dont quelques unes ont laissé leurs traces comme à Collanges (P.-de-D.), Collonges (Ain), Collonges-au-Mont-d’Or ( Rhône) et d’autres Collonges. Dans le Midi on a Collongues (Alpes-Mar.) et Collorgues (Gard) Dans le Centre, outre Collanges, on trouve des Coulanges (Allier, L.-et-C., Yonne, Nièvre, …). Dans le Nord et l’Ouest : Coulonges (Char., Char.-Mar., Eure, Vienne…). Et la liste est encore longue!

Le bas latin  *condominium désignait au Moyen Âge une terre proche du château, réservée au seigneur et exempte de droits ou quelquefois  un terroir soumis à deux seigneurs. On retrouve ce nom à la Condamine (Ain) et à la Condamine-Châtelard (Alpes-de-H.-P.) ainsi qu’à La Condemine ( Allier, Rhône), à la Contamine-sur-Arve (H.-Sav.) et aux Comtamines (H.-Sav.). Là aussi, un etc. ne serait pas superflu.

Le ban désigne  le territoire où s’exerce la juridiction d’un suzerain. Ce mot, d’origine controversée, est l’incarnation de l’autorité publique : celui qui  possède le ban a le droit de contraindre, de commander, de châtier, de bannir. On le retrouve  à Ban-de-Laveline (Vosges), à Ban-Sant-Martin (Moselle), Ban-de-Sapt (Vosges) , Ban-sur-Meurthe ( Vosges) ainsi qu’à Bambecque ( Banbeca en 1164 avec bach, « ruisseau ») et dans d’autres encore.

Le ban permettait en outre au seigneur d’exiger un droit de passage sur ses terres, un péage, comme à Bourg-de-Péage (Drôme) ou au Péage-de-Rousillon (Isère).

Si, banni, vous refusiez ici les corvées et là le péage, il vous restait la possibilité de demander le droit d’asile à quelques territoires autorisés à l’accorder, le plus souvent sous une autorité ecclésiastique. L’ancien occitan salvetat est à l’origine de nombreux toponymes comme La Salvetat (Aveyron), La Sauvetat (Gers) ou encore Lasseubetat (Pyr.-Atl.). Plus au Nord, on trouve Saint-Martin-la-Sauveté (Loire). De la même façon, le latin salva terra, terre « sauve », jouissant du droit d’asile, a donné de nombreux Sauveterre ( Aveyr., Gard, H.-Gar., Gers, etc.). Ceci dit, vous quittiez la domination d’un seigneur pour vous retrouver sous la coupe d’un Seigneur … Dur, dur, comme on ne disait pas à l’époque.