Je poursuis aujourd’hui l’exploration des divers impôts auxquels étaient soumis nos ancêtres (cf. le cens , le fisc, les taxes I, les taxes II, les taxes III et les taxes IV) en m’intéressant aux travaux gratuits qu’ils devaient à leur seigneur.
Corvée
Il y a plus de dix ans, dans un billet consacré au droit féodal, j’écrivais ceci :
Le paysan devait à son seigneur un travail gratuit nommé corvée, nom issu du latin corrogata (opera), « travail sollicité ». On trimait donc pour rien à La Corvée ( Bléville, Seine-Mar. et bien d’autres), aux Corvées ( Lay-Saint-Christophe, M.-et-M. et bien d’autres), comme aux Corvées-les-Yys (Eure-et-L.).
Initialement, la corvée consistait en une journée de travail gratuite (je vous rassure tout de suite : le reste n’était pas plus payé) due par les serfs à leur seigneur en échange de sa protection et, si nécessaire, de la possibilité de se réfugier derrière les remparts de son château. Ledit seigneur leur confiait donc une parcelle de terre nécessitant une journée de travail. Lesdites parcelles furent donc vite appelées « corvées » et on ne sera pas étonné que les toponymes issus de ce terme soient plus de deux mille, équitablement partagés entre singulier et pluriel. Outre ceux comportant un qualificatif, comme Grande(s), Haute(s), Basse(s) … Corvée(s), la plupart de ces noms sont accompagnés d’un complément. Ce dernier peut être un nom de personne, bénéficiaire de la corvée, comme pour la Corvée au Roi (Metz,Mos.), la Corvée au Prince (La Neuvelle-lès-Scey, H.-S.), la Corvée à la Dame (Étaules, C.-d’Or), la Corvée le Moine (Augny, Mos.), la Corvée au Maître (Échevannes, C.-d’Or), la Corvée au Maire (Périgny-sur-l’Ognon, id.) etc. ou encore la Corvée Jean Guillaume (Drée, id.), la Corvée Jean Brun (Magny-les-Villiers, id.), la Corvée Jean Moine (Levenois, id.), la Corvée Margot (Remilly-sur-Tille, C.-d’Or), etc. D’autres sont accompagnés d’un nom de lieu comme la Corvée de l’Étang (Arriance, Mos. etc.), les Corvées Derrière l’Église (Bovée-sur-Barboure, Meuse – et ne me demandez pas en quoi consistaient ces corvées), la Corvée de la Vigne (Varmonzey, Vosges), etc. D’autres font apparaitre des noms d’animaux comme la Corvée des Chevaux (Achun, Nièvre) ou la Corvée au Loup (Champlitte, H.-S.) ou des noms de végétaux comme la Corvée de l’Orme (Champdivers, Jura) ou la Corvée des Chênes (Hauteroche, C.-d’Or). D’autres noms, enfin, sont plus imaginatifs comme la Corvée Bénigne (Morey-Saibt-Denis, C.-d’Or), la Corvée d’Argent (Bioncourt, Mos.), la Corvée de Fer (Dammartin-les-Templiers, Doubs), la Corvée Rouge (Chargey-lès-Gray, H.-S.), la Corvée Sèche (Vaudrey, Jura), la Corvée du Fou (Corcelles-Ferrières, Doubs ; Collonges-lès-Premières, C.-d’Or), la Corvée du Peu (Vercel-Villedieu-le-Camp, Doubs) … sans oublier la Corvée Plaisante (Jury, Mos.) et l’amusante Corvée de Pluche (Liéhon, Mos.).
Le nom des Corvées-les-Yis (E.-et-L.), résultant de la fusion de deux communes en 1836, a été expliqué dans un billet consacré à l’if, tandis que la Corvée Moutarde (Ville-en-Vernois, M.-et-M.) a été vue dans un billet consacré aux condiments.

Dans certaines langues régionales, le latin corrogata a abouti à des termes légèrement différents de « corvée ». C’est le cas en Bourgogne et Franche-Comté, où l’on trouve la courvée, à l’origine d’une cinquantaine de toponymes du type (La, Les ou Aux) Courvée(s), quelquefois accompagnés d’un complément comme pour la Courvée la Dame (Traves, H.-S.), la Courvée au Maître (Échevannes, C.-d’Or), la Courvée du Nid (Durnes, Doubs) etc. Dans le Grand Est, et plus particulièrement en Lorraine, on trouve la crouée, à l’origine de plus de cent soixante toponymes du type (À la, Aux, La ou Les) Crouée(s), là aussi parfois accompagnés d’un complément comme pour la Crouée aux Oies, la Crouée d’Enfer et la Crouée le Moine (Augny, Mos.) etc.
Ensange
Il y a cinq ans, dans un article consacré aux terres agricoles, j’écrivais ceci :
L’ensange ( sans doute du latin médiéval d’origine celtique andecinga, « grande avancée [ de pas ] » ) désignait jusqu’aux alentours de l’an Mil un lot-corvée dont le paysan devait s’acquitter comme d’une corvée. Plus tard et jusqu’au XVè siècle, il a désigné un lot de terre prélevé sur le domaine du maître que le titulaire d’une tenure par exemple devait mettre en valeur et dont le produit revenait intégralement au maître. Le dictionnaire de Godefroy (qui explique le nom par le fait que cette parcelle devait être enceinte « de haies, de pallis, de treillis ou d’autre clôture ») nous propose plusieurs orthographes ayant fourni leur lot de micro-toponymes : Ensenges ( 2 pluriels), Ensange ( 32 pl.) et Ansange ( 1 sing., 12 pl. ). Une remarque toute particulière pour le climat En songe de Gevrey-Chambertin ( C.d’Or) dont le nom est une transcription d’« ensange ».
Le terme du Haut Moyen Âge ensange désignait à l’origine « une sorte de corvée qui, au lieu de se compter par jour de travail, avait pour mesure une portion fixe du domaine seigneurial que l’on devait cultiver ; c’était une tâche nettement déterminée ». Ce nom a par la suite désigné un champ seigneurial soumis ou non à la corvée, mais aussi une simple parcelle et enfin un lieu-dit pur et simple.
Élargissant mes recherches, grâce au fichier FANTOIR, j’ai compté une centaine de lieux-dits formés avec la graphie ensange, la très grande majorité au pluriel (Aux ou Les) Ensanges et un seul L’Ensange (Courcelles, M.-et-M.) et une Vieille Ensange (Dolaincourt, Vosges). La graphie ensenge n’apparait qu’à trente-cinq exemplaires, là aussi tous au pluriel (Aux ou Les) Ensenges sauf L’Ensenge (Maroncourt, Vosges). On trouve également plus de quarante (Aux ou Les) Ansanges mais un seul Les Ansenges de la Voie de Nor (Mandres-sur-Vair, Vosges).
Fröhn
Fröhn était l’équivalent germanique de la corvée (cf. Die Fröhne dans ce dictionnaire de 1792 et le verbe allemand frönen, « faire, s’adonner à »). On retrouve ce terme dans une quarantaine de toponymes, tous dans le Grand Est. C’est par exemple le cas de plusieurs Frohnacker (Budling, Moselle etc. – avec acker, « champ »), Frohnhof (Hoffen, Bas-Rhin – avec hof, « ferme »), Frohnackerhof (Seebach, Moselle), Frohnholz (Colmar, Haut-Rhin etc. – avec holz, « bois »), Frohnberg (Rosenwiller, Bas-Rhin etc. – avec berg, « mont ») etc. On trouve également Frohnerwald (Wiesviller, Mos. etc. – avec wald, « forêt ») ou encore Fronerwald (Achen, id.).

La devinette
Il vous faudra trouver un lieu-dit de France métropolitaine portant un nom lié à un des mots du jour.
Il est situé dans une commune qui a été baptisée des noms des deux communes qui ont fusionné lors de sa création, reliés par un trait d’union..
À moins de 70 km de là, dans une autre commune d’un autre canton mais du même arrondissement, un lieu-dit porte le même nom, mais précédé d’une préposition.
Les noms des trois communes et des deux chefs-lieux de canton sont formés d’un nom de personne latin accompagné du suffixe –acum.
Mettant en cause l’hypothèse des toponymistes qui voulaient voir dans le nom du chef-lieu d’arrondissement le dérivé d’un vieil oronyme, des toponymistes actuels préfèrent y voir le nom d’un bon Gaulois.
NB : Si ces lieux-dits sont bien mentionnés dans le Fichier annuaire topographique initialisé réduit (FANTOIR), ils n’apparaissent ni sur les cartes de l’Institut géographique national (IGN) actuelles ni sur les cartes antérieures (d’état-major ou de Cassini). En revanche, ils apparaissent bien sur le cadastre napoléonien.
Indices :
■ pour la première commune :

■ toujours pour la première commune :
■ pour le chef-lieu du canton de la deuxième commune :

Réponse attendue chez leveto@sfr.fr
