Le Bastit (répàladev)

Hibou Bleu a rejoint LGF, TRS et TRA pour former un quarteron de « solutionneurs » de ma dernière devinette. Bravo à tous les quatre !

Il fallait trouver Le Bastit, un petit village du canton de Gramat dans le Lot.

localisaition Bastit

Attesté locato vocato del Bastit en 1287, ce nom est, sans mystère, un dérivé masculin de l’occitan bastida, « village nouvellement bâti et fortifié ». C’est bien ce masculin qui donne au toponyme ce « genre particulier » mentionné dans l’énoncé de la devinette.

Il n’y a que très peu d’autres lieux portant ce même nom Le Bastit, soit en Aveyron (à La Bastide-l’Évêque, à Najac et à Salles-Curan) soit dans le Lot (à Pinsac, à Gintrac, à Anglars, à Cardaillac et à Saint-Hilaire), auxquels on peut rajouter deux Mal Bastit (à Dégagnac dans le Lot et à Eymet en Dordogne) avec plus probablement le sens de « mal bâti, mal construit » que celui de « mauvaise bastide ».

L’énoncé de la devinette parlait de propriété templière à propos de ce Le Bastit :

Screenshot_2021-05-02 Album historique du département du Lot, avec les vues des principaux monume - Google Books

(Album historique du département du Lot, J. B. Gluck, 1852)

le-bastit-tour de la dîme

La tour de la Dîme « servait  à stocker le principal impôt que l’église percevait sur les paysans : la dîme ( « dixième » part de la récolte). Sa construction serait due à l’Ordre de Malte. La tour est en ruine et seule subsiste la salle basse. La légende veut qu’un souterrain aille du château à la tour dîmière ».

L’énoncé de la devinette parlait aussi d’une tribu gauloise. Il fallait penser à celle des Cadurques dont le nom pourrait signifier « ceux qui vivent près d’une belle rivière », sans doute le Lot, ou « ceux qui suivent les meneurs, les chefs, en bref ceux qui obéissent à l’autorité politique qu’ils se sont donnée ». Le nom des Cadurques est à l’origine de celui de Cahors (Cadurcis en 541 puis Caorz vers 1190 après amuïssement du d intervocalique) et de celui du Quercy (Cadurcinum en 575, sur le nom de la ville muni du suffixe latin –inum, puis Caersi au XIIè siècle).

Les autres indices :

indice a 02 05 2021  il fallait reconnaitre André Malraux, ou plutôt le colonel Berger comme il se faisait appeler pendant sa période de Résistant. C’est au cours de cette dernière qu’il est arrêté à Gramat le , lors de la fusillade de la voiture de George Hiller. (wiki)

■  il s’agit du buste de Lucteriosindice a 04 05 2021, dernier chef gaulois des Cadurques. Selon certains, c’est ce buste qui aurait inspiré le personnage d’Astérix.

La Braunhie ( répàladev )

TRA a fini par rejoindre TRS pour former le duo de « solutionneurs » de ma dernière devinette. Bravo !

Il fallait trouver la Braunhie, un petit pays du Quercy dans le département du Lot, autour de Caniac-du-Causse, Coeur-de–Causse et de Montfaucon, traversé par le Vers et en partie couvert par une forêt qui porte son nom.

carte-braunhie

Le Pech Cendrié( du latin podium, donnant l’occitan puech ou pech, « hauteur, tertre » et cendrié, « couleur cendrée » ), au sud-est de Labastide-Murat ( aujourd’hui dans Coeur-de-Causse ) domine, à plus de 460 m, le Causse de Gramat. Il correspond au point culminant d’un dôme karstique, la Braunhie, où les calcaires du Primaire apparaissent au dessus du vaste plateau d’aspect aride et minéral, fait de rares pelouses sèches, de landes de genévriers et de bois de chênes pubescents.Rongé par l’érosion, le plateau est creusé de lapiaz, dolines et avens ainsi que de vastes igues, sortes de combes humides et difficilement accessibles  Ce sont sans doute ces bas-fonds argileux et humides ( cf. la photo illustrant la carte ), facilement repérables du côté de Caniac-de-Causse, qui sont à l’origine du nom du pays, du celtique *bracu, « boue, bourbier » donnant l’occitan brau, accompagné du suffixe latin –anica, : *brac-anica deviendra* bracania puis *braunia.

braunhie bracu

Un braudièr ( « bourbier » ) dans la Braunhie

Notons pour terminer que la graphie -nh- de la Braunhie est reprise de l’occitan Braunhia où le –nh- se prononce –gn-. Ce nom se prononce d’une façon intermédiaire entre braogn(a) et brôgn(a) avec accent tonique fortement marqué sur la première syllabe et une deuxième syllabe quasi muette, ce qui a conduit à prononcer brôgne le nom francisé de la Braunhie — qui aurait dû s’écrire Braugne ou Brogne comme l’occitan Gasconha est transcrit Gascogne en français.

cdl3Les indices

■ le couple Jean Seberg -Romain Gary

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Selon sa biographe Myriam Anissimov, Romain Gary acheta à Caniac-du-Causse trois maisons avec Jean Seberg et son petit-cousin Paul Pavlovitch, celui qui devait personnifier l’écrivain imaginaire Émile Ajar. « Ni Romain ni Jean n’y vinrent souvent, écrit-elle, mais Paul réhabilita sa ruine et en fit sa demeure. » ( cf. wiki)

■ le Crocus sativus

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Le safran, traditionnellement cultivé dans le Quercy depuis les Croisades et jusqu’à la Révolution française, connait un nouvel essor depuis la fin du siècle dernier. Un des producteurs a choisi d’appeler son entreprise  Safran de la Braunhie.

■ le maréchal d’Empire :

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Joachim Murat est né le 25 mars 1767 à Labastide-Fortunière qui prendra le nom de Labastide-Murat le par un décret impérial de Napoléon III et sera intégrée à Coeur-de-Causse le 1er janvier 2016.

■ le pont :

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Il fallait reconnaître le célèbre pont Valentré de Cahors, préfecture du Lot, éponyme d’un fameux vin noir ( sublime avec un foie gras de canard poêlé aux haricots noirs pimentés, à la vôtre !).

■ le gâteau :

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Les gourmands auront reconnu un brownie … Comme il était précisé dans l’énoncé, cet indice n’était qu’une sorte de plaisanterie en forme d’à-peu-près.

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Discussion

Je me suis appuyé pour l’écriture de ce billet sur deux ouvrages de Bénédicte et Jean-Jacques Fénié : le Dictionnaire des pays et provinces de France ( éditions Sud-ouest, 2000 ) et la Toponymie occitane ( même éditeur, 2003 ) où les auteurs nous expliquent que les formes anciennes du nom font défaut.

Auteur de monographies paroissiales du diocèse de Cahors, Edmond Albe ( 1861-1926 ) proposait une autre étymologie. Dans une de ses monographies, il écrivait :  « cette étendue de terrain qui s’appellera la Braunhie ( diminutif de Barasconie ou Brasconie, terre de Barascon de Thémines ) » sans plus nous expliquer ce qui lui fait avancer cela. Dans une autre page consacrée à la seigneurie de Beduer, il affirmait : « Elle appartient sûrement au XIIIè siècle à la famille de Barasc. Qu’était cette famille ? Barasc est un prénom. Il a servi à nommer toute une étendue de pays, aujourd’hui dite la Braunhie, mais où la forme ancienne du nom se trouve dans le vocable des Brasconies (…) On trouve ce prénom donné à plusieurs membres de la famille de Thémines : Barasc et Barascon de Thémines, Pierre Barasc de Thémines ». Il se base pour cela sur une Chronique de Marcillac que, de son preuve aveu, il n’a pas mais dont certains détails lui paraissent suspect…

Cette hypothèse sera reprise dans Villes et villages en pays lotois de Jean-Marie et Mariola Korsak ( Tertium éditions, 2013 ), où on lit : « Le nom a été corrompu ; il est à lire La Barasconie. La terre appartenait au sieur Barascon de Thémines  ». On lit de même dans Templiers et hospitaliers en Quercy de Jacques Juillet ( éd. Le Mercure Dauphinois, 2010 )  : « La Brasconie, ou les Brasconies, Brasnies, Braunhies, la Braunhie ( pron. la braugne ) tous ces termes proviennent de Silva barasconia, la forêt de Barascon ou des Barasc, seigneurs de Beruer ». Aucun de ces deux auteurs ne nous précise les sources où il aurait puisé ces anciens noms …

François Petittjean nous explique quant à lui que l’origine de cette famille est mal connue et que Barasc aurait été un prénom fort répandu à cette époque. L’hypothèse de Barasc utilisé comme prénom est là aussi peu étayée et semble-t-il contredite par Edmond Albe lui-même ( Monographie de Béduer, op.cit. ) qui nous parle lui aussi d’Arnaud de Barasc et écrit :  « il nous est impossible de savoir si les de Barasc sont une branche des Thémines ou les de Thémines une branche des Barasc », où Barasc semble être un toponyme. Selon la fiche wiki qui leur est consacrée, les Barasc sont seigneurs de Béduer depuis Dieudonné Ier Barasc ( né vers 1030, mort en 1085 ) et le resteront jusqu’au XVIè siècle. Barasc serait donc plus un toponyme ( du pré-celtique *bar-, « hauteur », donnant le gaulois *barro et suffixe -asco ? ) devenu anthroponyme qu’un prénom.

Le Dictionnaire des communes du Lot (… ) de L. Combarieu ( édité à Cahors en 1880 ) nous parle à trois reprises de cette famille : sont mentionnés en 1236 l’évêque Géraud de Barasc-Béduer ( p. 17 ), en 1286 le seigneur Dieudonné de Barasc-Béduer ( p. 144 ) et, en 1293, le seigneur Arnaud de Barasc-Béduer ( p. 137 ). Nulle trace dans cet ouvrage de Braunhie, Barasconie ou Brasconie en tant que terres seigneuriales. Le seul toponyme correspondant peu ou prou est celui du hameau des Brasconnies ( pp. 23 et 30 ), écrit sans doute par erreur avec deux -n- mais malheureusement sans ses formes anciennes qui nous auraient permis d’en savoir plus.

Cette hypothèse d’une origine anthroponymique du nom de la Braunhie est séduisante mais se heurte pourtant à plusieurs difficultés :

  • l’absence d’attestations écrites anciennes ( hormis cette Chronique de Marcillac citée par Edmond Albe mais introuvable ) est étonnante quand on constate que tous les noms des possessions, y compris les plus petites, des Barasc de Beduer sont cités dans des actes d’état civil ou dans des chroniques historiques bien documentées ;
  • l’improbabilité phonétique qui ferait passer de Barasconia accentué sur la première syllabe à B(a)rasconia puis Brasconia et Braunha là où on attendrait Bar(as)conia puis Barconia et Barconha voire Baronha. Ainsi, la commune vauclusienne Vénasque, anciennement Venasca, a gardé son accent tonique sur la première syllabe et n’est pas devenue *Vasque. De la même façon, l’ancienne Doranonia citée par Ruricius au Vè siècle est devenue, après syncope du -a- non accentué, Dornonia chez Grégoire de Tours au VIè siècle et, après dissimilation des deux  -n-, l’actuelle Dordogne.

L’hypothèse d’une origine d’après le gaulois *bracu est, elle, confortée par :

  • la phonétique qui autorise sans difficulté le passage de Brac-onia à Braunia écrit Braunha ;
  • le nom du hameau des Brasconnies qu’on peut rapprocher de celui de Brasc ( Aveyron ) vu dans le billet consacré à *bracu ;
  • la comparaison avec le nom de la Braunhe ( ancienne carrière de bauxite sur la  commune de Pézènes-les-Mines, Hérault ) notée la Braugne sur la carte de Cassini ( n° 57, feuille de Lodève, 1740) ;
  • la comparaison avec l’hydronyme Braune d’un affluent du Gardon à Saint-Chaptes ( Gard).

Conclusion : la discussion est ouverte, mais j’ai choisi mon camp.