Le fichier IGN qui recense les noms de lieux-dits, habités ou non, de cours d’eau, de reliefs et de voies qui apparaissent sur les cartes de France au 1: 25 000, contient plus de mille Cros et autant de Croze, très majoritairement en régions de langue d’oc, notamment dans le Massif Central.
La traduction en français de l’occitan cròs est « creux, le creux », du gaulois croso, de même sens, lui même d’une base pré-celtique *krotton. Mais qu’est-ce exactement que ce « creux » ?
En général, il s’agit du point le plus bas d’une zone déterminée comme une vallée ou du bas d’un versant, le Cros s’opposant par exemple au Puech.
Près du Caylar, la commune héraultaise Le Cros (Beate Marie de Croso en 1230) est ainsi située dans une dépression fermée au nord par les gorges de la Virenque, à l’est par le Pic de la Buissonnade (833 m) et le Pioch des Mounios (796 m), au sud par le Puech Fulcrand (850 m) et la Guynée (795 m) et à l’ouest par Le Mont Estremal (768m), le Serre de Limounesque (808 m) et le Pic de l’Aramount (879 m). Au nord-ouest de Saint-Hippolyte-du-Fort, la commune gardoise Cros (de Crosos en 1314) porte le nom de la vallée creusée par le Vidourle. Les communes Cros (P.-de-D.), Cros-de-Géorand (Ardc., Crosos en 937 et Croso Guirandi en 1275, du nom du hameau d’où est originaire le seigneur), Cros-de-Montvert (Cant., Crosum Montisviridi au XIVè siècle) et Cros-de-Ronesque (id, Cros en 1289 ; Ronesque : Ronesca au XIVè siècle, ancienne commune jointe à Cros-de-Montamat en 1846) sont toutes également situées dans une dépression.
Les noms de lieux-dits sont, on l’a vu, bien plus nombreux, que cros y soit employé comme nom ou adjectif ou qu’il soit déterminé ou déterminant. Selon les cas, cros a pu désigner un creux du relief, un vallon ou une simple dépression. En dialecte bourguignon, le cros désigne une mare dans un point bas du relief. Parfois, le cours d’eau prenant le nom de la vallée, on a ainsi, dans l’Hérault, le Cros, affluent du Jaur et en Ariège, le Cros un ruisseau de Castex. Par endroit, le cros, vu sa situation favorable, prend le sens de « bonne terre labourable ». Il n’est bien sûr pas question de donner ici tous ces Cros.
On citera le Cros de Cagnes, un creux dans la côte devenu nom d’un quartier de Cagnes-sur-Mer (A.-M.), le Cros Blanc, un hameau de Beaumontois-en-Périgord (Dord.), qui doit son nom à une petite mare, le Cros Nègre, à Cubjac-Auvézère-Val d’Ans (id.) et le Cros Rouge à La Dornac (id.) qui doivent leur nom à je ne sais quoi, le Cros Chaud à Chanac (Loz.) et le Cros Ardent à Florac (id.) etc. Et je n’oublie pas, dans le Var, l’île de Port-Cros, qui était « la Messé, l’île du milieu [des îles d’Hyères], pour les marins venant de Marseille. Elle doit son nom actuel à la forme en creux (cros en occitan) de son port » (Claude Gantet, Dictionnaire étymologique des îles françaises, éditions désiris, 2023).

Le port en creux de Port-Cros
Dans les causses au relief karstique, cròs a pu prendre un autre sens : celui d’aven, de trou dans le causse. Sur le plateau de Villeneuve, au sud-ouest du département de l’Aveyron, on trouve ainsi plusieurs Cros répondant à ce sens. Plus au sud, dans la commune de Martiel, le ruisseau du Cros et le hameau le Cros doivent leur nom au trou dans lequel le ruisseau s’engouffre pour se perdre.
C’est toujours avec ce sens de trou ou grotte qu’on trouve la forme simple cro à l’origine du nom du célèbre Abri du Cro-Magnon aux Eyzies (Dord.) – récemment cité par Jacques C. dans un commentaire qui m’a incité à écrire ce billet – mais aussi dans le Cro du Juge et le Cro de l’Homme (Thenon, id.) ou encore dans la Grotte de Cro-Bique (Beynac-et-Cazenac (id.). La grotte de Rouffignac (Rouffignac-Saint-Cernin-de-Reilhac, id.) est aussi appelée Cro de Grandville. On connait également le Cro de Laligné à Gavaudun (L.-et.-G.), le Crô du Puy à Arzembouy (Nièvre), le Carrefour du Crô Blanc à Champlémy (id.) et le Crô de la Charbonnière, une simple mare à La Chapelle-Saint-André (id.). Signalons également le Trou du Cro à Chalagnac (Dord.) connu des spéléologues comme le Trou du cul, le Cro de Bichou à Valeuil (id.) et le Cro de Jovis à Château-Chevis (H.-V.), une petite grotte dans le gneiss.
Mais, dans ce même sens, c’est le féminin cròsa qui est le plus souvent utilisé. C’est par exemple le cas de La Croze, près du gouffre de Bannac à Marroule, de la grotte de La Croze à Séverac-d’Aveyron ou encore de La Croze de Tire-Mouton, une cavité semble-t-il artificielle à Montsalès, toutes dans l’Aveyron, et aussi de La Croze d’Enfer à Veyrines-de-Domme (Dord.), de La Croze Trintinière à Gignac (Lot), un gouffre de 18 m de profondeur, de la grotte de la Croze à Saint-Martin-du-Mont (Ain), un abri préhistorique etc.
Ce féminin apparait dans plus de mille autres noms de lieux, en commençant par la commune de Croze (Cr.), qui doit son nom à la rivière qui l’arrose, la Creuse, dont le nom Crosa du IVè siècle fait référence à son lit encaissé à travers le massif granitique et qui a donné également son nom à Crozant (Cr., Crosenc en 1019, avec suffixe adjectival –enc). Mentionnons également les communes de Marcillac-la-Croze (Corr.) où la Croze désigne un de ses hameaux (la Crose chez Cassini, feuille 35, Sarlat, 1783) et de Crozes-Hermitage (Drôme) qui était parrochia de Crosis en 1120 avant d’obtenir son nouveau nom en 1920. Et je n’oublie pas la varoise Villecroze qui avait fait l’objet d’une devinette à propos de son blason parlant et qui doit son nom à une cavité naturelle intégrée dans une forteresse troglodytique.

Remarquable avec des œufs brouillés à la truffe
Les noms des lieux-dits peuvent avoir plusieurs sens, selon les régions : dans les Causses, en
Languedoc, en Périgord, on l’a vu, c’est soit une grotte, soit une anfractuosité, soit une doline ; dans le Dauphinois, il peut s’agir d’un ravin ou d’une cavité ; en Provence, d’un trou ou d’une grotte, voire d’une fosse ou même d’un tombeau ; en Lozère, d’une tanière ; en Gascogne, d’une fosse profonde creusée dans la terre dans lesquelles on descendait par des échelles pour y entreposer le blé etc. Chacun des lieux-dits devrait être étudié séparément pour savoir ce que cache exactement son nom …
En tant qu’épithète, cròs, cròsa a servi de déterminant pour des noms de vallée : on compte ainsi une quinzaine de Combecrose ou Combecroze et près de cinquante Valcrose ou Valcroze. Le hameau Croze Marie de Collat (H.-L.) qui était Cros Marie au XIVè siècle, le « vallon de Marie , a donné le nom de famille Crozemarie. Plus rares sont les noms qui ont vu l’agglutination de l’article : à peine une dizaine de Lacrose ou Lacroze. On ajoutera à ces derniers le nom de la commune d’Ascros (A.-M.) qui était de Crocis en 1066 et qui doit son nom à l’occitan als, « aux » et cròs, « creux ».
Mise à jour du 24 janvier 2025 :
On trouve bien sûr des diminutifs en Croset/ette et Crozet/ette, qui apparaissent dans les noms de très nombreux lieux-dits et des communes de Crozet (Ain) et des Crozets (Jura). Le nom du Crozet (Loire) est semble-t-il lié à un croisement de voies antiques (pour ce sens de « croix, croisement », cf. l’article suivant)

Je n’ai pas pris en compte, dans ce premier billet, toutes les formes qui sont issues du gaulois crosa, complété ou non par un suffixe. La tâche aurait été quasi impossible tant ces formes sont nombreuses. H. Sutter, auteur du remarquable site concernant les toponymes de Suisse romande, Savoie et environs, en compte soixante-quatre ! : Crâ, Crau, Crausa, Crausaz, Crause, Crauses, Craux, Creusa, Creusaine, Creusats, Creusaz, Creuse, Creuses, Creuset, Creusettes, Creusiers, Creusis, Creuson, Creusot, Creux, Creuze, Croisets, Croisette, Croisettes, Cros, Crosa, Crosaillon, Crosat, Crosats, Crosattaz, Crosayes, Crosaz, Crose, Crosé, Croses, Croset, Crosets, Crosetta, Crosette, Crosettes, Crosex, Croson, Crosses, Crossettes, Crou, Croue, Crouet, Crouey, Crouja, Crous, Crousa, Crousaz, Croux, Croz, Crozat, Crozats, Crozattes, Croze, Crozes, Crozet, Crozette, Crozot, Crua, Crusaz. Excusez du peu !
On verra en tout cas, dans un prochain billet, les noms en Crouze, les diminutifs Crouzet et Crouzette, et les problèmes que pose leur interprétation. Il y aura peut-être un troisième billet pour faire un rapide tour des plus intéressants parmi les autres.

La devinette
Il vous faudra trouver un lieu-dit de France métropolitaine dont le nom est lié aux mots du jour. Son nom est aussi celui d’un ruisseau, d’un ravin et d’un chemin.
La commune qui abrite ce lieu-dit porte un nom relatif à sa topographie associé au nom d’un de ses hameaux qui n’est autre que son diminutif, les deux reliés par un mot de liaison — comme si on avait Machine-x-Machinette.
Cette commune est aussi le chef-lieu du canton.
Le pays historique porte un nom issu de celui de sa ville principale, ancienne capitale d’un peuple gaulois que vous allez finir par bien connaître, à force.
Le chef-lieu d’arrondissement tient son nom de celui d’un homme germanique « dur comme la glace ».
Un indice pour le chef-lieu d’arrondissement :

Réponse attendue chez leveto@sfr.fr




■ cette
■ le drapeau du Québec devait permettre de chercher dans cette province canadienne le « quartier d’une grande ville » dont le nom est issu de celui du chef-lieu de canton : il s’agit du quartier Verdun de Montréal, qui doit son nom à Saverdun (cf. ci-dessus).
■ l’affiche de The gold rush, « La ruée vers l’or », devait orienter les recherches vers l’Ariège (cf. ci-dessus)






■ cette
■ Le 




■ ce tableau de Léon Frédéric (1856-1940), intitulé
■ le héros franchouillard Superdupont n’était pas là pour le béret aquitano-basque (puisque la région était déjà connue par le sujet du billet !) mais pour son dessinateur (tomes 2 à7)
■ il fallait reconnaître dans cette « nature morte » des verres d’Armagnac de la distillerie
■ cette statue de 
