Ça aurait pu être un titre de fable de La Fontaine, mais, non, il ne s’agit pas de cela.
Sans doute inspiré par les vendanges croisées dans le précédent billet, je m’intéresse aujourd’hui à deux modes de culture qui permettaient d’associer celle de la vigne à une autre, qu’elle soit fruitière, légumière ou céréalière.
Le hautain, du latin altanus dérivé d’altus, « haut », est une vigne attachée à un arbre qui lui sert de tuteur. Contrainte de pousser en hauteur pour échapper à l’ombre, la vigne dégage le sol et permet d’y cultiver des fourrages, légumes ou céréales : avec les fruits de l’arbre, on pouvait au mieux obtenir trois cultures sur un même sol. Cette méthode, très ancienne (les Scythes et les Grecs l’employaient déjà avant les Romains), a été progressivement remplacée par la culture sur des échalas de bois mort, et n’est plus pratiquée en France aujourd’hui que très confidentiellement en Savoie et dans les Pyrénées.
La joualle, du latin jugalis, « en forme de joug », associait quant à elle des rangs de vigne cultivée en hautain à des rangs de légumes, de céréales ou de fourrages. Cette méthode, auparavant particulièrement bien implantée dans le Sud-Ouest, a aujourd’hui disparu, victime du remembrement agricole et de la culture intensive.
Chacune de ces deux méthodes a laissé des traces toponymiques dans notre paysage.
Joualle
On ne sera pas étonné si les toponymes relatifs à la joualle se retrouvent très majoritairement dans le département de la Gironde.
La joualle avait fait l’objet d’un paragraphe dans l’article consacré au joug :
L’adjectif latin jŭgālis, « en forme de joug », a donné, outre « jugal », le terme joualle désignant une « latte de bois posée sur deux branches fourchues servant de berceau à la vigne » et qui désigne aujourd’hui « une vigne plantée de façon à laisser entre des rangées de ceps une bande de terrain destinée à d’autres cultures ». La forme joalle est attestée en ancien gascon au XVèsiècle pour désigner une mesure de longueur appliquée à la vigne. Ce mot est à l’origine de quelques micro-toponymes comme Joual à Campénéac ( Morbihan ), la Jouale à Condom ( Gers ) et surtout le pluriel les Joualles ( notamment en Gironde ).
On trouve ainsi le singulier La Joualle (Saint-Sauveur, Gir.) et le pluriel Les Joualles ou Aux Joualles (plus d’une douzaine en Gironde). Le nom est parfois qualifié : (les) Grandes Joualles (Gir. et L.-et-G.), les Petites Joualles (Pomerol, Gir.), les Longues Joualles (Bayas, id.), les Joualles Rouges (Marcillac, id.), les Sept Joualles (Peujard, Gir.), les Joualles Grasses (Neuffons, id.) …
La joualle est parfois caractérisée par une particularité comme Les Joualles du Grand Bois (Saint-Sulpice-et-Cameyrac (id.) ou les Joualles de la Brande (Saint-Mariens, id. ; brande : lieu où pousse la bruyère) ou par le nom de son propriétaire comme Aux Joualles de German (Capian, id.), Joualles de Guilhem (Cavignac, id.), Joualles de Pinguet (Marcellus, L.-et-G.), Joualles de Robert (Sainte-Livrade-sur-Lot, id.).
Avec une graphie légèrement modifiée apparaissent, Las Jouales (Lafitole, H.-P.), les Jouales (Ambrus, L.-et-G.), les Grandes Jouales (Lagupie, L.-et-G.) et les Joalles Tortes (Virsac, Gir.) .
La francisation du nom a donné, toujours dans le Sud-Ouest, la forme joelle qu’on retrouve dans Les Joelles (trois exemples en Dordogne et un en Charente-Maritime) et dans les Joelles de Chauvet (Eygurande-et-Gardedeuil, Dord.).
Hautain
Cette désignation de la vigne cultivée en hauteur apparait sous trois formes principales : hautain, principalement dans le Lyonnais, hautin dans les Pyrénées et hautin ou hutin dans les Alpes. Notons que F. Mistral (TDF*) ne mentionne que la forme autin pour laquelle il écrit : « vigne enlacée à un arbre ; rangée de ceps soutenue par dés échalas élevés ; rangée de ceps autour de laquelle on sème du blé ».
Ces termes ayant des homonymes (hautain pour « noble ; arrogant », hutin pour « querelleur, bagarreur ») ayant pu être utilisés comme patronymes puis comme toponymes, il est parfois difficile de faire la distinction entre les différentes étymologies. La localisation (en pays viticole…), les formes anciennes, l’histoire locale etc. sont autant de pistes à explorer. Les exemples que je donne ci-après sont pour la très grande majorité d’anciens témoignages de culture de la vigne en hautain mais je me trompe peut-être pour certains d’entre eux (les corrections argumentées sont les bienvenues) et j’en oublie sans doute quelques autres (id.).

C’est dans l’Ain qu’on trouve le plus grand nombre de lieux-dits Les Hautains (quatre) accompagnés de (Les) Grands Hautains (quatre), des Hautains Basset (avec le nom du propriétaire), des Hautains de la Crotte (Ornex, avec crotte, « creux, grotte ») et du Muid Hautain (Saint-Paul-aux-Bois, où muid représente une surface de terre labourée qu’on ensemençait avec un muid de grain). On trouve également Les Hautains à Crouy (Aisne) et à Durban-sur-Arize (Ariège), Les Vernes Hautains à Mesvres (S.-et-L., où la vigne aurait été accrochée à des aulnes ?) et La Prade et l’Hautain à Proupiary (H.-G., avec prade, « pré, prairie »). Le même mot a pu être utilisé comme odonyme pour le Chemin des Grands Hautains à Flaxieu (Ain) ou la rue des Hautains à Saint-Genis-Pouilly (id.).
Toujours dans l’Ain mais avec une graphie légèrement différente apparaissent Les Hautins (neuf exemples), Les Grands Hautins (deux), Les Petits Hautins, les Hautins de la Croix, les Hautins du Poirin (poirin pour « poirier »), les Hautins de Vavril (vavril, diminutif de vavre, du gaulois vobero « petit ruisseau caché »), les Hautins d’En Haut, les Hautins Ruinés, Dessous les Hautins et le Pré des Hautins.
Comme je l’ai écrit plus haut c’est dans les Alpes et les Pyrénées que l’on trouve le plus souvent cette graphie hautin.
On trouve ainsi en Savoie neuf lieux-dits Les Hautins, quatre Champ(s) des Hautins, deux Aux Hautins et les Petits Hautins, les Grands Hautins, les Hautins Albens et les Hautins Girod. On ne connait en revanche que le seul lieu-dit Sur les Hautins en Haute-Savoie (à Sales).
Dans les Pyrénées apparaissent les noms (L‘, Le ou Les) Hautin(s) à dix-neuf exemplaires en Ariège, Haute-Garonne et Hautes-Pyrénées auxquels on peut ajouter le Hautin de Mourellot (Madiran, H.-P.) et le Hautin du Château (Moulédous, id.), le Hautin d’Enrivière (Soula, Ariège), L’Hautin de Sourdo (Montoulieu, id.) et les Prats de Hautin (Lacave, id.) ainsi que les Hautins d’Espancoussès (Salies-du-Salat, H.-G., gascon es pancossèr, « du boulanger »), sans oublier les Hauts des Hautins (Pointis-Inard, H.-P.), la Fons du Hautin (Mercenac, Ariège, fons pour « source ») et la Hierle du Hautin (Izaut-de-l’Hôtel, H.-G., occitan hierle ou ierle, « terre d’alluvion »). Ce nom se retrouve également dans les Landes au lieu-dit Hautin de Lacourt de Saint-Lon-les-Mines.
La forme hutin se rencontre à plus de quarante exemplaires (Aux, Les) Hutins dans l’Ain et en Haute-Savoie, accompagnés de Au Bas des Hutins (deux en H.-Sav.), Dessus les Hutins (deux, id.), Vers les Hutins (deux, id.), de Hutin Sud et Hutin Nord (Neydens, id.), de Hutin Est et Hutin Ouest (Anthy-sur-Léman, id.), de Grands Hutins (id.) etc. D’autres accompagnent le hutin d’une particularité comme Les Hutins des Vignobles et Les Hutins du Moulin (Desingy, H.-Sav.), du nom du propriétaire comme les Hutins Girod (Douvaine, H.-Sav.), les Hutins de Verraz (Chevry, Ain), les Hutins de Troche (Loisin, H.-Sav.) ou encore du nom du hameau voisin comme Aux Hutins de Vars (Desingy, H.-Sav.), les Hutins de Charnod (id.), les Hutins de Planaz (id.) etc. On peut ajouter à cette liste déjà longue des noms écrits avec deux t comme Les Huttins à Priey (Ain) qui était Hutains en 1911 ainsi que Les Huttins, deux exemples en Savoie et autant en Haute-Savoie.

La devinette
Il vous faudra trouver un lieu-dit de France métropolitaine dont le nom est lié à un des mots du jour.
La commune où il se trouve porte, à l’article près, le même nom que la rivière qui la traverse. Ce nom pourrait être issu d’un nom de personne germanique.
Le chef-lieu du canton porte un nom issu soit de celui d’un nom d’homme gaulois soit plus probablement d’un appellatif gaulois.
Le chef-lieu d’arrondissement doit son nom à un bâtiment fortifié d’où on pouvait surveiller les environs, ce qui n’a pas empêché sa prise conclue par la mort d’au moins cinq mille de ses habitants.
Pas d’idée d’indice aujourd’hui…
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