La racine oronymique pré-indo-européenne bien connue *kar, attachée à l’idée de « rocher, pierre », est à l’origine de plusieurs variantes dont *gar. La forme réduite *gr– de cette dernière, accompagnée du suffixe –avum/-ava, s’est généralisée en celtique grava/graua, avec un sens à l’origine de « grève » français et grava occitan, gravier, gravats et grève. L’origine celtique est confirmée par le vieux cornique grou, « gravier », le breton grouan donnant grouannek, « graveleux », les breton et gallois gro, « grève », etc. La réponse à la question posée par le titre de ce billet est donc : « oui ».

Ce sont les dérivés de ce celtique grava qui seront étudiés ici et pas les autres dérivés du pré-indo-européen *gr- comme gras, groies, groue, grèzes, etc. qui sont eux aussi très nombreux.
En ce qui concerne le celtique grava, adopté par le roman, le sens de terrain graveleux, caillouteux, est bien souvent représenté dans les toponymes mais le sens le plus répandu est semble-t-il celui de terrain sablonneux de bord de cours d’eau, de plage de galets (sens retenus par le français « grève »).
NB : prenez votre souffle ! quand j’ai commencé l’écriture de ce billet, je ne m’attendais pas à ce déferlement… Rendez-vous dans huit minutes !
Grave seul
Grava est directement à l’origine des noms des communes La Grave (H.-Alpes, de Grava seu de Arenis inferioribus, où on note la traduction par le latin arena), Lagrave (Tarn), Graves-Saint-Amant (Char.) et Grauves (Marne, Grava en 1224).
Les micro-toponymes sont bien entendu beaucoup plus nombreux. La forme occitane apparait dans La Grava (Bez-et-Esparron, Gard). La forme francisée se reconnait à La Grave (Oisans, H.-Alpes ; Lalande-de-Pomerol, Gir.), La Grave d’Ambarès (Ambarès, Gir.), Saint-Nicolas-de-la-Grave (T.-et-G.), Les Graves (Villerville, Calv. ; Cénac-Saint-Julien, Dord. ; Clamensac, Alpes-de-H.-P. ; Villefranche-de-Rouergue, Av. etc.) etc. Citons encore, avec le sens de terrain sablonneux près d’un cours d’eau, La Grave dans les gorges du Paillon (Alpes-Mar.), La Grave le long de la Dordogne (Meyronne, Lot), La Grave sur un affluent de l’Isle (à Fieu, Gir.), Les Graves près du cours de l’Hers (au nord de Toulouse, H.-G.) etc. Des cours d’eau portent aussi le nom de la Grave : un affluent du Bès, dans les Alpes-de-Haute-Provence, un affluent de la craste de la Mounarde, dans la Gironde, une source au flanc du mont Ventoux en Vaucluse etc.

C’est bien entendu ici qu’il faut ranger l’unité géographique bien connue de la région de Bordeaux, les Graves, terrasses caillouteuses porteuses de vignobles réputés dont je parlais déjà dans ce billet. On retrouve ce nom de pays comme déterminant depuis 1901 dans Ayguemorte-les-Graves (Gir.).
Ajoutons la Grosne, rivière qui naît dans les monts du Mâconnais (Rhône) et se jette dans la Saône (S.-et-L.) et qui est alimentée par plusieurs ruisseaux qui portent le nom générique de Grosne. La rivière est attestée fluvium que vocatur Grona en 893, nom dans lequel on reconnait le gaulois grava/graua accompagné du suffixe gaulois –ona. Le nom de la Gravona, une rivière de Corse-du-Sud, affluent du fleuve côtier Prunelli, est formé de la même manière avec l’italique grava et le suffixe roman –ona.
Grève seul
Le français « grève » est plus rare en toponymie et n’est présent que dans des noms de lieux-dits comme La Grève (La Tremblade, Ch.-M. ; Saint-Martin-des-Noyers, Vendée ; Vendeuvre-du-Poitou et Dissay, Vienne etc.) et Les Grèves (Langueux, C.-d’A. etc.) ou comme déterminant pour Plestin-les-Grèves, qui a une Grève des Curés, et Saint-Michel-en-Grève (C.-d’A.) dont la grève avait une réputation peu flatteuse. En Bretagne, le nom a fini par désigner aussi des plages de sable, la plage en général : dans le seul Finistère, Roscoff a une Grande Grève, Carantec une Grande Grève et une Grève Blanche, Plouguerneau, Guilvinec et Trégastel ont aussi leur Grève Blanche et Saint-Nic et Plomodiern se partagent la Lieue de Grève.
C’est bien entendu ici qu’il faut ranger la fameuse ancienne place de Grève parisienne dont tout le monde connait l’histoire ainsi que le passage du nom dans la langue pour désigner la … grève.
Grava et suffixe –acum
Les pionniers de la toponymie (A. Vincent, A. Longnon, A.Dauzat) avaient mis en évidence l’origine celtique du suffixe –aco, latinisé en –acum, avec un sens locatif ; ils pensaient alors qu’il ne pouvait accompagner que des noms de personne (avec le sens de « domaine de… ») et ne voyaient que des exceptions rarissimes quand il accompagnait un nom commun, notamment de végétal, qui n’était pas attesté comme nom de personne. Des études plus récentes ont montré qu’en réalité ce suffixe accompagnait bien plus de noms communs que ces pionniers ne le pensaient. C’est ainsi qu’on peut expliquer le nom de Grévilly (S.-et-L.) sans faire appel à un hypothétique *Gravilius comme A. Dauzat (DENLF*) ou à un Gabriel traité comme *Gabrilius comme E. Nègre (TGF*). De la même façon, le nom de Gravigny (Eure, Graviniacum en 1079) peut être directement dérivé de grava et double suffixe -in-iacum plutôt que d’un nom propre gallo-romain* Gravinius (DENLF*) ou d’un germanique Grawinus (TGF*). Dauzat & Rostaing (DENLF*), sans doute à court d’anthroponyme idoine, donnent bien grav-iacum pour expliquer le nom d’ (Évry)-Grégy-sur-Yerre (S.-et-M.) tandis que Nègre (TGF*) suggère un nom d’homme germanique Gribo. À Roujan (Hér.), le lieu-dit Grabiac est lui aussi plus probablement issu de grava que d’un nom de personne gallo-romain Gravius.
Collectif
♦ Les dérivés collectifs les plus courants sont formés en –ière, du latin –aria, désignant le plus souvent un lieu proche d’une rivière où on exploite les graviers pour la construction. On trouve ainsi les communes de Gravières au bord de la Chassezac (Ardèche) et de La Graverie (Calv., aujourd’hui dans Souleuvre-en-Bocage). Les micro-toponymes sont là aussi nombreux comme La Gravière (Bort-l’Étang, Cunlhat, Saint-Ours … P.-de-D.), la forêt de Gravières (Champs-sur-Tarentaine, Cantal), Les Gravières (Le Puy-Sainte-Réparade, B.-du-R.), etc. La Gravière est aussi le nom d’un ruisseau coulant au sud de Saint-Juéry, dans l’Aveyron. Au masculin : Le Gravier (La Guerche-sur-l’Aubois, Cher) Les Graviers, sur une rive de l’Allier (Saint-Sylvestre-Pragoulin, P.-de-D.). Le grava du déterminant de Noyant-la-Gravoyère (aujourd’hui intégrée dans Ségré-en-Anjou Bleu, M.-et.-L), d’abord Graveria en 1130, a été remplacé par gravoi(s), « gros gravier ». Avec une double suffixation ar(ia)-ionem a été formé le nom de Graveron-Sémerville (Eure, Graverum en 1214).
Avec le même suffixe, le français « grève » a fourni des noms comme la Grévière (Maisy, Variscourt et Pégnicourt, Aisne ; Asfeld, Ardennes ; Chouilly, Bazancourt, Beine-Nauroy , Marne ; etc.) et les Grévières (Désertines, Allier ; Tinqueux, Marne ; etc.).
Rattachons à cette série le nom de La Gravatière (Broye, S.-et-L., terram de la Gravatière en 1288) formé sur l’oïl gravats, « pierres provenant de démolitions ».
♦ Le suffixe collectif plus rare –ationem est à l’origine du nom de Graveson (B.-du-R.) et de ceux du Gravezon, affluent de l’Orb dans l’Hérault et de la Source de Graveson (Saint-Geniès-de-Varensal, Hér.).

♦ L’augmentatif collectif occitan –às se retrouve dans le nom de la forêt du Gravas (Roquefort-de-Sault, Aude) et dans celui de Grabas ( Crouseilles, P.-AtL) tandis que le suffixe –ouse apparait à La Gravouse , soit « la graveleuse », (Le Poët-en-Percip, Drôme) et à La Gravouze (Nazelles-Négron, I.et-L.). La Gravouse est aussi le nom d’un affluent de la Dordogne, en Gironde. Le masculin –oux se lit dans Le Gravoux (vernais, Cher) et Les Gravoux (Champs-Romains, Montagnac-la-Crempse, Dord. ; Saint-Désiré, Allier ; Nozières, Cher etc.).
♦ Toujours avec le même sens de terrain graveleux, l’occitan gravèna, formé avec le suffixe gaulois -enna, se retrouve dans les noms de La Gravène (Florensac, Hér.) et du Suc de Gravenne, montagne volcanique au sud de Montpezat (Ardèche). Accompagné de l’augmentatif –às, avec le sens de terrain très caillouteux ou d’amas de pierre, ce nom a donné des micro-toponymes comme le Gravenas (Vias, Hér.) ou le chemin de Gravenas (Saint-Nazaire-de-Ladarez, Hér.).
Diminutif
♦ le suffixe le plus couramment utilisé pour signifier un diminutif est le latin –eola qui a donné le nom de La Gravelle (May.) qui se retrouve dans celui du pays qui sert de déterminant à Saint-Cyr-le-Gravelais et à Ruillé-le-Gravelais (aujourd’hui Loiron-Ruillé). Ce même suffixe diminutif a aussi fourni de nombreux micro-toponymes comme Gravel et Gravelle ou encore Gravil (diminutif occitan –ilh). On peut rajouter les noms de La Gravolle et de la Petite Gravolle (Brives, Indre). Le sémantisme habituel de ces diminutifs s’applique à la nature du gravier recouvrant le sol dans les lieux en question ou sur les bords des ruisseaux porteurs du nom : le petit gravier ou le sable grossier. En toponymie, il semble toutefois que ce nom désigne plutôt de petits bancs de gravier. C’est ce dernier sens qui est bien rendu par l’occitan graveirolà et graveiron qui apparaissent dans les noms du ruisseau de Graverole (affluent de la Cèze à Saint-Ambroix, Gard) et des ruisseaux de Graveiron (affluent de l’Allier à Cubières, Loz. ; affluent du Granzon à Casteljau, Tarn).
Le nom de l’héraultaise Grabels, attesté Grabel en 1120 et Grabellum en 1171, semble bien être un diminutif de grava — mais le –b– intervocalique présent dans toutes les formes anciennes peut aussi faire penser à un thème pré-indo-européen *gr-ap accompagné du même suffixe diminutif –èl (Frank R. Hamlin, Dictionnaire topographique et étymologique de l’Hérault, en ligne).

♦ la bien connue Gravelotte (Mos.) était appelée Graveium en 1137 puis Gravilette au XVè siècle et Gravelette en 1544 : l’oïl gravei, « gros sable », a été remplacé par gravelle, « petit gravier », question de nuance, et le suffixe –ette a été remplacé par –otte. On retrouve ce même nom pour de nombreux lieux-dits Gravelotte ou Gravelottes notamment dans la Marne (Blesme, Aigny, Jours-les-Baigneux, etc.), la Meuse, la Meurthe-et-Moselle, etc.
♦ ce diminutif –ette se lit encore dans les noms de La Gravette, un lieu-dit de Livron (Drôme) qui servait de lieu de prélèvement de gravier, de La Gravette à Saint-Loubès (Gir.) et de biens d’autres identiques au singulier comme au pluriel.
♦ le diminutif bas-latin gravicellu a donné l’occitan graussèl, qui a perdu cette acception diminutive pour ne désigner que le gravier. On le retrouve dans les noms de lieux-dits Grauzel (Nauviale et Pruines, Av.), Le Grauzel (Isserteaux, Ardèche) et le féminin La Grauzelle (Loupiac, Av.).
Et les autres
♦ Le nom de Gravon (S.-et-M.), attesté Kravedonum au XIè siècle, de Gravaone en 1180 puis Gravun en 1198, est bien lui aussi formé sur le gaulois grava accompagné du gaulois dunum, « forteresse, enceinte fortifiée ».
♦ Le nom de Gravelines (Nord) est attesté Gravenenga en 1040 et Graveninga en 1097, du nom de personne germanique Grawinus et suffixe germanique –ingen. Il a ensuite subi l’attraction de l’oîl gravele, « gravier, sable », et des finales en –ines, celles de Flines, Comines, etc.
♦ Les micro-toponymes sont le réservoir de formes régionales si nombreuses qu’il est impossible de toutes les citer ici. On trouve ainsi pour les seuls Centre et Val-de-Loire, outre celles déjà mentionnées, des formes aussi diverses que Gravil (collectif de langue d’oïl –il) et Graville (sous-entendu « terre »), Gravion (augmentatif –on) et Gravionnerie, Gravillon (diminutif), Graviot, Gravot et Gravotte (diminutif –ot, féminin –otte), Gravioux (augmentatif) et quelques autres. Dans la même région, le suffixe latin –ucia, à valeur péjorative, aboutit à des noms comme Les Gravuches (Cher, Indre-et-Loire, Loiret), La Gravoche (Cher, Indre, Nièvre, S.-et-L.) et Les Gravoches (Cher, Allier).
Le Pégorier (GTD*) nous donne d’autres termes dialectaux comme gravalis (sol de petites pierres en Bourgogne), gravaris (gravier en H.-Pyr., toponyme présent à Aragnouet), gravelin (alluvion consolidées dans le lit de la Loire, plusieurs occurrences dans le Cher), gravial (terrain graveleux en Saintonge), etc. que je renonce à explorer plus avant.
*Les abréviations en gras suivies d’un astérisque renvoient à la bibliographie du blog, accessible par le lien en haut de la colonne de droite.

La devinette
Si vous êtes arrivés jusqu’ici avec encore quelques neurones en état de marche, vous êtes donc prêts pour la devinette.
Il vous faudra trouver le nom d’un lieu-dit de France métropolitaine lié au grava celtique étudié dans le billet (vous vous souvenez ?).
Je ne peux pas vous donner d’indice géographique, ce serait trop vous aider.
Je préfère donc vous livrer, dans l’ordre chronologique, trois indices historiques :
■ un dessin :

■ un deuxième dessin :

■ et … un troisième dessin :

Réponse attendue chez leveto@sfr.fr