Dans un de mes premiers billets, du 29 novembre 2009, j’écrivais :
Sur le territoire de la commune de Bourdeau, en Savoie, existe un lieu-dit baptisé Les Steppes. Outre qu’il fut nommé ainsi bien avant l’alliance franco-russe, on ne voit pas bien un paysage de steppe en Savoie. Il s’agit en fait d’une mauvaise compréhension d’un mot du patois alpin teppa, « terre, hauteur », du celtique tippa, «motte». On trouve par ailleurs, y compris en Suisse romande, de nombreux hameaux nommés Teppe, Teppes, Teppet, Tapée, Tappe, etc., tous de même sens.
Neuf ans plus tard, le 18 février 2018, j’écrivais ceci :
Teppe ou tope est l’équivalent bourguignon de la friche. On le trouve le plus souvent suivi du nom du premier propriétaire : Teppe Molard, Teppe Morin, Teppe au Prêtre, Tope Portot, Toppe Chaulet, etc. mais aussi d’un autre déterminant : Toppe des Oiseaux, Toppe au Loup, etc.
Le billet d’aujourd’hui a pour but d’approfondir le sujet
Teppe, nom féminin, désigne une terre inculte, improductive, sur laquelle ne pousse qu’un maigre gazon faisant au mieux un maigre pacage, souvent le sommet laissé en friche d’un monticule ou d’un tertre. Ce toponyme est très répandu dans le Sud-Est (Bresse, Dauphiné, Savoie) et, par ses variantes, on le trouve de la Bourgogne à la Corse.
Étymologiquement, ce mot est issu d’une racine *tippa, « sommet, friche » (FEW XIII-1, p. 350 b), dont l’origine pré-latine est admise par tous. Vu l’absence d’équivalents dans les langues celtiques modernes et son abondance dans le Sud-Est, on peut émettre l’hypothèse d’une origine ligure.
Ceux qui ont eu la curiosité de suivre le lien précédent auront vu qu’il existe d’autres mots issus de ce même *tippa, comme tapie, tépé etc. avec des sens plus ou moins différents, qui seront vus dans un autre article.
Teppe
La forme teppe, au singulier ou au pluriel, est de loin la mieux représentée, avec de nombreux (La ou Les) Teppe(s). Comme souvent, pour éviter les confusions, ces noms sont accompagnés de déterminants. On trouve bien sûr des adjectifs, parmi lesquels « grand » est le mieux représenté, avec la Grande Teppe, une crête de montagne à La Thuile (Sav.), la Grand Teppe à La Ferrière (Is.), Grandes Teppes (Clessé, S.-et-L. etc.) et une dizaine d’autres. On trouve également les Petites Teppes (Gergy, S.-et-L. etc.), une Teppe Pourrie (Beaufort, Jura) et des Teppes Pourries (Verzé S.-et-L.), la Teppe Drue (Laizé, S.-et-L.), les Teppes Froides (Lavancia-Epercy, Ain), la Teppe Rouge (Cortambert, id.), la Teppe Ronde (Saint-Offenge-Dessus, Sav.), la Teppe Blanche (Gergy, S.-et-L.), la Teppe Verte (Saint-Alban-des-Hurtières, id.) etc. Le nom est souvent accompagné d’un complément comme pour la Teppe au Jas (Rosay, Jura), la Teppe de l’Âne (Saint-Julien-Saint-Denis, Sav.), la Teppe des Joncs (Saint-Germain-du-Plain, S.-et-L.), la Teppe des Abeilles (Montvalezan, Sav.), la Teppe des Fourmis (Modane, id.), la Teppe des Gorges (Déserts, id.), les Teppes des Bois (Vendenesse-lès-Charolles, S.-et-L.), Teppes aux Loups (Villechantria, Jura), etc. Le complément peut être un nom propre, celui du propriétaire ou du lieu-dit : les Teppes aux Dames (Saint-Jean-de-trézy, S.-et-L.), les Teppes Bellecour (Saint-Étienne-sur-Reyssouze, Ain), les Teppes Soldat (Péronne, S.-et-L.), la Teppe des Tremblay (Sennecey-le-Grand, id.), Teppe Molard (Ratenelle, id.), Teppe Morin (Lux, id.), Teppe Saint-Martin (Montbellet, id.) etc. Plus rarement, c’est le mot teppe qui sert de déterminant comme pour l’Asile de la Teppe (Tain-l’Hermitage, Dr.), le Chalet de Teppe Longue (Montagny, Sav.), la Crase de la Teppe (Peisey-Nantois, Sav. – crase : « vallon, ravin »), la Croix de la Teppe (Prémanon, Jura), des Bois des Teppes (Aime, Sav. etc.), des Champs des Teppes (Simard, S.-et-L. etc.), des Prés des Teppes (Sercy, id. etc.) etc.

Les Teppes d’en Haut à Champigny-la-Vanoise (Savoie)
Beaucoup moins représenté, le diminutif se retrouve néanmoins dans les noms du Teppet (Innimond, Ain ; Saint-Martin-de-Belleville, Sav.), du Ravin du Teppet (Brénod, Ain), des Teppets (Chevillard, Ain) et dans un curieux féminin La Tepette (Saint-Jean-sur-Reyssouze, Ain ; Jarsy, Sav.). Encore plus rares sont les diminutifs Teppenot (Bissy-sur-Fley et Saint-Martin-du-Tartre, S.-et-L.) et Teppenots (Charmoy et saint-Martin-du-Tartre, id.).
On ajoutera les graphies Thèpes (hameau de Thèpes et Cloziaux à Beaumont-Monteux, Dr. et lieu-dit Aux Thèpes à Saint-Amour-Bellevue, S.-et-L.) et Teppey (Orelle, Sav. – un ancien Teppetum, avec le suffixe collectif –etum ou, plus probablement, une mauvaise graphie pour le diminutif Teppet).
Et je ne reviens pas sur « la jolie bévue de cadastre, relevée par Dauzat, qui se situe à Bourdeau (Savoie ) où un écart, bien avant l’alliance franco-russe, a été dénommé officiellement les Steppes, au lieu de les Teppes » (cf. ce billet).
Les autres
■ La forme savoyarde avec –z final non prononcé apparait dans une vingtaine de toponymes (La ou Les) Teppaz (Apremont, Sav. etc.), plus Teppaz Davaz (Rossillon, Ain – davaz : « en-dessous »), Teppaz Levé (La Trinité, Sav.), Teppaz Longue (Séez, id.) etc. Notons toutefois que A. Gros (Dictionnaire étymologique des noms de lieux de la Savoie) indique que, pour Les Teppaz, hameau d’Entremont-le-Vieux, il s’agirait d’un nom d’homme : Charles Teppaz est attesté en 1697 à Aix-les-Bains – mais on peut se demander qui, le premier, a pris le nom de l’autre… Notons également la graphie sans -z à Teppa Mézin (Bellentre, Sav.) et, avec un seul p, la Pointe de la Tépiaz (Les Chapieux, Sav.)
■ La forme teppa se rencontre principalement en Corse (et dans le Piémont) dans des noms simples comme Teppa (Grosseto-Prugna, Porto-Vecchio etc. en C.-du-Sud et Zilia, Pianello etc. en H.-C.) ou dans des noms composés comme Teppa Al Forno (Poggio, H.-C.), Teppa di Pianu (Olmeto, C.-du-Sud), Teppa Rossa (Coti-Chiavari, id.) et quelques autres dont les diminutifs Tepparella (D’Azilone-Ampaza et Viggianello, C.-du-Sud) et Tepparelle (Solaro, H.-C.).
■ En Bourgogne, c’est la forme toppe qui se rencontre le plus souvent, notamment en Côte-d’Or. Le mot désigne une terre en friche, une terre en coteau bien exposée, qu’on a abandonnée ou défoncée ou laissé reposer dans l’attente de la planter en vigne (on parlait alors de « vigne en toppe »). Outre les nombreux (La ou Les) Toppe(s), citons La Toppe Citeau (Comblanchien, C.-d’Or – qui appartenait à l’abbaye de Cîteaux, ici écrit sans –x), La Toppe Marteneau (Aloxe-Corton, id. – avec le nom du propriétaire, dérivé de Martin), La Toppe au Vert (Ladoix-Serrigny, id. – située sur un terrain pentu, son nom devait s’écrire à l’origine comme le nom bourguignon vers qui désignait un versant, un terrain en pente), La Toppe d’Avignon (Ladoix-Serrigny, id. – sans doute remise en culture pour les Papes d’Avignon qui ne se contentaient pas de leurs châteauneufs),
Les Toppes Coiffées (Ladoix-Serrigny, id. – qui devaient peut-être leur nom aux bois ou broussailles qui les « coiffaient » lorsqu’elles étaient en friche ou bien à une métaphore comparant ces sommets boisés aux coiffes que les vigneronnes portaient pour aller travailler) etc. Toujours dans la même région, on trouve également écrit tope avec un seul p, comme pour Tope Bataille (Saint-Aubin, C.-d’Or – de l’ancien français bataille, « bois soumis à la coupe ou terres défrichées », dérivé de batre, du latin vulgaire *battere, « battre, frapper », appliqué à un arbre que l’on frappe à plusieurs reprises pour l’abattre), les Topes Bizot (Beaune, C.-d’Or – qui ont appartenu à un certain Bizot) etc. On rajoutera les diminutifs Le Toppet (Arcenant, C.-d’Or), Au Topet (Quincey, id.) et Les Topons (Prémeaux-Prissey, id.).
■ Extrêmement rare, la forme masculine teppo ne semble se rencontrer que dans Le Teppo (Villaroger, Sav.), Les Teppots (Belley, Ain) et Les Teppons (Saint-Bénigne, id.).

La devinette
Il vous faudra trouver un toponyme de France métropolitaine issu du pré-latin *tippa qui aurait pu avoir sa place dans le billet du jour.
Le nom de la commune qui l’abrite, dont le suffixe est d’origine ligure, pourrait venir d’un très ancien oronyme ou d’un nom d’homme latin .
Le chef-lieu de canton doit son nom à celui d’un homme germanique, probablement « le vieux, le sénior, l’aîné », accompagné d’un suffixe latin.
Le nom du chef-lieu d’arrondissement, d’origine gauloise, désignait une hauteur.
Deux indices, pour les chefs-lieux :
■ du canton :

■ de l’arrondissement :

■ et, si ça ne suffit pas, ceci :

Réponse attendue chez leveto@sfr.fr