Je terminais mon billet consacré au treuil, au trouilh et aux autres noms du pressoir (à vigne, à olives …) dérivés du latin torculum, en laissant entendre qu’un autre billet serait un jour consacré aux autres noms donnés aux pressoirs.
Le voici enfin, youpi ! (Mais on n’était pas pressés. Ahah).
D’autres noms issus de torculum
On trouve dans les Pyrénées-Orientales plusieurs lieux-dits el ou le Trull, d’un mot catalan signifiant « pressoir à huile ». Sur le même mot catalan a été formé, avec le suffixe collectif –aris, le nom Trullars francisé en Trouillas, nom d’une commune du même département et de plusieurs lieux-dits du Sud-Ouest.
Une variante savoyarde se retrouve dans plusieurs Plan du Truit (Grand-Aigueblanche, La Table et Villard-Sallet, Sav..) et dans Le Truit et la Croix-du-Truit (Notre-Dame-du-Cruet, id.). On retrouve le même nom Le Truit à Sarrians (Vauc.).
Pour le plaisir, signalons qu’en Suisse, la forme Tru (vue pour Queige, en Savoie, dans le billet cité en introduction) a pu devenir Trou, d’où Le Trou des Nonnes, à Saint-Blaise (canton de Neuchâtel), où se trouvait le pressoir d’un couvent.
Certains noms avec D- initial peuvent être des variantes issues de ce même torculum. On connait ainsi des lieux-dits la Driole (Mollans, H.-Saône) et Driolle (Anduze et Saint-Roman-de-Codières, Gard) où se trouvaient des pressoirs à raisins.

Déjà, au IIè siècle …Pressurage de la vendange – Mosaïque de Saint-Romain-en-Gal (Rhône)
Chaucheur
On trouve dans le dictionnaire d’ancien français de Godefroy le mot chaucheur (chauqueur, chacheur, choqueur …) avec le sens de « pressoir ». L’origine en est le verbe chauchier (chaucher, cacher, chaucer etc), « fouler avec force, fouler aux pieds, presser, pressurer » avec des chausses.
On trouve Les Grands et Les Petits Chaucheurs à Fretigney-et-Velloreille (H.-Saône) et Au Chaucheur à Fignévelle (Vosges). Le Pégorier, qui donne chaucheur comme « ancien lorrain », cite la variante chaucu, d’où sans doute Le Chaucu aux Baroches (M.-et-M.) et Le Chaucul à Vigy (Mos.).
Le même Pégorier donne également le terme chauchis, « pressoir » en Mayenne, département dans lequel on trouve sept lieux-dits Le Chauchis (Courcité, Madré etc.). Il en existe également deux en Loire-Atlantique (La Chapelle-Heulin et Les Sorinières) qui sont probablement de même sens. Il conviendra, dans les autres régions, de faire la différence d’avec les termes issus du latin (via) calciata, « chemin empierré » ou « chemin foulé aux pieds, par le bétail », d’où les nombreux Chauchis ou Chauchy bretons, les Chauchy, Chaussis etc. des pays alpins et d’autres variantes.
Plusieurs lieux-dits portent également le nom de Chaucheux, par exemple à Orchamps (Jura) ou Les Chaucheux, par exemple à Soissons-sur-Nacey (C.-d’Or), désignant l’emplacement du pressoir seigneurial que les vignerons devaient utiliser moyennant le paiement d’une taxe.
On ajoutera la hameau La Chaucherie de Saint-Méard (H.-V.), dans lequel E. Nègre (TGF*) voit le nord-occitan chauchèra, « fosse de tanneur, une tannerie ». Le terme chauchèra, issu du verbe chauchar / caucar, « fouler », a été appliqué au foulage des draps et des cuirs, mais aussi au foulage des vendanges et au battage des blés sous les pieds des animaux de trait. C’est ainsi que le nom de famille Chauchard, quand il est d’origine occitane, parait issu du métier de fouleur de draps ou de cuirs, ou bien encore de l’activité saisonnière du paysan préposé (dans les grands domaines agricoles médiévaux) au foulage de la vendange ou au dépiquage du blé. On le retrouve dans des noms de lieux Chauchard à Tournon-d’Agenais (L.-et-G.), Pré Chauchard à Azé (S.-et-L.), Les Chauchards (Cérilly, Allier), Chauchardy à Aix-en-Provence (B.-du-R. – avec la graphie –y du diminutif –in) etc. Quant il est originaire des pays de langue d’oïl, le même patronyme Chauchard pouvait avoir le sens d’homme aux instincts lubriques immodérés, d’après l’ancien français chaucher désignant l’action du coq couvrant la poule.

Pressoir à pommes (photo extraite de cette page)
Pressoir
On s’en doute, le nom le plus représenté en toponymie est tout simplement « Pressoir », du latin médiéval pressare. On le retrouve dans plus d’un millier de lieux-dits en pays de langue d’oïl, notamment en Bretagne, Normandie et Pays de la Loire, où les pressoirs ne servaient pas qu’au raisin, mais aussi aux pommes, aux noix, aux olives etc. On le trouve également en Auvergne-Rhône-Alpes (34 ex.), en Nouvelle-Aquitaine (16 ex.), en Occitanie (3 ex.) et en PACA (Le Vieux Pressoir à Signes, Var). Le nom est parfois accompagné d’un qualificatif (vieux, rouge, vert …), du nom du propriétaire (Girault, Leroy …), du lieu où il se trouve (du bosc, des vignes, des champs … ) etc.
On en connait quelques variantes comme les diminutifs Presson (Lerzy, Aisne ; Vineuil, L.-et-C. …), Pressou (Hudimesnil, Manche ; Les Épesses, Vendée …) ou encore Le Pressouillet à Pressignac (Dord). Une altération de « pressoir » a abouti à Pressour, un nom qu’on retrouve à une dizaine d’exemplaires dont huit en Bretagne et deux dans la Nièvre (Le Pressour et la Vallée du Pressour, à Châteauneuf-de-Bargis), et à Prensour dans la Vienne, à Iteuil. On citera également les lieux-dits Le Presseux à Terres-de-Druance (Calv.) et à Plédéliac (C.-d’A.), Le Pressoux à Droupt-Sainte-Marie (Aube) et à Gourgé (D.-S.) et Les Pressoux à Geay (D.-S.).
Quelques régionalismes
- En Champagne, Ardennes et jusque dans les Flandres, tordre désignait l’action de « presser des matières premières (surtout oléagineuses) » . On utilisait alors le tordoir, d’abord pour le tordage des peaux, mais le mot a également désigné un appareil servant à broyer le minerai ou encore et surtout un moulin à huile (un tordoir à oile est attesté à Reims en 1259). On trouve ainsi plusieurs lieux-dits Le Tordoir (Proyart, Somme ; Trosly-Loire, Aisne ; Montay, Nord ; Saint-Crépin-aux-Bois, Oise ; Fismes, Marne etc.), Le Vieux Tordoir (Berry -au-Bac, Aisne etc.), Le Tordoir Bleu (Manicamp, id.) et d’autres. L’Ancien Prieuré du Tortoir, à Saint-Nicolas-aux-Bois (Aisne) a gardé la forme d’ancien français tortoir dans son nom.
- En Bretagne, Loguel Ar Presouer (Prat, C.-d’A.) est la « parcelle du pressoir ».
- En Normandie, le prinseu ou prinseux était le pressoir à pommes, dont on retrouve la trace dans la ruelle du Prinseus à Fermanville (Manche).
- En Alsace, le pressoir des villages viticoles était appelé trott (lire page 250) – les dictionnaires allemands donnent die Trotte, du latin torcular, « pressoir » – d’où le lieu-dit Trott Stueck à Steinbach (H.-Rhin – avec stück, nom topographique issu du moyen haut-allemand stuck(e), stück(e), allemand Stück, « morceau, partie d’un tout, morceau de terre ») et le patronyme Trottman et ses variantes Trotman, Trottemann, Trottemant … , dont je n’ai trouvé aucune transposition comme toponyme.
- En Pays-Basque, lako, dont le sens premier « lac » est issu de l’étymon latin lacu, a très vite désigné la « citerne à eau, à vin, à huile » puis le bâtiment du pressoir et enfin le pressoir lui-même. Le même cheminement étymologique s’est produit pour le castillan lagar, lui aussi à partir du latin lacu. On connait ainsi, dans les Pyrénées-Atlaniques, les lieux-dits Lakoa à Anhaux, à Halsou, à Iholdy etc. et Lacoa à Ayherre (avec le –a terminal comme article défini) où aucune étendue d’eau n’est connue. On retrouve le même terme dans des noms composés comme à Archelako à Domezin-Berraute appelé Arretxelako en basque, le pressoir (lako) de la maison (etxe) de pierre (harri).

La devinette
Il vous faudra trouver un toponyme de France métropolitaine lié à un des mots vus dans le billet (sauf les dérivés de torculum). Il désigne un endroit où on s’occupait d’autre chose que de raisins.
La commune qui l’abrite, qui a donné son nom au canton dont elle est le bureau centralisateur, porte le nom du lieu d’origine d’une importante famille noble régionale accompagné du nom du pays. Étymologiquement, ces deux noms font référence à la qualité du sol, fort différente l’une de l’autre.
Une image, qui rassemble plusieurs indices :

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