Le latin gula, « gosier, gorge » (de la racine indo-européenne *gwel/gwer, « avaler », probablement onomatopéique), est à l’origine vers 1175 siècle des français goule et gueule, « bouche d’un homme ou d’un animal », d’abord en tant qu’organe servant à crier puis, au XIIIè siècle, à manger ou engloutir, et par analogie, dès 1176, « ouverture béante ». La gueule servant à manger, le sens de « gloutonnerie, gourmandise » apparait dès le XIIIè siècle tandis que le sens de « visage » apparait, lui, au XVIè siècle. Toutes ces acceptions sont également à l’origine de noms de famille du type Gueule, Gueulard … Le français goule ne s’emploie plus que dans quelques parlers régionaux mais est resté vivant en français par ses dérivés « goulée, goulet, goulot » etc.
Gueule comme goule sont à l’origine de toponymes que je vais explorer en deux fois, ne m’intéressant aujourd’hui qu’à ceux dérivés de gueule et réservant les autres pour un prochain billet. Le sens général de ces toponymes, outre ceux qui se rapportent à un patronyme, est celui d’ouverture béante – comme un gouffre, une source en tant qu’ouverture par laquelle l’eau sort de terre, une entrée de vallée … – ou de passage étroit, vallée étroite, gorge etc.
Gueule
La gueule n’apparait que rarement sous la forme simple au singulier La Gueule (Givry, Ardennes ; Mer, L.-et-C. ; Souligny, Aube etc.), au masculin le Gueule ( Morée, L.-et-C. ; Saint-Gonnery, Mor. ; Ballancourt-sur-Essonne, Ess.) ou au pluriel Les Gueules (Bruyères-et-Montbérault, Aisne ; Laines-aux-Bois, Aube etc.). On notera également le nom de la Gueula (Meillonnas, Ain), une gorge dans laquelle coule le Sevron.
Le mot est le plus souvent accompagné :
■ d’un adjectif : Gueule Noire (Panzoult, I.-et-L. ; Beine, Yonne etc.), la Gueule Fendue (Bréviandes, Aube), la Gueule Rouge (Cilaos, La Réunion), la Grande Gueule (Ville-en-Vermois, M.-et-M. ; Neuilly-sous-Clermont, Oise etc.), la Haute Gueule (Branscourt, Marne), Gueule Sèche (La Postolle, Yonne), la Gueule Plate (Lournand, S.-et-L.), les Grandes Gueules (des grottes à Grimault, Yonne), la Gueule Fraîche (Sainte-Thorette, Cher), la Gueule Tendre (Saint-Amand-en-Puisaye, Nièvre), la Gueule Tortue (Celles-sur-Aisne, Aisne), la Gueule Ronde (Le Blanc, Indre), la Gueule Ouverte (Igoville, Eure) etc. Au masculin : Grand Gueule (Cambronne-lès-Clermont, Oise). On rattachera à cette série les noms de Gueulechère (Auvilliers-en-Gâtinais, Loiret) qui est écrit en deux mots Geule [sic] Chère sur la carte de Cassini (feuille 8, Orléans, 1757) et de Malgueule (Ézanville, Val-d’Oise) lui aussi en deux mots sur la carte IGN de 1950.
■ d’un nom de lieu : Gueule d’Achevaux (l’entrée du vallon d’Achevaux à Montier-en-l’Île, Aube), Gueule d’Enfer (Martigues, B.-du-R. ; Maulers, Oise ; Chouy, Aisne etc. ), Gueule du Four (Foug, M.et-M. ; Éclose, Is.), Gueule du Nant (Chasselay, Rh.), Gueule du Val (Bailleval, Oise), la Gueule des Bois (Paigné-le-Pôlin, Sarthe), la Gueule du Grand Bois (Rémilly, Mos etc.), la Gueule du Marais (Mareuil-en-Dôle, Aisne), la Gueule du Ru (Congis-sur-Thérouanne, S.-et-M.), la Gueule du Val (Campénéac, Mor.), la Gueule en Fosse (Avelin, Nord.), la Gueule de la Rue (Villeneuve-en-Retz, L.-A.), la Gueule des Fourneaux (Saint-Chéron, Ess.), la Gueule à l’Erme (Javernant, Aube – erme : du latin eremus, « désert »), la Gueule à l’Herme (Bouilly, Aube – herme : variante d’erme), la Gueule des Patouillats (Courson-les-Carrières, Yonne), la Gueule des Landes (Saint-Lunaire, I.-et-V. etc.) etc. Et je n’oublie pas la Gueule Grand Gouffre (Saint-Louis de Marie-Galante, Guadeloupe) qui vaut le détour (ci-dessous).

■ d’un nom de personne : Gueule Robin (La Croix-en-Brie, S.-et-M.), la Gueule aux Dames (Laines-aux-Bois, Aube etc.), la Gueule Besnard (Belleville-en -Layon, M.-et-L. etc.), la Gueule Robert (Chailly-en-Brie, S.-et-M.), la Gueule des Mignonnes (Les Hauts-de-Forterre, Yonne etc.) etc.
■ d’un nom d’animal : la Gueule au Chien ( (Chitry, Yonne), Gueule de Loup (Graffigny-Chemin, H.-M. ; Saint-Bris-le-Vineux, Yonne ; Illiers-Combray, E.-et-L. etc.), la Gueule au Loup (Bourgueuil (I.-et-L. etc.), Gueule de Veau (Optevoz, Is.), la Gueule à Vache (Noisy-sur-Oise (Val d’Oise), la Gueule d’Ours (Willerval, P.-de-C. etc.), la Gueule de Truie (Notre-Dame-d’Aliemont, S.-M), la Gueule du Brochet (Tollevast, Manche), la Gueule aux Chevaux (Serval, Aisne), la Gueule d’Âne (Melay, M.-et-L. etc.), la Gueule du Merle (Saint-James, Manche etc.), la Gueule des Oies (Allaire, Mor.) etc. On trouve même une Gueule du Dragon, un rocher en forêt de Fontainebleau.

■ d’un nom de végétal : la Gueule du Chêne (Saint-Rémy, C.-d’Or), la Gueule du Bois (Béganne, Mor. ; Mouterre-sur-Blourde, Vienne etc.), la Gueule des Bois (Parigné-le-Pôlin, sarthe), les Gueules du Fay (Lalacelle, Orne – fay : collectif en –etum du latin fagus, « hêtre », donc « hêtraie »), la Gueule de Fey (Mécleuves, Mos. – fey : variante de fay, « hêtraie »), la Gueule des Breuilles (Chivres-en-Laonnois, Aisne – breuille : féminin de l’ancien français breuil, « petit bois entouré d’un mur ou d’une haie ») etc.
■ d’un verbe : À Taille Gueule (Chardogne, Meuse), Baille la Gueule (Charleville-sous-Bois, Mos.), Brûle Gueule (Gilhoc-sur-Ormèze, Ardc.), Coupe Gueule (Vignemont, Oise ; Mesnil-Verclives, Eure etc. – synonyme grossier de coupe-gorge), les Coupes Gueules (Belleu, Aisne), Tourne Gueule (La Chapelle-Felcourt, Marne), les Tourne Gueules (Bourron-Mariotte, S.-et-M.), Mocque Gueule (Gien, Loiret), la Ravine Casse-Gueule (Saint-Benoît, La Réunion) etc. On rajoutera à cette liste les noms de Coppegueule (Morienne, S.-M. – Coupegueule chez Cassini, un autre coupe-gorge), de Couppegueule (Aumale, S.-M. – un de plus !) et celui de la commune de Neuville-Coppegueule (Somme).
■ d’un nombre : les Deux Gueules (Cheval-Blanc, Vauc.), le Fossé à Deux Gueules (Beaumont-en-Beine, Aisne), le Four de 4 Gueules (Lussant, Ch.-M.), le Pont à Trois Gueules (Bainville, P.-de-C.), le Puits à Deux Gueules (Rouillac, Char.), les Sept Gueules (Écouviez, Meuse).
Plus rarement, c’est le mot « gueule » qui sert de complément, comme pour le Bois de Gueule (Orvilliers-Sorel, Oise etc.), la Cascade de la Gueule d’Enfer (Thueyts, Ardc.), Fond de la Gueule (Avançon, Ardennes etc.), le Buisson de Gueule et le Rosier de Gueule (Dommartin-Varimont, Marne), le Champ de la Gueule (Poligny, Aube), le Croc à la Gueule (Coussegrey, Aube), le Ruisseau de la Gueule (Burtoncourt, Mos.) etc. Au masculin : le Landier du Gueule (Radenac, Mor.).
Les formes suffixées
Plutôt que le sens de « cris, vociférations, gueulement », je pense qu’il faut voir celui de « propriété d’un nommé Gueule » dans les noms des lieux-dits la Gueulerie (Saint-Poix, May. ; Chatelais, M.-et-L. ; Pavilly, S.-M. ; Loury et Ouzouer-sous-Bellegarde, Loiret etc.), la Grande Gueulerie (Senonnes, Saint-Poix et Saint-Sulpice, May.), la Petite Gueulerie (Saint-Poix, May.) et dans celui de la Guepillerie de la Gueulerie (Segré-en-Anjou-Bleu, M.-et-L. ).
Le diminutif gueulet, sans doute un patronyme lui-aussi, se retrouve au Champ Gueulet (Saint-Offenge, Sav.), au Domaine du Lieu Gueulet (Argonges, Allier), aux Gueulets (Souvigny, id.) etc. et, au féminin, à La Haye Gueulette (L’Épine, Marne).
Le collectif gueulée apparait dans le nom de La Gueulée (Blandouet-Saint-Jean, May.) et dans celui des Gueulées (Fin, Som.).
Anecdotiquement, on signalera le Bois de Gueulechon (Sauchy-Lestrée, P.-de-C.) d’étymologie incertaine, le Gueuleton (Véry, Meuse) et les Gueuletons (Écuillé, M.-et-L.), dont seule l’histoire locale pourrait nous dire de quoi il retourne.
Les variantes et dérivés
L’orthographe avec –ll– se rencontre dans les noms de quelques lieux-dits calqués sur les précédents : La Gueulle et la Grande Gueulle (Sortosville-en-Beaumont (Manche etc.), la Gueulle Plane (Le Porge, Gir.), la Combe Gueullette (Soye, Doubs), la Cour Coupe Gueulle (Warlencourt-Eaucourt, P.-de-C.), la Gueullerie (Sains, I.-et-V. etc.) et les Gueullées (Sceaux-du-Gâtinais, Loiret).
Sur l’adjectif gueulard, devenu patronyme, on a formé les noms du Gueulard (Chelun, I.-et-V. ; Billy-Berclau, P.-de-C.), des Gueulards (Bienville, Oise etc.), du Pré Gueulard (Granges-Narboz, Oise etc.), des Vaux Gueulards (Livarot-Pays-d’Auge, Cal.) et de la Gueulardière (Barville, Orne). Avec le sens de « gourmand » on trouve, dans les Pays de la Loire, l’adjectif gueuland, à l’origine de la Gueulande (Meslay-du-Maine, May.) et, dans le Bourbonnais, l’adjectif gueulaud, à l’origine de la Rente Gueulaud (Chenôve, C.-d’Or).
Le diminutif gueulot, devenu lui aussi patronyme, se rencontre au Gueulot (Thenelles, Aaisne), au Clos Gueulot (Caligny, Orne), à la Chaume Gueulot (Maux, Nièvre), au Pré Gueulot (Landéan, I.-et-V.) et, au féminin, aux Gueulottes (Magny-lès-Villers et Quemigny-sur-Seine, C.-d’Or).
Beaucoup plus rares, on trouve néanmoins Le Gueulon (Saint-Gérand-le-Puy, Allier), La Haye Gueulin (Douvrend, S.-M.) et la Gueulinerie (Larivière-Arnoncourt, H.-M.) sans doute, là aussi, issus de patronymes.
Les faux-amis
Le nom des Gueulépines (Brochon, C.-d’Or) semble être un faux-ami bâti sur l’ancien français galope, « friche caillouteuse », de la racine pré-indo-européenne *gal, variante de *gar, « pierre ». Envahie de buissons épineux, le nom de cette friche caillouteuse, a vu sa finale attirée par le terme « épine ». Ce petit lieu-dit (moins de deux hectares) produit un vin d’ AOC Gevrey-Chambertin très agréable …
Le nom d’Engueulas (Cressat, Creuse), écrit Angulas sur la carte de Cassini (feuille 12, Evaux, 1761) et sur la carte d’état-major (fin XIXè siècle), est un augmentatif occitan en –às d’angulo, « angle » au sens de « coin de terre », nom le plus souvent donné à un lieu de dépaissance pour le troupeau communal.
Le nom de Radegueule (Neufchâtel-en-Bray, S.-M.), qui était Radevele au milieu du XIIè siècle, Radeuvilla en 1246, Radieulle en1316 et Radgueulle en 1565, est issu du nom de personne germanique Raddo accompagné du latin villa, « domaine rural ».
Le nom de Gueulleville (Amfréville-les-Champs, S.-M.), qui était Guillevilla en 1180, est issu du nom de personne germanique Willo accompagné du latin villa, « domaine rural ».
Les noms de Gueulencourt (Wasnes-au-Bac, Nord) et de Gueulancourt (Amécourt, Eure ; Talmontiers, Oise) sont probablement issus, eux aussi, d’un nom d’homme germanique du type Willo(n) accompagné du latin cortem, « cour (de ferme) » – mais l’absence de forme ancienne ne permet pas de l’affirmer avec certitude.

La devinette
Il vous faudra trouver un toponyme de France métropolitaine lié au mot du jour.
Il est situé dans une commune dont le nom, d’origine gauloise, indique, selon l’hypothèse la plus vraisemblable, que son emplacement initial se trouvait non loin d’une clairière.
Comme l’indique sa devise, cette commune a été formée par la réunion de deux localités portant le même nom accompagné d’un déterminant différent. Le nom actuel est resté le même, mais a perdu les déterminants.
Lors d’une guerre, un château, bâti pour la défense de la vallée, a résisté à un long siège. Une grande partie des habitants du village, auxquels les assiégés refusèrent d’ouvrir les portes et que les assiégeants refoulèrent, moururent de faim et de froid au pied des murailles.
Un indice, pour la commune :
Mise à jour du 24/03/2025 : bien qu’Un Intrus (qui a déjà trouvé la réponse !), ne se soit pas laissé abuser, il y a erreur sur la personne représentée :
Ce premier indice publié par erreur

est à remplacer par celui-ci :

Réponse attendue chez leveto@sfr.fr