Lors de mon précédent billet concernant le suc, j’écrivais que ce terme « est issu d’une évolution d’époque pré-celtique de la racine pré-indo-européenne *t-ukk en *ts-ukk. ». Cette même racine *t-ukk est directement à l’origine de toponymes en tuc et a également donné une variante *tr-ukk à l’origine de toponymes en truc. Les premiers éléments t-, tr– et ts– de ces racines sont des formes réduites des bases oronymiques pré-indo-européennes *tar– et *tor. Ils sont accompagnés de la base pré-indo-européenne *ukk– attachée à l’idée de hauteur (cf. Uzès, Gard, Ucetia en 506) ayant ici la pleine valeur de son sens ou bien réduite à l’état de suffixe.
Je consacre le billet d’aujourd’hui aux toponymes issus de tuc, gardant les trucs pour le prochain.
A. Nouvel (Les Noms de lieux témoins de notre histoire, éd. Terra d’Oc, 1981) considère la racine t-ukk comme ouralo-altaïque : elle aurait été introduite par une population venue des montagnes de la Sibérie occidentale, progressant vers l’ouest en passant par l’Oural, le grand plateau russe et pénétrant en Europe par les régions montagneuses des Carpates et des Alpes. À l’appui de son hypothèse, l’auteur cite le roumain tucluiu, « sommet pointu ».
Chez nous, l’oronyme tuc est très présent dans les Pyrénées et le domaine gascon, où il désigne un sommet, un mamelon, une éminence. Il n’est qu’à ouvrir le « Pégorier » (GTD*) pour constater que ce terme a fourni de nombreux dérivés, essentiellement dans le Sud-Ouest : tu et tuche (mamelon, sommet, coteau, éminence en Gascogne et Bordelais – mais peu représentés en toponymie) ; tuc et tuco (hauteur en Gascogne) et la variante tucoo du Béarn ; tuc, tuca (tertre, coteau dans les Hautes-Pyrénées) ; tucoèro, tucouèro (ligne de hauteurs, de dunes en Gascogne) ; tucoulet, tuquel (petit tertre, butte autour de Toulouse) ; tuque (hauteur, butte, mamelon en Béarn) ; tuquet (sommet d’une colline en Dordogne) et le diminutif tucou. Comme on le verra, quelques toponymes issus de cette racine apparaissent également dans d’autres régions.
Tuc
C’est la forme simple masculine qui est la plus répandue. Elle a d’abord servi à nommer un grand nombre de sommets : on en compte près de quatre cents en Ariège, Haute-Garonne, dans les Landes (où tuc désigne une ancienne dune boisée), les Pyrénées-Atlantiques et les Hautes-Pyrénées et quelques autres dans l’Aude, la Dordogne et le Lot-et-Garonne. Pour éviter les confusions, Tuc a été le plus souvent accompagné d’épithète ou de complément. On connait par exemple le Tuc Blanc (2444 m, Gavarnie-Gèdre, H.-P.), le Tuc Usclat (1347 m, Boulx, H.-G., – occitan usclat, « incendié, flambé, roussi, grillé » du latin ustulatus, participe passé de ustulare, « brûler »), le Tuc de l’Homme Mort (1033 m, Urau, H.-G. – en fait, « de l’orme mort »), le Tuc de la Pale (1767 m, Seintein, Ariège – pala, forme féminine de pal, « pieu, poteau », souvent planté pour marquer la limite d’un territoire), le Tuc de Peyre Picade (1625 m, Fos, H.-G. – « pierre
piquée », là aussi pour marquer une limite), le Tuc de la Peyre Mensongère (1711 m, Ustou, Ariège – « pierre messagère » d’où on émettait jadis des signaux à base de feu), et encore bien d’autres. Tuc a parfois servi de complément comme pour le Cap du Tuc (424 m, Montgaillard-de-Salies, H.-G. – occitan cap, « tête, sommet »), la Crête du Tuc (Saint-Béat-Lez, id.). Ajoutons le pléonastique Tuc du Coucou (1890 m, Bonac-Irazien, Ariège – photo ci-dessus), coucou étant formé sur la base oronymique pré-indo-européenne *kuk (celle de Montcucq).
Le nom a parfois servi à nommer des lieux-dits : on trouve ainsi plusieurs Tuc Blanc (Mées et Aiguillon, L.-et-G. etc.), plusieurs Tuc Rouge (Fumel et Montflanquin, L.-et-G.), un Tuc du Télégraphe (Messanges, Landes – où une borne datée de 1843 atteste de son utilisation par l’armée) et bien d’autres.
Le pluriel est moins bien représenté mais on trouve néanmoins les Tucs des Mounges (Cauterets, H.-P. – mounge, variante de monge, « moine »), le Cap des Tucs (1568 m, Sentein, Ariège) et plusieurs Les Tucs, principalement dans les Landes. Un dérivé collectif (suffixe latin –ata) se rencontre avec la Tucade (Castanet-le-Haut, Hér.).
La variante orthographique tucq est beaucoup plus rare, néanmoins présente dans les Landes avec le Tucq (Pey et Pouillon) et dans les Pyrénées Atlantiques avec le Bois des Tucqs (Bétracq).
Tuco
L’occitan tucò, « sommet » est à l’origine de plus d’une centaines de toponymes, en grande majorité dans le Gers mais aussi en Haute-Garonne, Gironde, Lot-et-Garonne, Hautes-Pyrénées et dans les Landes. On trouve ainsi le Tuco d’Alans (Gavarnie-Gèdre, H.-P., aussi appelé Pain de Sucre), la Pène de Tuco (Campan, H.-P. – pène, ici avec le sens de « crête de montagne »), le Tuco de Panassac (Panassac, Gers – une motte castrale), le Tuco de la Motte (Tournay, H.-P. – dont on ne sait pas s’il s’agit d’un antique tumulus ou d’une motte castrale), le Tuco d’Esteil (430 m, Monléon-Magnoac, H.-P.) et bien d’autres. On ajoutera le Tucoo (314 m, Peyrelongue-Abos, P.-A.) qui a conservé sa graphie béarnaise, le Tuquo (Nérac, L.-et-G. ; Mingot, H.-P. etc.) et les Tuquos (Madiran, H.-P.).

Forcément, quand on parle de Tuco …
Le même tucò, muni de suffixe à valeur diminutive, est à l’origine de plus d’une centaine de toponymes. On peut citer par exemple de nombreux Tucol (H.-G, T.-et-G., Ariège etc) et le curieux Tuc de Tucol (1579 m, Héran, H.-G.) qui associe le tuc et son diminutif, le Tucou (950 m, Bagnères-de-Bigorre, H.-P. etc.) et le Tucoul (Barguelonne-en-Quercy, Lot). Le diminutif le plus représenté est tucoulet qui apparait dans plus de quarante noms comme le Tucoulet (311 m, Osmets, H.-P., etc.), le Pic de Tucoulet (1553 m, Saint-Béat-Lez, H.-G.) et les Tucoulets (629 m, Labastide, H.-P., etc.). Avec le suffixe augmentatif –às, apparaissent des noms comme Tucoulas (434 m, Lassales, H.-P. etc.) ou Tucoulat (491 m, Galan, H.-P.).
On notera également le Toucou, le ruisseau et le Causse de Toucou à Octon (Hér.) et la Montagne des Toucouets à Sers (H.-P.).
Tuque et tusse
la forme féminine tuca, francisée en tuque, est présente dans le Sud-Ouest , aussi bien dans les Pyrénées que dans toute la Gascogne. Outre les noms simples (La) Tuque qui désignent des lieux-dits (54 dans le Lot-et-Garonne, 8 en Dordogne, 3 dans le Gers, 3 en Gironde, 1 seul en H.-G. et dans les Landes) et une butte (166 m, Frégimont, L.-et-G.) , on citera la Tuque de Bat Houradade (2624 m, Sazos, H.-P. – gascon bat, « vallée » et houradade, « forée, percée »), la Tuque Esparbère (2291 m, Gavarnie-Gèdre, H.-P. – gascon esparbeiro, « épervier »), la Tuque de Malpas (190 m, Porte-du-Quercy, Lot – « mauvais passage »), la Tuque du Maréchal (Tonneins, L.-et-G. – où le maréchal n’était que ferrant) et de nombreux autres. Avec un épithète agglutiné apparaissent les noms du Pic, de la Borne, de la Brèche et du refuge de Tuquerouye (2819 m, Gavarnie-Gèdre, H.-P. – occitan tuca roia, « tuque rouge »). Le terme apparait également au pluriel : Las Tuques (Cuq, Masquières, Saint-Aubin … L.-et-G. etc.) et Les Tuques (Larzac, Dord ; Montoussé, H.-P. etc.) ou encore le Soum des Tuques de Roque (2232 m, Villelongue, H.-P. – soum, « sommet »), les Tuques Arrouyes (2387 m, Cauterets, id. – gascon arrouy, « rouge ») etc.
Curieusement le mot tuc connait une seconde forme féminine tusse (cf. le gascon tusse, « crâne »), qui suppose une forme primitive *tuccia. Elle est présente en Haute-Garonne : Tusse de Maupas (« du mauvais passage »), Tusse de Pinata (« de la pinède ») et Tusse de Prat Long (« du long pré ») à Castillon-de-Larboust et la Tusse de Montarqué (2889 m à Oô. – « du bouc sauvage » ?).
Tuquet
On a vu plus haut quelques formes diminutives de tuco mais le diminutif le plus abondant est tuquet. On le retrouve bien entendu sous la forme simple (le ou les) Tuquet(s) mais aussi accompagné de complément comme au Tuquet de la Garde (518 m, Pageas, H.-Vienne), au Tuquet de Gayrosse (84 m, Carresse-Cassaber, P.-A.), au Tuquet Blanc (91 m, Monbahus, L.-et-G.) etc. Il sert de complément pour le Cap du Tuquet (1844 m, Cazaux-Fréchet-Anéran-Camors, H.-P. ; 1793 m, Germ, id.), le Col del Tuquet (719 m, Saint-Benoit, Aude), la Borde du Tuquet (Sainte-Colomme, P.-A.) etc. Le féminin Tuquette(s) se rencontre moins souvent et ne concerne que des lieux-dits principalement en Lot-et-Garonne, auxquels on peut rajouter Las Tuquètes (Castelnau-Montratier-Sainte-Alauzie, Lot), tentative maladroite de respecter l’occitan las tuquetas.

Saint-Pastour (Lot-et-Garonne) : un exemple de « tuquet » au sens de « monticule, tertre ».
Une autre forme diminutive, tuquel, désignant le plus souvent une simple motte, se rencontre dans le Tarn-et-Garonne, comme le Tuquel, le Tuquel de Cazillac, le Tuquel de l’Aygo et le redondant Pech del Tuquel, tous à Cazes-Montdenard et aussi dans l’Aude au Tuquel (331 m, Mézevrille). Encore plus rares sont les Tuquelet (Soustons, Landes ; Belaye, Lot ; Cazes-Montdenard, T.-et-G.) et Tuquelets (Lit-et-Mixe, Landes).
Les autres
C’est dans les Landes qu’on rencontre le rare diminutif Tuquéou (Soustons et Saint-Paul-les-Dax).
On trouve encore la forme tucal, à l’origine de toponymes comme (le) Tucal (Laugnac, L.-et-G. ; Bérat, H.-G. etc.), (le ou les) Tucau(x) dont le Tucau de Castera (882 m)Boulx, H.-G.) et le Tucau de Gassan (231 m, Abos, P.-A.) etc. Une forme qui essaye de retranscrire la pronciation méridionale apparait dans Tucaou (Saint-Pierre-de-Bat, Gir. ; Rieux, Saiguède …, H.-G.). Ce toponyme est à l’origine du nom de famille Tucaud, passé toponyme à Tucaud (Cauvignac, Gir. ; Saint-Crice, T.-et-G. etc.) et à la Tucauderie (Mouzillon, L.-A. – avec le suffixe –erie marquant la propriété).
Le dérivé collectif, au sens de « ligne de hauteurs, crête de montagne », se retrouve dans les noms du Pla de Toucouère (Cadéac, H.-P.), du ruisseau de la Toucouère (Caubous, H.-G.) et de Toucouare (Troubat, H.-P.).
L’article agglutiné est à l’origine des noms de nombreux lieux-dits Latuque et Latuquette, principalement dans le Lot-et-Garonne.
Enfin, quelques uns de ces termes sont à l’origine de noms de familles qui ont pu à leur tour servir à nommer des fermes ou des hameaux. C’est le cas de Tuc, Dutuc et de Dutu (avec perte du c final de la prononciation et de la graphie) qu’on retrouve par exemple aux lieux-dits Dutu (Thermes-Magnoac, H.-P.) et Duthu (Montoussé, H.-P. ; Bézuès-Bajon, Gers – avec h parasite après le t).
Addenda
Le breton tuch-enn, « tertre, éminence, colline … » est vraisemblablement issu de cette même base *t-ukk . On le rencontre par exemple au Tuchenn-Gador (ou Menez Kador, « mont du trône », 385 m, à Botmeur, dans les Monts d’Arée) et au Tuchenn Sant-Mikael (Saint-Rivoal, Fin.).
Le nom de la Touques (fluvius Tolca en 1014), fleuve côtier éponyme d’une commune du Calvados et qui sert de complément à Bonneville-sur-Touques, est issu d’une racine-indo-européenne *tol-, « se liquéfier, couler, disparaître », accompagnée du suffixe –ica. (DNLF*)
Le Touquet-Paris-Plage (P.-de-C.) doit vraisemblablement son nom à la variante picarde *touque de l’oïl tousche, « bouquet de bois » et suffixe diminutif –et (TGF*). L’occitan tousco, « touffe d’arbres ou d’arbustes, cépée, fourré, hallier » est à l’origine de noms comme La Tousque (Solliès-Pont, Var ; Le Cannet, A.-Mar. ; Vézins-de-Lévezou, Av. etc.), Tousquet (Mailholas et Latrape, H.-G.), Latusque (Lasseube, P.-A.) et sert de complément à Saint-Roman-de-Tousque (Moissac-Vallée-Française, Loz.). L’oïl tousche et l’occitan tousco sont d’origine pré-celtique.
*Les abréviations en gras suivies d’un astérisque renvoient à la bibliographie du blog, accessible par le lien en haut de la colonne de droite.

La devinette
Il vous faudra trouver le nom d’un couvert forestier de France métropolitaine dont le nom est lié à la base *t-ukk étudiée dans le billet.
Le nom de la commune qui l’abrite, d’« étymologie obscure » selon l’expression la plus souvent utilisée par ceux qui s’y sont intéressés, est probablement issu d’une langue fort ancienne aujourd’hui oubliée mais supposée être à l’origine de deux langues encore parlées aujourd’hui.
Le canton porte un nom qui fait référence à la rivière qui y coule, laquelle a vu le sien modifié par attraction de celui d’un animal.
Les chefs-lieux de canton et d’arrondissement ont été cités plusieurs fois et leurs noms expliqués sur ce blog.
Un dessin valant mieux qu’un long discours, voici, pour les habitants de la commune, celui-ci :

et, pour le chef-lieu du canton, celui-là :

Réponse attendue chez leveto@sfr.fr