Je m’intéresse aujourd’hui, dans cette troisième partie consacrée aux redevances féodales et d’Ancien Régime (cf. la première et la deuxième partie, et aussi le cens et le fisc), aux impôts payés en nature par le paysan à son seigneur. Il s’agissait d’une part de la récolte (le plus souvent des céréales plus faciles à conserver), mais pouvait concerner des fruits, des légumes, du vin etc. le plus souvent livrés dans la cour du château.
Cet impôt était connu sous le nom de champart mais était aussi appelé, selon les régions, tasque, terrage ou agrier et j’ajouterai à cette liste le quint. Chacun de ces mots est à l’origine de toponymes et de patronymes.

Eh ! Tu marches sur ma part !
Champart
Comme son l’indique, le champart était un impôt en nature portant sur une part déterminée de la récolte. Il pesait très lourd sur nos ancêtres paysans, allant généralement du 1/16è au 1/12è de la récolte, prélevé par le seigneur après la dîme due au clergé.
On retrouve ce nom dans un peu moins d’une centaine de Champart au singulier et un peu plus d’une centaine de Champarts au pluriel, quasiment tous en pays de langue d’oïl. On notera, outre les habituels Grands Champarts (Boissy, E.-et-L. etc) ou Petits Champarts (Fresnoy-en-Thelle, Ois etc.), le Champart aux Prieurs à Auneuil (Oise) et le Demi-Champart à Dieudonné (id.).
Le nom a pu être coupé en deux, d’où le Champ Part (Ciry-Salsogne, Aisne ; Nohant-en-Goût, Cher ; Besneville, Manche ; Théméricourt, Val-d’Oise), mais on trouve aussi des noms comme Champ Parti (Bussy-le-Chateau, Marne) ou Champ Partage (Ger, Manche) qui orientent plutôt vers un champ partagé entre plusieurs exploitants.
Tasque
En région de langue d’oc, le champart a pris le nom de tasca, francisé en tasque. Ce terme semble emprunté à l’italien tasca, « bourse, poche » et est toujours conservé dans ce sens avec l’occitan tasca, « besace » et tascada, « contenu de la besace ». Comme pour le fiscus latin, « panier en osier» spécialisé dans le sens de « panier du collecteur d’impôts », le sens de « bourse » semble s’être spécialisé dans celui de « bourse du percepteur d’impôt », même si le champart était un impôt en nature.
On retrouve ce nom dans celui de la commune de Tasque (Gers) et dans celui de quelques lieux-dits, au singulier la Tasque (Sarrians, Vauc. etc) ou au pluriel les Tasques (Valergues, Hér.)
Quelques dérivés se retrouvent dans des noms comme Les Tascariès (Cessenon, Hér.) ou encore (le ou As) Tascal (Laboulbène et Labruguière, Tarn.).

Les parlers nord-occitans utilisaient la forme tascha ou taschariá, d’où les noms de la commune de La Tâche (Ch.-Mar.) et de quelques lieux-dits homonymes (Renaison, Loire etc.) et de La Tâcherie (Saint-Bauzély, Av., etc.). Le terme a pu se confondre avec le mot « tâche », du latin taxa, « paiement, travail rémunéré », qui désigne, à partir du XIè siècle, l’obligation de mettre en valeur une terre en friche et la redevance qui est due au seigneur par celui qui cultive cette terre pour le bénéfice qu’il en tire. « Travailler à la tâche » ou « prendre une vigne en tâche » sont des expressions bien connues des vignerons en Bourgogne, d’où le nom La Tâche du climat Grand Cru de Vosne-Romanée (C.-d’Or).
Terrage
Terrage est un autre nom donné au champart en pays de langue d’oïl.
On le rencontre près de 170 fois au singulier dans des noms de lieux-dits Le Terrage et près de 190 fois au pluriel Les Terrages, quelquefois accompagnés d’un complément sans grand intérêt, sauf peut-être pour le Terrage Dérobé de Gouy-Servins (P.-de-C.).
Les adjectifs, qualifiant un champ ou une terre soumis au terrage, apparaissent dans des noms comme Les Terragers (Prahecq, D.-S. etc.), La Terragère (Chay, Char.-Mar.) ou Les Terragères (Saint-Maur, Cher etc.). On trouve également la Terragée (Saint-Mesmin, Vendée), la Terragée à Naveau (Les Fosses, D.-S.) et Les Terragées (Benet, Vendée).
La grange où on entreposait le produit du terrage était la terragerie, d’où les noms d’une vingtaine de toponymes comme La Terragerie (Ensigné, D.-S. etc.) et les Terrageries (Ménigoute, D.-S., etc.).
Le percepteur était appelé terrageur ou terrageau, noms devenus patronymes. Le second apparait dans les noms d’une centaine de Terrageau (Dun-le-Poëlier, Indre etc.) ou de Terrageaux (Saix, Vienne etc.).
Agrier
Du bas-latin agrerium, agreria, agrarium, l’agrier est un autre nom du champart.
On compte onze lieux-dits formés avec le singulier comme L’Agrier à Donazac (Aude) ou le Maine Agrier à Salles-de-Villefagnan (Char.) et près de quatre-vingt avec le pluriel comme Les Agriers à Bonneuil (Indre) dont plus de cinquante dans le seul département de la Charente comme les Agriers de chez Baudin à Claix. Le féminin, attesté chez Littré avec le même sens, est présent avec une dizaine de (L‘) Agrière (Vanzac, Ch.-M. etc.) et quatre Lagrière (Polignac, id. etc.), ainsi que de nombreux Agrières (Plassac, Ch.-M., etc.), Aux Agrières (Val-de-Virvée, Gir. etc.) ou Les Agrières (Cézac, id. etc.). Une autre forme adjectivale a donné le nom de l’Agrairal (Cailla, Aude).
En langue d’oc, et plus particulièrement en Gascogne, est apparue une forme avec –y– donnant des noms comme Aux Agreyres (Bonzac, Gir.), Les Agreyres (Bégadan et Blaignan-Prignac, id.), Lagreyre (Pauillac, id.) et le diminutif L’Agreyreau (Saint-Médard-en-Jalles, id.) ou Aux Agréraoux (Semens, id.).
Plusieurs de ces noms peuvent cependant être issus d’un adjectif agrier, –ère au sens de « muni de champs ». C’est sans doute le cas pour les Montagrier (Brantôme-en-Périgord, Dord. et Saint-Bonnet-de-Bellac, H.-Vienne) et les Pechagrier (Le Bugue et Journiac, Dord. – avec pech, du latin podium).
Quint
Le quint était un impôt d’un cinquième établi sur divers revenus selon les régions.
Au Pays Basque, il s’agissait par exemple d’une redevance d’un cinquième des fruits récoltés. Cet impôt a servi à nommer le pays Quint ou Quinto Real, une enclave en Navarre au delà de la frontière espagnole mais de droit français. Au Moyen Âge, ce pays était beaucoup plus étendu qu’aujourd’hui et la couronne de Navarre y prélevait un cinquième des productions des paysans, le « cinquième royal » ou « quinto real ».
Le quint pouvait aussi désigner la redevance, au profit du seigneur, d’un cinquième du prix obtenu par un vassal qui vendait son fief. Ce terme apparait dans le nom de quelques lieux-dits Le Quint (Nant, Av. etc.) ou Les Quints (Loupiac, Gir. etc.).
La quintaine a eu le sens de « terre dont on devait le cinquième des produits au seigneur », d’où des noms comme la Quintaine (Paulinet, Montfa, Lacaze dans le Tarn ; Castans dans l’Aude etc.), le Château de la Quintaine (Panazol, H.-Vienne), ou encore les Quintaines (Broyes, Marne etc.). L’étymologie selon le nom du « poteau fiché en terre et auquel était suspendu un écu, contre lequel on s’exerçait au maniement de la lance », si elle est possible pour certains noms de rues, semble beaucoup moins probable pour des parcelles situées à proximité immédiate de la ville ou d’un autre noyau d’habitation. Dans le Sud-Ouest, le même mot, à rapprocher du catalan quintana, se retrouve au Mas de la Quintana à Torreilles (P.-O.), à la Quintane (Larroque-sur-l’Osse, Gers etc.) et aux Quintanes (Reynès, P.-O.).
On trouve également des noms comme la Quinterie (Clermont-l’Hérault, Hér ; Pirou, Manche ; Jazeneuil, Vienne etc.), désignant là aussi une terre dont on donnait le cinquième des fruits au seigneur.
La polysémie du terme quint invite toutefois à la prudence. Ainsi, il a pu désigner la cinquième borne milliaire romaine comme pour Quint-Fonsegrives, commune située à cinq milles romains de Toulouse. Il en est peut-être de même pour le Pays de Quint, situé dans la Drôme et qui devrait son nom au fait que la vallée de la Sure débouche dans celle de la Drôme à cinq milles à l’ouest de Die (NLEF*), mais certains auteurs préfèrent y voir le nom de l’impôt (DPPF*). Quintal a pu avoir le même sens, d’où le nom de Quintal (H.-Sav.) à cinq milles d’Annecy et de la Quintal, un hameau de Sévrier, à cinq milles d’Annecy-le-Vieux. Au féminin, quinte a pu également accompagner la lieue gauloise (quintam leucam) d’où les nombreux noms La Quinte dont celui de la commune sarthoise à cinq lieues du Mans.
Quint a aussi pu signifier tout simplement le cinquième, qualifiant par exemple le Champ Quint (Brassy, Nièvre etc.) ou le cinquième enfant d’où les patronymes Quint à l’origine de quelques toponymes comme le Bosquet François Quint (Laversines, Oise).
*Les abréviations en gras suivies d’un astérisque renvoient à la bibliographie du blog, accessible par le lien en haut de la colonne de droite.

La devinette
Il vous faudra trouver deux lieux-dits de France métropolitaine dont les noms, identiques aux dernières lettres près, sont liés à un des mots du jour.
Les deux communes qui les abritent sont séparées par 30 km à vol d’oiseau dans le même département.
La première commune, qui porte le nom d’un saint qui y est mort, est située dans un canton où l’on mit fin à une guerre
La deuxième commune, qui porte le nom d’un ancien Gaulois, est située dans un canton dont le chef-lieu compensa sa surface restreinte par une activité florissante, comme le proclame encore sa devise.
La première commune et son chef-lieu d’arrondissement, ainsi que le chef-lieu du canton de la deuxième, portent le nom de personnages venus d’ailleurs.
— Plus le temps de peaufiner des indices ce soir. rendez-vous mardi !
Réponse attendue chez leveto@sfr.fr