Un peu de tuc

  

Lors de mon précédent billet concernant le suc, j’écrivais que ce terme « est issu d’une évolution  d’époque pré-celtique de la racine pré-indo-européenne *t-ukk en *ts-ukk. ». Cette même racine *t-ukk est directement à l’origine de toponymes en tuc et a également donné une variante *tr-ukk à l’origine de toponymes en truc.  Les premiers éléments t-, tr– et ts– de ces racines sont des formes réduites des bases oronymiques pré-indo-européennes *tar– et *tor. Ils sont accompagnés de la base pré-indo-européenne *ukk– attachée à l’idée de hauteur (cf. Uzès, Gard, Ucetia en 506) ayant ici la pleine valeur de son sens ou bien réduite à l’état de suffixe.

Je consacre le billet d’aujourd’hui aux toponymes issus de tuc, gardant les trucs pour le prochain.

A. Nouvel (Les Noms de lieux témoins de notre histoire, éd. Terra d’Oc, 1981) considère la racine t-ukk comme ouralo-altaïque : elle aurait été introduite par une population venue des montagnes de la Sibérie occidentale, progressant vers l’ouest en passant par l’Oural, le grand plateau russe et pénétrant en Europe par les régions montagneuses des Carpates et des Alpes. À l’appui de son hypothèse, l’auteur cite le roumain tucluiu, « sommet pointu ».

Chez nous, l’oronyme tuc est très présent dans les Pyrénées et le domaine gascon, où il désigne un sommet, un mamelon, une éminence. Il n’est qu’à ouvrir le « Pégorier » (GTD*) pour constater que ce terme a fourni de nombreux dérivés, essentiellement dans le Sud-Ouest :  tu et tuche (mamelon, sommet, coteau, éminence en Gascogne et Bordelais – mais peu représentés en toponymie) ; tuc et tuco (hauteur en Gascogne) et la variante tucoo du Béarn ; tuc, tuca (tertre, coteau dans les Hautes-Pyrénées) ; tucoèro, tucouèro (ligne de hauteurs, de dunes en  Gascogne) ; tucoulet, tuquel (petit tertre, butte autour de Toulouse) ; tuque (hauteur, butte, mamelon en Béarn) ; tuquet (sommet d’une colline en Dordogne) et le diminutif tucou. Comme on le verra, quelques toponymes issus de cette racine apparaissent également dans d’autres régions.

Tuc

C’est la forme simple masculine qui est la plus répandue. Elle a d’abord servi à nommer un grand nombre de sommets : on en compte près de quatre cents en Ariège, Haute-Garonne, dans les Landes (où tuc désigne une ancienne dune boisée), les Pyrénées-Atlantiques et les Hautes-Pyrénées et quelques autres dans l’Aude, la  Dordogne et le Lot-et-Garonne. Pour éviter les confusions, Tuc a été le plus souvent accompagné d’épithète ou de complément. On connait par exemple le Tuc Blanc (2444 m, Gavarnie-Gèdre, H.-P.), le Tuc Usclat (1347 m, Boulx, H.-G., – occitan usclat, « incendié, flambé, roussi, grillé » du latin ustulatus, participe passé de ustulare, « brûler »), le Tuc de l’Homme Mort (1033 m, Urau, H.-G. – en fait, « de l’orme mort »), le Tuc de la Pale (1767 m, Seintein, Ariège – pala, forme féminine de pal, « pieu, poteau », souvent planté  pour marquer la limite d’un territoire), le Tuc de Peyre Picade (1625 m, Fos, H.-G. – « pierre piquée », là aussi pour marquer une limite), le Tuc de la Peyre Mensongère (1711 m, Ustou, Ariège – « pierre messagère »  d’où on émettait jadis des signaux à base de feu),  et encore bien d’autres. Tuc a parfois servi de complément comme pour le Cap du Tuc (424 m, Montgaillard-de-Salies, H.-G. – occitan cap, « tête, sommet »), la Crête du Tuc (Saint-Béat-Lez, id.). Ajoutons le pléonastique Tuc du Coucou (1890 m, Bonac-Irazien, Ariège – photo ci-dessus), coucou étant formé sur la base oronymique pré-indo-européenne *kuk (celle de Montcucq).

Le nom a parfois servi à nommer des lieux-dits : on trouve ainsi plusieurs Tuc Blanc (Mées et Aiguillon, L.-et-G. etc.), plusieurs Tuc Rouge (Fumel et Montflanquin, L.-et-G.), un Tuc du Télégraphe (Messanges, Landes – où une borne datée de 1843 atteste de son utilisation par l’armée) et bien d’autres.

Le pluriel est moins bien représenté mais on trouve néanmoins les Tucs des Mounges (Cauterets, H.-P. – mounge, variante de monge, « moine »), le Cap des Tucs (1568 m, Sentein, Ariège) et plusieurs Les Tucs, principalement dans les Landes. Un dérivé collectif (suffixe latin –ata) se rencontre avec la Tucade (Castanet-le-Haut, Hér.).

La variante orthographique tucq est beaucoup plus rare, néanmoins présente dans les Landes avec le Tucq (Pey et Pouillon) et dans les Pyrénées Atlantiques avec le Bois des Tucqs (Bétracq).

Tuco

 L’occitan tucò, « sommet » est à l’origine de plus d’une centaines de toponymes, en grande majorité dans le Gers mais aussi en Haute-Garonne, Gironde, Lot-et-Garonne, Hautes-Pyrénées et dans les Landes.  On trouve ainsi le Tuco d’Alans (Gavarnie-Gèdre, H.-P., aussi appelé Pain de Sucre), la Pène de Tuco (Campan, H.-P. – pène, ici avec le sens de « crête de montagne »), le Tuco de Panassac (Panassac, Gers – une motte castrale), le Tuco de la Motte (Tournay, H.-P. – dont on ne sait pas s’il s’agit d’un antique tumulus ou d’une motte castrale), le Tuco d’Esteil (430 m, Monléon-Magnoac, H.-P.) et bien d’autres. On ajoutera le Tucoo (314 m, Peyrelongue-Abos, P.-A.) qui a conservé sa graphie béarnaise, le Tuquo (Nérac, L.-et-G. ; Mingot, H.-P. etc.) et les Tuquos (Madiran, H.-P.).

Forcément, quand on parle de Tuco …

Le même tucò, muni de suffixe à valeur diminutive, est à l’origine de plus d’une centaine de toponymes. On peut citer par exemple de nombreux Tucol (H.-G, T.-et-G., Ariège etc) et le curieux Tuc de Tucol (1579 m, Héran, H.-G.) qui associe le tuc et son diminutif, le Tucou (950 m, Bagnères-de-Bigorre, H.-P. etc.) et le Tucoul (Barguelonne-en-Quercy, Lot). Le diminutif le plus représenté est tucoulet qui apparait dans plus de quarante noms comme le Tucoulet (311 m, Osmets, H.-P., etc.), le Pic de Tucoulet (1553 m, Saint-Béat-Lez, H.-G.) et les Tucoulets (629 m, Labastide, H.-P., etc.). Avec le suffixe augmentatif –às, apparaissent des noms comme Tucoulas (434 m, Lassales, H.-P. etc.) ou Tucoulat (491 m, Galan, H.-P.).

On notera également le Toucou, le ruisseau et le Causse de Toucou à Octon (Hér.) et la Montagne des Toucouets à Sers (H.-P.).

Tuque et tusse

la forme féminine tuca, francisée en tuque, est présente dans le Sud-Ouest , aussi bien dans les Pyrénées que dans toute la Gascogne. Outre les noms simples (La) Tuque  qui désignent  des lieux-dits (54 dans le Lot-et-Garonne, 8 en Dordogne, 3 dans le Gers, 3 en Gironde, 1 seul en H.-G. et dans les Landes) et une butte (166 m, Frégimont, L.-et-G.) , on citera la Tuque de Bat Houradade (2624 m, Sazos, H.-P. – gascon bat, « vallée » et houradade, « forée, percée »), la Tuque Esparbère (2291 m, Gavarnie-Gèdre, H.-P. – gascon esparbeiro, « épervier »), la Tuque de Malpas (190 m, Porte-du-Quercy, Lot – « mauvais passage »), la Tuque du Maréchal (Tonneins, L.-et-G. – où le maréchal n’était que ferrant) et de nombreux autres. Avec un épithète agglutiné apparaissent les noms du Pic, de la Borne, de la Brèche et du refuge de Tuquerouye (2819 m, Gavarnie-Gèdre, H.-P. – occitan tuca roia, « tuque rouge »). Le terme apparait également au pluriel : Las Tuques (Cuq, Masquières, Saint-Aubin … L.-et-G. etc.) et Les Tuques (Larzac, Dord ;  Montoussé, H.-P. etc.) ou encore le Soum des Tuques de Roque (2232 m, Villelongue, H.-P. – soum, « sommet »), les Tuques Arrouyes (2387 m, Cauterets, id. – gascon arrouy, « rouge ») etc.

Curieusement le mot tuc connait une seconde forme féminine tusse (cf. le gascon tusse, « crâne »), qui suppose une forme primitive *tuccia. Elle est présente en Haute-Garonne : Tusse de Maupas (« du mauvais passage »), Tusse de Pinata (« de la pinède ») et Tusse de Prat Long (« du long pré ») à Castillon-de-Larboust et la Tusse de Montarqué (2889 m à Oô. – « du bouc sauvage » ?).

Tuquet

On a vu plus haut quelques formes diminutives de tuco mais le diminutif le plus abondant est tuquet. On le retrouve bien entendu sous la forme simple  (le ou les) Tuquet(s) mais aussi accompagné de complément comme au Tuquet de la Garde (518 m, Pageas, H.-Vienne), au Tuquet de Gayrosse (84 m, Carresse-Cassaber, P.-A.), au Tuquet Blanc (91 m, Monbahus, L.-et-G.) etc. Il sert de complément pour le Cap du Tuquet (1844 m, Cazaux-Fréchet-Anéran-Camors, H.-P. ; 1793 m, Germ, id.), le Col del Tuquet (719 m, Saint-Benoit, Aude),  la Borde du Tuquet (Sainte-Colomme, P.-A.) etc. Le féminin Tuquette(s) se rencontre moins souvent et ne concerne que des lieux-dits principalement en Lot-et-Garonne, auxquels on peut rajouter Las Tuquètes (Castelnau-Montratier-Sainte-Alauzie, Lot), tentative maladroite de respecter l’occitan las tuquetas.

Saint-Pastour (Lot-et-Garonne) : un exemple de « tuquet » au sens de « monticule, tertre ».

Une autre forme diminutive, tuquel, désignant le plus souvent une simple motte, se rencontre dans le Tarn-et-Garonne, comme le Tuquel, le Tuquel de Cazillac, le Tuquel de l’Aygo et le redondant Pech del Tuquel, tous à Cazes-Montdenard et aussi dans l’Aude au Tuquel (331 m, Mézevrille). Encore plus rares sont les Tuquelet (Soustons, Landes ; Belaye, Lot ; Cazes-Montdenard, T.-et-G.) et Tuquelets (Lit-et-Mixe, Landes).

Les autres

C’est dans les Landes qu’on rencontre le rare diminutif Tuquéou (Soustons et Saint-Paul-les-Dax).

On trouve encore la forme tucal, à l’origine de toponymes comme (le) Tucal (Laugnac, L.-et-G. ; Bérat, H.-G. etc.), (le ou les) Tucau(x) dont le Tucau de Castera (882 m)Boulx, H.-G.) et le Tucau de Gassan (231 m, Abos, P.-A.) etc. Une forme qui essaye de retranscrire la pronciation méridionale apparait dans Tucaou (Saint-Pierre-de-Bat, Gir. ; Rieux, Saiguède …, H.-G.). Ce toponyme est à l’origine du nom de famille Tucaud, passé toponyme à Tucaud (Cauvignac, Gir. ; Saint-Crice, T.-et-G. etc.) et à la Tucauderie (Mouzillon, L.-A. – avec le suffixe –erie marquant la propriété).

Le dérivé collectif, au sens de « ligne de hauteurs, crête de montagne », se retrouve dans les noms du Pla de Toucouère (Cadéac, H.-P.), du ruisseau de la Toucouère (Caubous, H.-G.) et de Toucouare (Troubat, H.-P.).

L’article agglutiné est à l’origine des noms de nombreux lieux-dits Latuque et Latuquette, principalement dans le Lot-et-Garonne.

Enfin, quelques uns de ces termes sont à l’origine de noms de familles qui ont pu à leur tour servir à nommer des fermes ou des hameaux. C’est le cas de Tuc, Dutuc et de Dutu (avec perte du c final de la prononciation et de la graphie) qu’on retrouve par exemple aux lieux-dits Dutu (Thermes-Magnoac, H.-P.) et Duthu (Montoussé, H.-P. ; Bézuès-Bajon, Gers – avec h parasite après le t).

Addenda

Le breton tuch-enn, « tertre, éminence, colline … » est vraisemblablement issu de cette même base *t-ukk . On le rencontre par exemple au Tuchenn-Gador (ou Menez Kador, « mont du trône », 385 m, à Botmeur, dans les Monts d’Arée) et au Tuchenn Sant-Mikael (Saint-Rivoal, Fin.).

Le nom de la Touques (fluvius Tolca en 1014), fleuve côtier éponyme d’une commune du Calvados et qui sert de complément à Bonneville-sur-Touques, est issu d’une racine-indo-européenne *tol-, « se liquéfier, couler, disparaître », accompagnée du suffixe –ica. (DNLF*)

Le Touquet-Paris-Plage (P.-de-C.) doit vraisemblablement son nom à la variante picarde *touque de l’oïl tousche, « bouquet de bois » et suffixe diminutif –et (TGF*). L’occitan tousco, « touffe d’arbres ou d’arbustes, cépée, fourré, hallier » est à l’origine de noms comme La Tousque (Solliès-Pont, Var ; Le Cannet, A.-Mar. ; Vézins-de-Lévezou, Av. etc.), Tousquet (Mailholas et Latrape, H.-G.), Latusque (Lasseube, P.-A.) et sert de complément à Saint-Roman-de-Tousque (Moissac-Vallée-Française, Loz.). L’oïl tousche et l’occitan tousco sont d’origine pré-celtique.

*Les abréviations en gras suivies d’un astérisque renvoient à la bibliographie du blog, accessible par le lien en haut de la colonne de droite.

La devinette

Il vous faudra trouver le nom d’un couvert forestier de France métropolitaine dont le nom est lié à la base *t-ukk étudiée dans le billet.

Le nom de la commune qui l’abrite, d’« étymologie obscure » selon l’expression la plus souvent utilisée par ceux qui s’y sont intéressés, est probablement issu d’une langue fort ancienne aujourd’hui oubliée mais supposée être à l’origine de deux langues encore parlées aujourd’hui.

Le canton porte un nom qui fait référence à la rivière qui y coule, laquelle a vu le sien modifié par attraction de celui d’un animal.

Les chefs-lieux de canton et d’arrondissement ont été cités plusieurs fois et leurs noms expliqués sur ce blog.

Un dessin valant mieux qu’un long discours, voici, pour les habitants de la commune, celui-ci :

et, pour le chef-lieu du canton, celui-là :

Réponse attendue chez leveto@sfr.fr

Montsuc à Soulages (Cantal) : la répàladev

LGF a rejoint Un Intrus en trouvant à son tour la solution de ma dernière devinette. Bravo à tous les deux !

Il fallait trouver Montsuc à Soulages, dans le canton de Neuvéglise-sur-Truyère de l’Arrondissement de Saint-Flour (Cantal).

Soulages, ici :

Montsuc et le Bois de Montsuc, là :

La toponymie

Montsuc : ce nom se comprend aisément. Une fois le sens du terme suc oublié, on jugea bon de préciser qu’il s’agissait d’un mont, lui donnant ainsi un nom tautologique, à comparer aux Montsuchet et Monsuqet vus dans le billet.  Encore plus redondant, le fichier FANTOIR signale le Puy de Montsuc à Blot-l’Église (P.-de-D.).

Soulages : je reproduis ici ce que j’ai écrit sur le site wikipedia :

Nous disposons des formes anciennes suivantes du nom de Soulages : Solatges au XIVè siècle, Sollatges en 1401, Soulatges en 1610, Soulaiges en 1625, Soulaige en 1671, Sollages en 1730, Solages en 1784 et enfin Soulages sur la carte de Cassini en 1779 (Émile Amé, Dictionnaire topographique du Cantal, 1897). Ce nom provient du pluriel de l’occitan solatge, « dépôt, sédiment, vase » pour désigner des champs en plaine alluviale (TGF*). L’occitan utilise le terme solatge pour désigner des sédiments plus ou moins tourbeux ; en Gévaudan le terme désigne des « tourbières ». Le sens général est celui de « couverture du sol par une terre sédimentaire », c’est-à-dire « terre limoneuse déposée au cours des crues de rivières », d’où le sens plus général de pré ou champ fertile au sol léger et facile à travailler (DNFLMF ; TNO).

Je précisais également :

Le Trésor du Félibrige définit soulage, soulatge par « résidu, sédiment d’un liquide, vase d’une eau bourbeuse ». Le Dicodòc définit solatge par « dépôt, sédiment, vase ». Le dictionnaire catalan-français dictionnari.cat  définit le même solatge par « dépôt ».

qui mettait en doute l’étymologie proposée selon le sens de « lieu exposé au soleil ». L’occitan ne connait que le terme soulan, « pente exposée au Midi », particulièrement employé dans le Gers selon F. Mistral.

Neuvéglise-sur-Truyère : ce nom, qui se comprend facilement, avait été mentionné sur ce blog, notamment à propos de La Couvertoirade et de l’église en général.

Saint-Flour : lors d’une répàladev concernant La Voireuze, j’écrivais :

Saint-Flour : S. Florus en 1004, du nom de Flour, premier évêque de Lodève. Selon la tradition, il quitta cette ville, guidé miraculeusement vers la haute Auvergne par une nuée le jour et une lueur la nuit. Arrivé au Mons Indiciacum, il trouva un quadrilatère dessiné sur le sol par les anges, lui indiquant l’emplacement de l’église à construire. Il se fixa en ces lieux d’où il évangélisa la haute Auvergne avant d’y mourir en 389. Son tombeau devint lieu de pèlerinages pendant plusieurs siècles et ainsi Indiciacum devint-il Saint-Flour. L’étymologie populaire fait d’Indiciacum « qui indique » (lat indicium, « révélation, signe »), pris comme une preuve des prodiges qui guidèrent le saint jusqu’au bout de son périple et de la marque laissée par les anges sur le sol. Assurément, l’étymologie populaire parait être pour beaucoup dans l’élaboration de ces miracles. En fait, Indiciacum est un nom de domaine gallo-romain formé sur le nom d’homme latin Indicius et suffixe –acum.

La bulle papale de 996 qui mentionne le nom d’Indiciacus confirme les biens de l’abbaye de Cluny dont une cella où repose le corps de saint Flour. Au XIIè siècle, un clerc fait de ce saint, dont on ne sait absolument rien, un compagnon de saint Pierre ; en 1329, Bernard Gui en fait le premier évêque de Lodève …

Les indices

■ ce rocher fendu en deux (Itto-seki, signifiant « la pierre coupée d’un seul coup d’épée », à Yagyū, au Japon) devait faire penser à la légende de saint Flour qui, lorsqu’il posa sa main sur un rocher qui lui barrait la route de l’ascension du mont Indiciacum, vit celui-ci se fendre en deux pour lui ouvrir le passage. [merci à jsp, lectrice attentive, pour la correction : le patelin japonais est Yagyū, pas Yagu https://fr.wikipedia.org/wiki/Clan_Yagy%C5%AB 柳生 le premier kangi est celui du saule].

■ cette empreinte de main sur un rocher complétait l’indice précédent à propos de la légende de la main de saint Flour.

■ ce vitrail de l’abbatiale de Conques (Aveyron) est l’œuvre de Pierre Soulages (1919-2022).

Les indices du mardi 04 février 2025

Un Intrus est le seul à m’avoir déjà donné la bonne réponse à ma dernière devinette. Félicitations !

En voici l’énoncé :

Il vous faudra trouver le nom d’un lieu-dit de France métropolitaine lié au mot du jour [suc] et qui sert également à nommer un bois.

La toute petite commune qui l’abrite doit son nom à des alluvions fertiles.

Le chef-lieu du canton a été cité sur ce blog, notamment à propos d’un bâtiment religieux qui, accompagné d’un adjectif, lui a donné la première partie de son nom. Précédée d’une préposition, la deuxième partie dudit nom est celui d’un cours d’eau.

Après avoir porté un nom issu du propriétaire gallo-romain de la villa originelle, le chef-lieu d’arrondissement a pris le nom de celui qui, selon la légende, aurait bâti à l’endroit indiqué une chapelle autour de laquelle la ville prospéra.

Les indices

■ pour compléter le précédent, qui concerne le chef-lieu d’arrondissement :

■ et un indice pour la commune :

Réponse attendue chez leveto@sfr.fr

Un peu de suc ?

L’oronyme occitan suc, suca désigne le sommet, la cime de la hauteur, généralement une montagne isolée, aux pentes raides, au sommet arrondi et généralement dénudé. Il est issu d’une évolution    d’époque pré-celtique de la racine pré-indo-européenne *t-ukk en *ts-ukk. Ce nom est particulièrement fréquent en Vivarais et en Velay où il s’applique essentiellement à un sommet basaltique, mais on le trouve sous différentes formes dans tout le domaine méridional et il n’est pas inconnu du domaine d’oïl. Généralement simple oronyme, il a pu aussi servir à désigner un lieu-dit, habité ou non.

Ci-dessus le Suc d’Achon, 1148 m à Yssingeaux (H.-L.) par Marie-Lan Nguyen — Travail personnel, CC BY 4.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=61597951

Suc

Le masculin Suc est, de loin, la forme la plus représentée, notamment en Ardèche (plus de 150 – il existe dans ce département la Traversée des Sucs, une course cycliste de 230 km et 4 118 m de dénivelé), en Haute-Loire (près de 260), Cantal (environ 130) et Puy-de-Dôme (environ 70). Je n’en cite que quelques exemples : le Suc à Roiffieux (Ardc.), le Suc à Brissac(Hér.), le Suc à Rignac (Av.), le Suc à Espalem (H.-L.) etc. et je n’oublie pas Suc-et-Sentenac, une ancienne commune ariégeoise aujourd’hui dans Val-de-Sos.

On trouve quelques noms de hauteurs où suc est accompagné d’épithètes : le Suc Brûlé à Aydat (P.-de-D.), le Suc Pelé à Manzat (id.), le Suc Vert (Chambon-du-Lac, id.), le Suc Malheureux à Tarnac (Corrèze – ah ! Tarnac , Tarnac, Tarnac !), le Suc Rouge à Peyruse (Cant.), le Suc Vert à Chambon-sur-Lac (P.-de-D.), le Suc Pointu à Saint-Julien-Vocance (Ardc.) etc.

Mais le plus souvent, affin de pallier la multiplication des homonymes Le Suc, la solution passe par l’ajout d’un complément : Suc de Bauzon, Suc du Pal, Suc de la Cham et Suc de la Gravenne à Montpezat-sous-Bauzon (Ardc.) ; le Suc d’Achon, le Suc d’Amavis, Suc d’Antreuil, Suc de Bellecombe, Suc de Bessac, Suc de Champblanc, Suc de l’Église, Suc de Montaigu, Suc de Piou, Suc de Saussac, Suc des Ollières et Suc du Fau à Yssingeaux (H.-L.) ; Suc del Mouly à Tayrac (Av.) ; Suc de Calen à Saint-Nazaire-de-Ladarez (Hér.) et une quantité d’autres.

Parmi les noms pittoresques ou qui prêtent à sourire, citons le Bé Suc de Trézieux (Aude, pour « beau »), les Croix du Suc (Saint-Préjet-Armandon, H.-L. ; Saint-Symphorien-de-Mahun, Ardc.), le Suc Gendarme (Saint-Étienne-au-Clos, Corr.), le Suc du Pendu (Frugières-le-Pin, H.-L.), le Suc de Mort (Agnat, H.-L.) et, bien sûr, le Suc de Baise à Bansat (P.-de-D.) à deux pas du Puy de la Poule (euh …non, rien).

Comme je l’ai signalé plus haut, ce nom est aussi présent en domaine d’oïl : dans l’Ain avec le Suc (Replonges, Saint-Étienne-sur-Chalaronne et Saint-André-sur-Vieux-Jonc) et le Petit Suc (La Chapelle-du-Châtelard) ; dans l’Eure avec le Suc à Cahaignes ; dans les Deux-Sèvres avec le Suc à La Forêt-sur-Sèvre.

Enfin, on note que le terme suc a pu être orthographié différemment. On trouve par exemple écrit suq, comme pour le Suq (Saint-Cernin, Lot ; Sarran, Corr.), le Pié du Suq (Olargues, Hér.), Al Suq (Sérénac, Tarn) etc. On trouve également la forme sucq comme au Sucq des Filles (Charbonnières-les-Varrennes, P.-de-D. – euh …non, rien).

Le Suc de Sara (1521 m) à Borée en Ardèche

Suque et Suche

La forme féminine suca, sucha, avec le même sens que suc, a donné de nombreux noms en Suque ou Suche.

On rencontre ainsi La Suque, dominant (325 m) Sainte-Croix-de-Quintillargues, le Puech de la Suque à Saint-Nazaire-de-Ladarez, la Montagne de la Suque à Notre-Dame-de-Londres, Les Suques à Viols-en-Laval, tous dans l’Hérault ; la Suque à Carnas (Gard) ; la Suque à Calus et à Saint-Cirq-la-Popie, dans le Lot etc.

C’est dans la zone de palatalisation du c en ch devant a, apparaissent les noms de La Suche à Saint-Jeure-d’Andaure et Saint-Michel-de-Chabrillanous, de la Serre de la Suche à Nozières, de la Suche de Fontbonne à Saint-Prix, toutes en Ardèche. On trouve également des noms identiques en zone plus septentrionale (Côte-d’Or, Saône-et-Loire, Vosges …) pour lesquels la différence d’avec la souche est difficile à faire.

Suquet et Suchet

Les diminutifs apparaissent dans les noms de plusieurs centaines de hameaux ou de sommets. On peut citer par exemple Le Suquet (871 m, à Rosis, Hér.), le Puech du Suquet (1269 m, à Laguoile, Av.), le Suquet Haut (Lisle-sur-Tarn, Tarn), Suquet Redon (Pérols-sur-Vézère, Cant. –redon, « rond») le Suquet de Claude (Chambon-sur-Lac, P.-de-D.), Le Suquet (quartier haut de Cannes, A.-M.), les Suquets (Aydat, Gelles, Montcel …, P.-de-D.) etc. Ajoutons le redondant Monsuquet à Sainte-Cécile-du-Cayroux (Tarn). L’orthographe avec –cq– est représentée dans des noms comme Le Sucquet (Dontreix, Cr. ; Manhac, Av. etc.) ou Les Sucquets (Montcel, P.-de-D. etc.)

Issus de la forme féminine sucha, on rencontre le Suchet (Boulazac, Dord. ; Montcel, P.-de-D ; Joannas, Ardc. etc.), le Grand Suchet (Saint-Hilaire-la-Croix, P.-de-D.), les Suchets (Charbonnières-les-Vieilles, id.) etc. On trouve là aussi un redondant Montsuchet à Chabreloche (P.-de-D.).

Cannes (Alpes-Maritimes) : le port, surplombé par Le Suquet et sa tour de guet

Les autres

Muni de différents suffixes, suc est à l’origine de quelques autres toponymes.

On note des doubles diminutifs :

  • en –aret : le Sucharet de Saint-Éloy-les-Mines (P.-de-D.) ;
  • en –arèl, –arèla : Le Sucarel (Costes-Gozon, Tayrac, Ledergues, Av. ; Tornac, Gard ; Octon, Hér. etc.), Le Suquarel (Montirat, Tarn), Sucarelle (Garrigues, Gard), Suquarelle (Galargues, id.), La Sucharelle (Teilhet, P.-de-D.)

L’augmentatif en –às, donnant le sucàs, le grand sommet, est représenté par Le Suchas (Champclause,  Saint-Julien-Chapteuil et Freycenet-la-Tour, H.-L.), le Suchas du Peu ( Monistrol-d’Allier, id.), le curieux diminutif Suchasson (Sagnes-et-Goudoulet, Ardc.)  et le féminin Suchasse (Saint-Léger-Vauban, Yonne). Dérivées du même augmentatif, les formes en –at apparaissent dans les noms du Suchat (Jullianges, Saint-Jeures … H.-L. ; Saint-Péray, Ardc. etc.), du Suchat de la Garnasse (Esplantas, H.-L. – garnasso, « fourré, broussailles, taillis, en Forez ») etc.

Le dérivé occitan sucal a donné Sucal (Vieussan, Hér. ; Montaillou, Ariège ; Montroc, Tarn, etc.), Suchal (Bel-Air-Val d’Ance et Grandrieu, Loz. etc.) et, avec vocalisation du l final en u, Le Sucau (Espartignac, Loz. etc.), Le Sucaud (Gout-Rossignol, Dord. etc.), Succaud (Lieutadès, Cant. etc.), Suchaud (Saint-Hilaire-le-Château, Cr. etc.).

La variante sucalh de sucal est à l’origine de noms comme Le Sucaillou (Saint-Victor-et-Melvieu, Av. – du diminutif sucailhon) et Le Suchalias (Astet, Ardc. – de l’augmentatif sucalhàs donnant suchalhàs), aux sources de l’Ardèche.

Enfin, le suffixe –ièra / –èira, indiquant la caractéristique d’un lieu, a fourni une centaine de toponymes comme La Suchère (Barnas, Ardc. , Lapte, H.-L., La Renaude, P.-de-D etc.) ou Sucheyre (Salettes, H.-L. etc.), Sucheyres (Lachamp-Raphaël, Ardc. etc.), Sucheyras (Mayres, Ardc. – avec augmentatif –às) ou encore le Sommet de Sucheyre (Laboule, Ardc., 1274 m).

On notera pour finir qu’à tous ces noms de lieux se rattachent des patronymes comme Suc, Suchet, Suquet, Suchel, Suchère et Sucheyre.

PS : cet article a été écrit à la suite d’une question posée par Un Intrus qui devrait y trouver de quoi satisfaire sa curiosité et que je remercie au passage pour m’aider dans ma recherche de nouveaux sujets.

La devinette

Il vous faudra trouver le nom d’un lieu-dit de France métropolitaine lié au mot du jour et qui sert également à nommer un bois.

La toute petite commune qui l’abrite doit son nom à des alluvions fertiles.

Le chef-lieu du canton a été cité sur ce blog, notamment à propos d’un bâtiment religieux qui, accompagné d’un adjectif, lui a donné la première partie de son nom. Précédée d’une préposition, la deuxième partie dudit nom est celui d’un cours d’eau.

Après avoir porté un nom issu du propriétaire gallo-romain de la villa originelle, le chef-lieu d’arrondissement a pris le nom de celui qui, selon la légende, aurait bâti à l’endroit indiqué une chapelle autour de laquelle la ville prospéra.

 

Réponse attendue chez leveto@sfr.fr

Crouzevialle à Voutezac (Corrèze) : la répàladev

LGF a rejoint Un Intrus sur le podium des découvreurs de la réponse à ma dernière devinette. Bravo à tous les deux !

Il fallait trouver Crouzevialle, un lieu-dit de Voutezac dans le canton de l’Yssandonnais, chef-lieu Objat, de l’arrondissement de Brive-la-Gaillarde, en Corrèze.

Voutezac, c’est ici :

Et Crouzevialle, là :

La toponymie

Crouzevialle : ce nom est issu de l’occitan cròs, « creux », et viala, « ferme ».

Villare, dérivé du latin villa, désignait à l’origine le domaine issu d’une villa. Ce terme a donné l’ancien français et l’ancien occitan vilar. Dans le domaine occitan est apparue la forme vialar avec diphtongaison du i en ia devant l issu du l géminé latin. Enfin, par endroits, on trouve la forme toponymique Viala, maintenant le a final du phonétisme originel, et attestant par là la chute de la consonne finale r. (NFLMF*)

Voutezac : ce nom est issu du celtique *Voltatiacon,  de Voltati(o)s et suffixe –aco, soit le « domaine de Voltatios ». Voltatis signifierait « Chevelu » (NLCEA*)

Canton de l’Yssandonais : ce canton porte le nom du petit pays formé autour du puy d’Yssandon. Le nom de la commune était aussi écrit Issandon.

On connait les formes anciennes Isandone fi sur une monnaie mérovingienne puis Issandone castro en 572. Ce nom se décompose en Iccianodunon, « la forteresse d’Iccianos ». Le gaulois dunum a été vu dans cet article. Le nom propre gaulois Silvius Silvester Iccianus est attesté dans une dédicace à Mercure, vraisemblablement du IIè siècle, trouvée à Vaison-la-Romaine (Vauc.) (NLCEA*)

Objat : attesté Obgac en 1315 (avec la graphie –gac pour –djac), du nom de personne gaulois *Obius, dérivé d’Obellius, et suffixe –aco (DENLF*) ou du nom d’homme roman Obvius  (TGF*).

Brive-la-Gaillarde : issu de gaulois briva, « pont », ce nom a été vu plusieurs fois sur ce blog, notamment dans le billet concernant le pont gaulois. Son déterminant Gaillarde est une épithète laudative issue du gallo-roman *galia, « force » (peut-être d’origine celtique ou bien d’une racine germanique wala), donnant le sens moderne de Brive-la-Forte.

*Les abréviations en gras suivies d’un astérisque renvoient à la bibliographie du blog, accessible par le lien en haut de la colonne de droite.

Les indices

■ « la ville natale d’un potentiel chef d’escadrille » : c’est dans une chanson de Georgius qu’on apprend que le nommé Onésime Dumou, natif de Brive-la-Gaillarde, deviendra chef d’escadrille quand les andouilles voleront.

Obélix : d’Obélix à Obellius et Obius ou Obvius puis à Objat, il n’y avait qu’un pas…

les peuples gaulois : Yssandon se trouvait jadis à l’extrémité sud-ouest du territoire des Lémovices, près de la limite est des Pétrocores et non loin de l’extrémité nord des Cadurques

Le nom des Lemovices est formé sur le celtique lemo, « orme » et vices « qui combattent » : il s’agit de « ceux qui combattent avec l’(arc en) orme » (ici) ; celui des Pétrocores signifie les « quatre peuples » ou les « quatre troupes ou armées » (ici) ; celui des Cadurques se prête à de nombreuses interprétations dont aucune n’est pleinement satisfaisante.

■ cette poutre de béton précontraint devait renvoyer à son inventeur, Eugène Freyssinet, né le 13 juillet 1879 à Objat

Ce vitrail, dont l’illustration montre un détail, a été réalisé par Chagall pour la chapelle de Saillant, située à Voutezac. Il s’agit de la dernière œuvre de l’artiste.

Les indices du mardi 28 janvier 2025

Un Intrus m’a proposé, en hésitant, … la bonne solution à ma dernière devinette. Bravo !

Rappel de l’énoncé :

Il vous faudra trouver trouver un lieu-dit de France métropolitaine lié à un des mots du jour au sens de « creux » accompagné du nom d’une habitation.

La commune qui l’abrite doit son nom à un Gaulois particulièrement chevelu, si on en croit son nom.

Le canton porte le nom adjectivé d’un de ses puys, lequel tient le sien de la commune où il est situé, un ancien fort gaulois.

Le chef-lieu dudit canton porte un nom issu vraisemblablement, lui aussi, de celui d’un homme gaulois.

Le chef-lieu d’arrondissement, au nom lui aussi gaulois, était réputé, dans l’esprit populaire d’avant guerre, pour être la ville natale d’un potentiel chef d’escadrille.

■ un indice pour le chef-lieu de canton :

Les indices du mardi

■ l’indice ci-dessus concerne le nom du chef-lieu de canton.

■ on se trouve ici à la limite entre trois anciens peuples gaulois : celui des tireurs à l’arc, celui des quatre troupes et celui d’un troisième au nom obscur.

■ pour le chef-lieu du canton :

■ et ce cadeau, pour la commune elle-même :

 

Réponse attendue chez leveto@sfr.fr

Crouze, Crouzet et Crouzette

Comme promis en conclusion de mon précédent billet qui concernait l’occitan cròs, « creux », je m’intéresse aujourd’hui aux toponymes en Crouze et aux diminutifs Crouzet et Crouzette. Comme on va le voir, ce serait trop simple de ne voir dans ces noms que des synonymes ou des diminutifs de Cros ou Croze vus précédemment.

Crouze et Crouse

On compte un peu plus de soixante-dix lieux-dits nommés Crouze(s) et une vingtaine nommés Crouse(s), précédés ou non d’un article. Le sens de « creux, dépression » est bien celui qu’il faut retenir pour ces toponymes comme Crouse Mouton (Sainte-Sigolène, H.-L. – Mouton, patronyme), Lou Crouze et le Ruisseau Del Crouze (Dienne, Cant.), Las Crouzès (Florentin, Tarn – avec une retenue d’eau artificielle), les Crouses (Saint-Vincent-les-Forts, A.-de-H.-P.) etc. Ces termes ont pu servir d’épithète comme par exemple pour la Combe Crouze (Bessines-sur-Gartempe, H.-V.) et la Font Crouse (La Celle, Allier) ou de complément comme pour le Camp de las Crouzes (Saint-Gervais-sur-Mare, Hér.).

Crouset et Crouzet

Le diminutif masculin, avec le sens de « petite dépression », se rencontre à près de quatre cents exemplaires. C’est le cas par exemple de noms d’anciennes fermes de l’Aveyron : Le Crouzet, près de Viviez ; de l’Ardèche : Le Crouzet à Ailhon, une ancienne métairie de l’abbaye de Chambon, le Crouzet à Boffres, une ancienne propriété des chevaliers de Malte ; de la Lozère : Le Crouzet-Plo aux Laubies (occitan plo : « plat, plan », le Crouzet-Chaffol (Chaffol : patronyme  dérivé de l’occitan chafaud, « échafaudage », surnom donné à celui qui fait le guet du haut d’une tour en bois) à Saint-Sauveur ; et dans de nombreux autres départements, où le toponyme peut également évoquer la simple dépression de terrain, la vallée mais parfois aussi la carrière de pierre (où le terrain est creusé).

Mais – et voilà où les difficultés commencent ! – Crouzet peut aussi avoir un sens purement anthroponymique. Comme chacun sait, le dernier décan d’avril et le premier de mai sont craints pour leurs gelées souvent dévastatrices : les bourgeons à peine éclos et trop tendres ne résistent pas à ces coups de gel et ce peut être la ruine pour l’agriculteur. C’est la période des saints de glace dite encore des Quatre Cavaliers : saint Georges le 23 avril ; saint Marc, le 25 avril ; saint Eutrope, le 30 avril ; et l’Invention de la Croix, le 3 mai – auxquels on ajoute parfois saint Jean-Porte-Latine, le 6 mai. Seul saint Georges est en réalité un « cavalier », qui ouvre la marche et donne à la série des saints une allure de Cavaliers de l’Apocalypse. L’Invention de la Croix n’évoque pas de saint, mais la découverte en 326, par sainte Hélène, de la croix où Jésus fut immolé. Cependant ce jour évoque également un saint dans l’esprit populaire qui énumère Jourquet, Marquet, Troupet et Crouset. Nous y voilà : on comprend que le nom de baptême Crouset ou Crouzet, donné à un enfant né le 3 mai, est devenu nom de famille et que ce dernier à pu servir à son tour à nommer une ferme, un hameau ou un lieu-dit. La distinction entre les noms  dérivés de « creux »  ou du patronyme ne peut alors se faire qu’en étudiant la topographie et l’histoire locales. Des noms comme le Vallon Crouzet (Meyronnes, A.-de-H.-P. ; Cervières, H.-A.) ne laissent guère de doute sur le sens de « vallon creux » comme celui de la Grange de Crouzet (Saizenay, Jura) ou du Mas Crouzet (Saint-Projet, T.-et-G. etc) ne peuvent être que des bâtiments appartenant à un nommé Crouzet. Mais les autres noms sont plus ambigus.

En pays de langue d’oïl, Le Crouzet (Doubs), attesté  Crozey en 1266, doit son nom au cognomen romain Chrysius avec suffixe –acum puis attraction des finales en –et et article tardif. Il en est de même pour Crouzet-Migette du même département.

(NB : pour les diminutifs Croset et Crozet, voir la mise à jour publiée en fin d’article précédent).

Crousette et Crouzette

La variante féminine occitane crosèta, diminutif de cròs, « creux » apparait là aussi dans de très nombreux toponymes que ce soit sous la forme Crousette ou Crouzette.

Cependant, se pose là aussi un problème d’interprétation puisque ces noms peuvent avoir le sens de « petite croix » ou de « croisement ».

Dès le Moyen Âge on multiplia les calvaires, les croix à la croisée des chemins, sur les limites seigneuriales ou encore sur les chemins de procession. Les rues et les places des villages et des villes en furent aussi bien pourvues. Toutes ces croix (occitan crous ou crotz) sont à l’origine de toponymes (La Croix, Croux etc.) tandis que les plus petites d’entre elles ont pu donner des noms en Crouzette ou Crousette qu’il sera difficile de distinguer de « petits creux ». On peut sans doute voir la croix dans les noms des cols de la Crouzette (Auzat, Bethmale, Biert, Bosc et  Samortein, Ariège ; Narbonne, Aude), des cols de la Crousette (Beuil, A.-M. ; Cervières, H.-A. ; saint-Maurice-de-Ventalon, Loz.), du Puy de la Crousette (chaudes-Aigues, Cantal), du Puech de la Crouzette (Saint-Paul-de-Massuguiès, Tarn), du Pas de la Crouzette (Buc, Aude), où une croix était plantée pour indiquer au marcheur qu’il avait atteint le sommet, mais il n’est pas exclu que, pour certains d’entre eux, cette crouzette ne signale un croisement de plusieurs voies (cf. plus loin). C’est en tout cas bien le sens de « petite croix » qu’il faut voir dans le nom de Lacrouzette (Tarn).

Col de la Crouzette (Bethmale, Ariège)

Les choses se compliquent encore quant on sait que de nombreux de crotz représentent le sens de croisement de chemins – et l’ambigüité se renforce quand on se souvient que de nombreuses croix marquaient les carrefours … C’est semble-t-il ce sens-là qu’il faut voir dans la majorité des noms de lieux-dits Crousette ou Crouzette (équivalents de la bien connue Croisette cannoise). Cela ne fait en tout cas guère de doute pour les Croix de la Crouzette (Gourdon, Ardc ; Cromac, H.-V. etc.), pour les Trois Crouzettes (Aniane, Hér.), la Font de la Crouzette (Larcat, Ariège) etc.

 

La devinette

Il vous faudra trouver trouver un lieu-dit de France métropolitaine lié à un des mots du jour au sens de « creux » accompagné du nom d’une habitation.

La commune qui l’abrite doit son nom à un Gaulois particulièrement chevelu, si on en croit son nom.

Le canton porte le nom adjectivé d’un de ses puys, lequel tient le sien de la commune où il est situé, un ancien fort gaulois.

Le chef-lieu dudit canton porte un nom issu vraisemblablement, lui aussi, de celui d’un homme gaulois.

Le chef-lieu d’arrondissement, au nom lui aussi gaulois, était réputé, dans l’esprit populaire d’avant guerre, pour être la ville natale d’un potentiel chef d’escadrille.

■ un indice pour le chef-lieu de canton :

Réponse attendue chez leveto@sfr.fr

Malacroze à Bas-en-Basset (Haute-Loire) : la répàladev

LGF et Un Intrus sont restés les seuls à avoir résolu ma dernière devinette. Bravo à tous les deux !

Il fallait trouver Malacroze ou Malacrose, à Bas-en-Basset, chef-lieu d’un canton de l’arrondissement d’Yssingeaux, dans le Velay, en Haute-Loire.

Bas-en-Basset, en Haute-Loire :

Malacrose, suivez la flèche rouge :

La toponymie

Malacroze ou Malacrose : dans le Dictionnaire topographique de la Haute-Loire (A. Chassaing et A. Jacotin, 1907), Le Malacroze est donné comme l’ « un des deux ruisseaux qui forment le Courbière » (l’autre étant le Compte). Issu de l’occitan mala cròsa, ce nom se traduit aisément par « mauvais creux », à comprendre ici comme le « mauvais ravin » ou, mieux, le « maudit ravin » (une recherche dans les archives communales devrait aider à comprendre l’origine de ce nom : combien de chutes, d’hommes ou de bêtes, s’y sont-elles produites ?). Le nom de l’endroit est passé au redondant Ravin de Malacroze et au Chemin de Malacroze qui le longe  :

On aura remarqué que l’orthographe hésite entre Malacrose (IGN) et Malacroze (FANTOIR).

Bas-en-Basset

Bas : le territoire autour du village est nommé Territorium Bassense en 940 et on parlera de la Parrochia de Basso en 986. Ce nom est issu du bas-latin bassum (locum), « bas lieu », en référence à sa position basse dans la vallée de la Loire par rapport aux montagnes qui l’entourent. Le nom de Bas apparait dès 1001 et il deviendra Bas-en-Forez en 1743 puis Bas-en-Basset en 1767. C’est cette dernière appellation, qui semble faire référence à un hameau sur l’autre rive de la Loire, qui lui restera mais ne sera officialisée que le 19 décembre 1958.  En réalité, la préposition en, qui semble vouloir dire que la grande Bas est incluse dans le petit Basset, se comprend mieux quand on sait que les géographes ont appelé Basset le petit pays autour de Bas [oui, je sais : le Basset qui accompagne le nom de Bas dans Bas-en-Basset n’est donc pas le nom du hameau mais celui du petit pays, contrairement à ce que j’écrivais dans l’énoncé. J’espère que cela n’a égaré personne.]

Basset : on trouve déjà écrit Basset en 1295, diminutif du précédent.

le Velay : le mois dernier, dans une répàladev concernant un lieu-dit Entérif (Laval-sur-Doulon, H.-L.), j’écrivais :

le nom de ce pays est formé au haut Moyen Âge sur le nom ancien Vellavi de la ville qui en était alors la capitale, aujourd’hui Saint-Paulien (H.-L.). Il est d’abord attesté a Vellavo en 581-87, formé sur le nom du peuple gaulois, les Vellaves. À partir du IXè siècle apparait l’adjectif Vellaicus formé avec le suffixe latin –icu, d’où le pagus Vellaico en 845. L’adjectif sera substantivé à partir du bas Moyen Âge, d’où l’ancien occitan Velai à la fin du XIIè siècle et le français Velay en 1335.

Le nom des Vellaves  viendrait  d’un terme celtique  *uellaui qui signifierait « montagnards », soit au figuré « ceux qui dominent », « dominateurs », « orgueilleux » ou encore « les meilleurs ».

Bas-en-Basset, à la frontière entre Vellaves et Ségusiaves

le Forez : on a vu plus haut que la commune s’est appelée Bas-en-Forez avant de prendre son nom actuel : elle a en effet partie du comté de Forez, du XIVè siècle à la Révolution. Il y a près d’un lustre, dans une répàladev concernant le Grun de Chignore, j’écrivais :

le nom de ce pays, attesté in agro Forensi en 918, est formé sur l’ancien nom de Feurs, Forum Segusiavorum au Ier siècle av. J.-C., soit le marché des Segusiaves.

In agro Forensi en 918 est une formation du haut Moyen Âge sur le nom ancien de la ville Forum accompagné du suffixe d’appartenance  –ense. On trouvera par la suite Forais en 1249 et Foreis en 1289 qui donnera Fores en 1302, Forest puis Fourez en 1446 et enfin Forez en 1663. Le comté apparait en 1184 sous le nom de Comitem Forensem qui deviendra comitis Foresii en 1205.

Le nom des Ségusiaves est formé sur le radical celtique seg(o), « puissant, valeureux, victorieux ».

Yssingeaux : le nom est attesté Parochia de Issinguaudo en 985, Issinger en 1383, Yssinghaux au XVè s, du nom de personne germanique Isingaudus traité comme *Issingaudus.

Isingaud est composé de isin ou isan, allongement de is « glace » , symbole de dureté, et de waldan « gouverner » (André Cherpillod, Dictionnaire étymologique des noms géographiques, éd. Masson 1986).

Les indices

 ■ il fallait compter cinq coqs sur cette image (même si l’un d’entre eux ressemble plus à une poule, comme me l’a fait remarquer LGF mais, bon, nobody’s perfect). Comme nous l’explique wikipedia,« le toponyme Yssingeaux ressemble dans l’occitan local (vivaro-alpin) à l’expression Los Cinc Jalhs  ( Les Cinq Coqs en français) ; depuis fort longtemps, les Yssingelais qui parlaient occitan pensaient fermement que le nom de leur ville signifiait bien  Les Cinq Coqs, et cette conviction a sans doute joué un grand rôle dans la genèse du blason de la cité », un blason parlant.

Ledit blason est « d’azur à cinq coqs d’or crêtés, membrés et barbés de gueules posés 2, 1 et 2, les deux en chef et les deux en pointe affrontés, soutenus en pointe d’une fleur de lys d’or. »

Le dessin du blason est issu du site l’Armorial des villes et villages de France, avec l’aimable autorisation de son auteur, Daniel Juric.

 ■ Chantecler (E. Rostand) pensait faire se lever le soleil grâce à son chant, comme sur cette illustration. Il annonçait l’aurore comme sont censés le faire les cinq coqs d’Yssingeaux, si on en croit la devise de la ville : evocant auroram.

■ le Copacabana Palace de Rio-de-Janeiro a été bâti sous les ordres de l’architecte français Joseph Gire, né le 10 janvier 1872 à Yssingeaux.

La Montagne (J. Ferrat) : pour les Vellaves, les « montagnards » qui ont donné leur nom au Velay.

Les indices du mardi 21 janvier 2025

LGF est déjà venu à bout de ma dernière devinette. Chapeau !

Un Intrus me propose à l’instant la bonne solution tout en n’étant pas très sûr de lui …

Rappel de l’énoncé :

Il vous faudra trouver un lieu-dit de France métropolitaine dont le nom est lié aux mots du jour [cros et croze]. Son nom est aussi celui d’un ruisseau, d’un ravin et d’un chemin.

La commune qui abrite ce lieu-dit porte un nom relatif à sa topographie associé au nom d’un de ses hameaux qui n’est autre que son diminutif, les deux reliés par un mot de liaison — comme si on avait Machine-x-Machinette.

Cette commune est aussi le chef-lieu du canton.

Le pays historique porte un nom issu de celui de sa ville principale, ancienne capitale d’un peuple gaulois que vous allez finir par bien connaître, à force.

Le chef-lieu d’arrondissement tient son nom de celui d’un homme germanique « dur comme la glace ».

Un  indice pour le chef-lieu d’arrondissement :

Les indices du mardi

■ pour compléter l’indice précédent, en forme de devise:

■ toujours pour le chef-lieu d’arrondissement :

■ pour le peuple qui a donné son nom au pays :

■ quant au toponyme à trouver lui-même, je rappelle qu’il désigne un lieu-dit, un ravin et un chemin, tous dans la même commune.

Réponse attendue chez leveto@sfr.fr

Cros et croze

Le fichier IGN qui recense les noms de lieux-dits, habités ou non, de cours d’eau, de reliefs et de voies qui apparaissent sur les cartes de France au 1: 25 000, contient plus de mille Cros et autant de Croze, très majoritairement en régions de langue d’oc, notamment dans le Massif Central.

La traduction en français de l’occitan cròs est « creux, le creux », du gaulois croso, de même sens, lui même d’une base pré-celtique *krotton. Mais qu’est-ce exactement que ce « creux » ?

En général, il s’agit du point le plus bas d’une zone déterminée comme une vallée ou du bas d’un versant, le Cros s’opposant par exemple au Puech.

Près du Caylar, la commune héraultaise Le Cros (Beate Marie de Croso en 1230) est ainsi située dans une dépression fermée au nord par les gorges de la Virenque, à l’est par le Pic de la Buissonnade (833 m) et le Pioch des Mounios (796 m), au sud par le Puech Fulcrand (850 m) et la Guynée (795 m) et à l’ouest par Le Mont Estremal (768m), le Serre de Limounesque (808 m) et le Pic de l’Aramount (879 m). Au nord-ouest de Saint-Hippolyte-du-Fort, la commune gardoise Cros (de Crosos en 1314) porte le nom de la vallée creusée par le Vidourle. Les communes Cros (P.-de-D.), Cros-de-Géorand (Ardc., Crosos en 937 et Croso Guirandi en 1275, du nom du hameau d’où est originaire le seigneur), Cros-de-Montvert (Cant., Crosum Montisviridi au XIVè siècle) et Cros-de-Ronesque (id, Cros en 1289 ; Ronesque : Ronesca au XIVè siècle, ancienne commune jointe à Cros-de-Montamat en 1846) sont toutes également situées dans une dépression.

Les noms de lieux-dits sont, on l’a vu, bien plus nombreux, que cros y soit employé comme nom ou adjectif ou qu’il soit déterminé ou déterminant. Selon les cas, cros a pu désigner un creux du relief, un vallon ou une simple dépression. En dialecte bourguignon, le cros désigne une mare dans un point bas du relief. Parfois, le cours d’eau prenant le nom de la vallée, on a ainsi, dans l’Hérault,  le Cros, affluent du Jaur et en Ariège, le Cros un ruisseau de Castex. Par endroit, le cros, vu sa situation favorable, prend le sens de « bonne terre labourable ». Il n’est bien sûr pas question de donner ici tous ces Cros.

On citera le Cros de Cagnes, un creux dans la côte devenu nom d’un quartier de Cagnes-sur-Mer (A.-M.), le Cros Blanc, un hameau de Beaumontois-en-Périgord (Dord.), qui doit son nom à une petite mare, le Cros Nègre, à Cubjac-Auvézère-Val d’Ans (id.) et le Cros Rouge à La Dornac (id.) qui doivent leur nom à je ne sais quoi, le Cros Chaud à Chanac (Loz.) et le Cros Ardent à Florac (id.) etc. Et je n’oublie pas, dans le Var, l’île de Port-Cros, qui était « la Messé, l’île du milieu [des îles d’Hyères], pour les  marins venant de Marseille. Elle doit son nom actuel à la forme en creux (cros en occitan) de son port » (Claude Gantet, Dictionnaire étymologique des îles françaises, éditions désiris, 2023).

Le port en creux de Port-Cros

Dans les causses au relief karstique, cròs a pu prendre un autre sens : celui d’aven, de trou dans le causse.  Sur le plateau de Villeneuve, au sud-ouest du département de l’Aveyron, on trouve ainsi plusieurs Cros répondant à ce sens. Plus au sud, dans la commune de Martiel, le ruisseau du Cros et le hameau le Cros doivent leur nom au trou dans lequel le ruisseau s’engouffre pour se perdre.

C’est toujours avec ce sens de trou ou grotte qu’on trouve la forme simple cro à l’origine du nom du célèbre Abri du Cro-Magnon aux Eyzies (Dord.) – récemment cité par Jacques C. dans un commentaire qui m’a incité à écrire ce billet – mais aussi dans le Cro du Juge et le Cro de l’Homme (Thenon, id.) ou encore dans la Grotte de Cro-Bique (Beynac-et-Cazenac (id.). La grotte de Rouffignac (Rouffignac-Saint-Cernin-de-Reilhac, id.) est aussi appelée Cro de Grandville. On connait également le Cro de Laligné à Gavaudun (L.-et.-G.), le Crô du Puy à Arzembouy (Nièvre), le Carrefour du Crô Blanc à Champlémy (id.) et le Crô de la Charbonnière, une simple mare à La Chapelle-Saint-André (id.). Signalons également le Trou du Cro à Chalagnac (Dord.) connu des spéléologues comme le Trou du cul, le Cro de Bichou à Valeuil (id.) et le Cro de Jovis à Château-Chevis (H.-V.), une petite grotte dans le gneiss.

Mais, dans ce même sens, c’est le féminin cròsa qui est le plus souvent utilisé. C’est par exemple le cas de La Croze, près du gouffre de Bannac à Marroule, de la grotte de La Croze à Séverac-d’Aveyron ou encore de La Croze de Tire-Mouton, une cavité semble-t-il artificielle à Montsalès, toutes dans l’Aveyron, et aussi de La Croze d’Enfer à Veyrines-de-Domme  (Dord.), de La Croze Trintinière à Gignac (Lot), un gouffre de 18 m de profondeur, de la grotte de la Croze à Saint-Martin-du-Mont (Ain), un abri préhistorique etc.

Ce féminin apparait dans plus de mille autres noms de lieux, en commençant par la commune de Croze (Cr.), qui doit son nom à la rivière qui l’arrose, la Creuse, dont le nom Crosa du IVè siècle fait référence à son lit encaissé à travers le massif granitique et qui a donné également son nom à Crozant (Cr., Crosenc en 1019, avec suffixe adjectival –enc). Mentionnons également les communes de Marcillac-la-Croze (Corr.) où la Croze désigne un de ses hameaux (la Crose chez Cassini, feuille 35, Sarlat, 1783) et de Crozes-Hermitage (Drôme) qui était parrochia de Crosis en 1120 avant d’obtenir son nouveau nom en 1920. Et je n’oublie pas la varoise Villecroze qui avait fait l’objet d’une devinette à propos de son blason parlant et qui doit son nom à une cavité naturelle intégrée dans une forteresse troglodytique.

Remarquable avec des œufs brouillés à la truffe

Les noms des lieux-dits peuvent avoir plusieurs sens, selon les régions : dans les Causses, en
Languedoc, en Périgord, on l’a vu, c’est soit une grotte, soit une anfractuosité, soit une doline ; dans le Dauphinois, il peut s’agir d’un ravin ou d’une cavité ; en Provence, d’un trou ou d’une grotte, voire d’une fosse ou même d’un tombeau ; en Lozère, d’une tanière ; en Gascogne, d’une fosse profonde creusée dans la terre dans lesquelles on descendait par des échelles pour y entreposer le blé etc. Chacun des lieux-dits devrait être étudié séparément pour savoir ce que cache exactement son nom …

En tant qu’épithète, cròs, cròsa a servi de déterminant pour des noms de vallée : on compte ainsi une quinzaine de Combecrose ou Combecroze et près de cinquante Valcrose ou Valcroze. Le hameau Croze Marie de Collat (H.-L.) qui était Cros Marie au XIVè siècle, le « vallon de Marie , a donné le nom de famille Crozemarie. Plus rares sont les noms qui ont vu l’agglutination de l’article : à peine une dizaine de Lacrose ou Lacroze. On ajoutera à ces derniers le nom de la commune d’Ascros (A.-M.) qui était de Crocis en 1066 et qui doit son nom à l’occitan als, « aux » et cròs, « creux ».

Mise à jour du 24 janvier 2025 :

On trouve bien sûr des diminutifs en Croset/ette et Crozet/ette, qui apparaissent dans les noms de très nombreux lieux-dits et des communes de Crozet (Ain) et des Crozets (Jura). Le nom du Crozet (Loire) est semble-t-il lié à un croisement de voies antiques (pour ce sens de « croix, croisement », cf. l’article suivant)

Je n’ai pas pris en compte, dans ce premier billet, toutes les formes qui sont issues du gaulois crosa, complété ou non par un suffixe. La tâche aurait été quasi impossible tant ces formes sont nombreuses. H. Sutter, auteur du remarquable site concernant les toponymes de Suisse romande, Savoie et environs, en compte soixante-quatre ! : Crâ, Crau, Crausa, Crausaz, Crause, Crauses, Craux, Creusa, Creusaine, Creusats, Creusaz, Creuse, Creuses, Creuset, Creusettes, Creusiers, Creusis, Creuson, Creusot, Creux, Creuze, Croisets, Croisette, Croisettes, Cros, Crosa, Crosaillon, Crosat, Crosats, Crosattaz, Crosayes, Crosaz, Crose, Crosé, Croses, Croset, Crosets, Crosetta, Crosette, Crosettes, Crosex, Croson, Crosses, Crossettes, Crou, Croue, Crouet, Crouey, Crouja, Crous, Crousa, Crousaz, Croux, Croz, Crozat, Crozats, Crozattes, Croze, Crozes, Crozet, Crozette, Crozot, Crua, Crusaz. Excusez du peu !

On verra en tout cas, dans un prochain billet, les noms en Crouze, les diminutifs Crouzet et Crouzette, et les problèmes que pose leur interprétation. Il y aura peut-être un troisième billet pour faire un rapide tour des plus intéressants parmi les autres.

La devinette

Il vous faudra trouver un lieu-dit de France métropolitaine dont le nom est lié aux mots du jour. Son nom est aussi celui d’un ruisseau, d’un ravin et d’un chemin.

La commune qui abrite ce lieu-dit porte un nom relatif à sa topographie associé au nom d’un de ses hameaux qui n’est autre que son diminutif, les deux reliés par un mot de liaison — comme si on avait Machine-x-Machinette.

Cette commune est aussi le chef-lieu du canton.

Le pays historique porte un nom issu de celui de sa ville principale, ancienne capitale d’un peuple gaulois que vous allez finir par bien connaître, à force.

Le chef-lieu d’arrondissement tient son nom de celui d’un homme germanique « dur comme la glace ».

Un  indice pour le chef-lieu d’arrondissement :

Réponse attendue chez leveto@sfr.fr