C’est au mois d’août qu’on fait les fous dit la chanson … Il nous reste quelques jours, profitons-en pour aller danser !
Après avoir éliminé sauter (occitan saltar/sautar), hérité du latin classique saltare, « danser », l’ancien français baller (occitan balar), d’un bas latin ballare, fut lui-même remplacé dans la langue populaire par danser (occitan dansar) du francique *ditjan.
Ces trois verbes et leurs dérivés ont laissé des toponymes et des anthroponymes, les uns ayant pu être à l’origine des autres.
Sauter – saltar/sautar
L’individu qui aime « sauter », c’est-à-dire danser, dans l’ancienne langue, était le sauteur ou sautour mais aussi le sauterel (sauterelle est la danseuse et le nom d’une danse chez Godefroy) ou sautarel. Ces quatre termes ont donné des anthroponymes qui ont pu à leur tour donner des toponymes.
Il est cependant mal aisé de faire la distinction entre les différents sens possibles de ces noms de famille qui peuvent désigner :
- le danseur ;
- le mi-larron mi-luron qui a pris l’habitude de passer par-dessus les murailles, le saute-barrière ;
- celui qui fait profession de pratiquer, sur les foires, des acrobaties, c’est-à-dire le saltimbanque qui « saute sur un banc », c’est-à-dire « une estrade ».
Plusieurs lieux-dits dans le Midi sont appelés Sautarel, à Murs et Méthamis (Vauc.), Saint-Pastour (L.-et-G.), Betchat (Ariège) etc. et un ruisseau est joliment dit Sautarel à Puget-Ville (Var). En pays de langue d’oïl, nombreux sont les toponymes en Sauteur, Sauteuse (dont un Bois de la Sauteuse à Épinal, Vosges, que je ne pouvais pas sauter manquer), Sautereau, Sauterelle, etc. dont il est fort difficile de dire à quel champ sémantique ils se rapportent.
Avec le sens de « danseuse », c’est-à-dire qui bouge, branlante, on trouve une Pierre Sauteuse à Neauphle-le-Château (Yv, un menhir branlant aujourd’hui détruit.) à marier au Rocher Sauteur de Pégairolles-de-Buèges (Hér., peut-être un rocher qui a sauté/est tombé de la hauteur en surplomb). Le sens le plus répandu est celui de « sauter, bondir » qui accompagne souvent des noms d’animaux comme Saute-Loups (Chenôve, S.-et-L.), Saute-Loube (saint-Prix, Allier, « louve »), Saute-Bouc (Levignac-de-Guyenne, L.-et-G.), Saute-Chèvre (Les Cerqueux-sous-Passavant, M.-et-L.), Saute-Chien (Saint-Saturnin, Char.), Saute-Counil (Meussac, Ch.-Mar., « lapin »), Saute-Crabe (Frespech, L.-et-G., « chèvre »), Saute-Crapaud (Bannegon, Cher), Saute-Jau (Croignon, Gir., « coq »), Saute-Lièvre (Jouques, B.-du-R.), Saute-Perdrix ( Le Boulvé, Lot), Saute-Renard (Pineuilh, Gir.) et d’autres. Dans le Midi, on trouve un Saltebiquet (Vimenet, Av.) et un Saltebouc (saint-Étienne-Vallée-Française, Loz.). Les noms de personnes sont également présents comme Saute-Bedel (Condat, Cantal, « bedeau »), Saute-Bergère (Néré, Ch.-Mar., etc.), Saute-Grelet (Saint-Martin-de-Freigneau, Vendée), Saute-Ramond (Beaupuy, T.et-G.). N’oublions pas le Saute-en-l’Air (Saint-Pantaléon, Vauc.), Saute-qui-Peut (Villegouge, Gir.), le Saute-Haie (Grandvilliers, Vosges) et le Saute-Murots (Fondemand, H.-S.). Mention particulière pour Sautepaille (Petit-Bersac, Dord.) et Sauta-la-Paille (Aspiran, Hér.), où il s’agissait de faire « danser la paille » donc d’une aire de battage. Et que penser de Saute-aux-Prunes (Bazauges, Ch.-Mar.) ?
Il convient par ailleurs de ne pas tomber dans le piège des dérivés du latin saltus qui désignait une région de bois et de pacages ou encore, en montagne, un défilé forestier. Le mot s’est conservé en toponymie sous la forme saut ou sault et dans des anthroponymes comme Sautel, Saltel, Sautet, Saltet…
Baller – balar
Dès 1292, Étienne Boileau signale dans son Livre des Mestiers, le balland, le danseur et musicien qui accompagnait les fêtes, d’où le baladin. Des noms de famille sont formés sur ce thème, la langue d’oïl hésitant entre le simple et le double ll, tandis que la langue d’oc privilégie le simple l. On connaît ainsi des noms comme Baland, Balland, Balaire, Balarin, Balandier. La balade, occitan balada, séance de danse, est à l’origine de noms comme Baladié, Baladier et des diminutifs Baladon, Baladou, au sens d’« amateur de ». On peut voir, dans l’ensemble de ces noms de famille, la représentation de l’état de baladin : au Moyen Âge, ceux-ci entrecoupaient leurs déclamations, de chansons de geste, de danses et de musique, sur les places des villes et villages et dans les grandes salles des châteaux. Tous ces noms ont pu donner des toponymes qu’il serait fastidieux de tous citer. Signalons toutefois la Ballanderie ancienne propriété d’un certain Balland à Tannerre-en-Puisaye (Yonne), les Balladins à Villard-Sallet (Sav., avec double ll), etc.
En langue d’oc, on connaît Baladou, nom d’une commune du Lot et de plusieurs lieux-dits ( Blanquefort-sur-Garonne, L.-et-G. ; Gouzens, Lot ; Le Garric, Tarn ; Belmont-Sainte-Foi, Lot) qui tous sont issus d’un bas latin *ballatorium, « endroit où on danse », c’est-à-dire espace plat et dégagé propre à l’implantation d’une ferme, d’un hameau. Sur le même modèle a été formé le nom de Baladour à Sainte-Anastasie dans le Cantal et à Naves en Corrèze (DENLF*, NFLMF*). L’hypothèse de Nègre (TGF*) qui voit dans le nom de Baladou (Lot) un diminutif de l’occitan valat, « fossé », et dans celui de Baladour (Cant.) un dérivé du verbe valadar, « munir de fossé », me semble moins convaincante : la présence de nombreux toponymes de ce type implique qu’on ait construit autant de fossés autour de lieux-dits (qui ne le méritaient pas tous, certains étant même en hauteur et inhabités) et que ces fossés aient eu une telle importance qu’ils leur ont laissé leur nom.

Notons enfin que Balanda qui est sans doute une graphie de balandar avec perte du r final de la prononciation et de la graphie a eu probablement le même sens que Baladou, d’où le nom de famille Balanda et le nom du Mas Balanda à Perpignan (P.-O.).
Il convient, là aussi, d’éviter les pièges que sont les toponymes formés sur la racine pré-indo-européenne *bal, à valeur oronymique de « rocher escarpé, et, par extension, « cavité au pied d’un rocher », « grotte », ceux dérivés du nom du (genêt à) balai et du breton balan ou encore ceux dérivés d’anthroponymes gaulois (Balannus), latin (Ballius) ou germanique (Ballo).
Danser – dansar
Les dérivés de ces verbes, apparus dans la langue courante après les précédents, sont par conséquent plus modernes et de compréhension plus facile.
Les lieux-dits la (les) Danse(s) sont assez nombreux mais l’origine exacte de ces noms reste souvent mystérieuse, même si le nom est parfois précisé comme aux Belles Danses (Betz-le-Château, I.-et-L.). La légende locale est à l’origine de plusieurs Danse des Fées (Canon, Somme ; Auxi-le-Château, P.-de-C.). En Languedoc, dansadou, « le lieu où on danse », est à l’origine du Dansadou (Corbès, Gard) et des Dansadoux (Medeyrolles, P.-de-D.) auxquels répondent la Salle de Danse (Ménestreau-en-Villette, Loiret) et plusieurs Danseries (Artins, L.-et-C. ; Rémalard, Orne ; Oisseau, May. etc.).
Fort répandus sont les rochers branlants comme la Pierre qui Danse (Rouillac, Char. ; Le Theil, Allier ; Paladru, Is. ; Issoudun, Indre etc.), la Roque Danseuse (Saint-Laurent-de-la-Cabrerisse, Aude), la Pierre Danse (Limeyrat, Dord.) etc. auxquels on peut ajouter Danseperré (Virelade, Gir.) et les Rocs Dansaïres (Névian, Aude).
Peu d’animaux entrent dans la danse sauf à Danse Vache (Belan-sur-Ource, C.-d’Or) et à la Danse au Lièvre (Chuisnes, E.-et-L.). Parmi les végétaux, si on excepte les quelques Bois de la Danse (Charmont-de-la-Beauce, Loiret etc.) et Champs de la Danse (Cherveux, D.-Sèv.), je ne trouve que le Chêne de la Danse (Champignelles, Yonne) et le Chêne à la Danse (Chezal-Benoît, Cher).
Restent Danse-l’Ombre (Vignevieille, Aude ; Curel, A.-de-H.-P.), Danselombre (Saint-Étienne-de-Puycorbier, Dord. ; Sauveterre-Saint-Denis, L.-et-G ; Layrac, L.-et-G.) et Dansalombre (Durban, P.-de-D.) pour lesquels je n’ai pas d’explication convaincante sauf à faire un rapprochement avec danso-à-l’oumbro, surnom donné à un fainéant selon F. Mistral.
NB les danses qui doivent leur nom à des toponymes ont fait l’objet d’un billet il y a déjà huit ans …
*Les abréviations en gras suivies d’un astérisque renvoient à la bibliographie du blog, accessible par le lien en haut de la colonne de droite.

La devinette
Il vous faudra trouver un lieu-dit de France métropolitaine dont le nom est formé de quatre mots (ou cinq, ça dépend des sources) :
- le nom d’une habitation ;
- une préposition (suivie ou non d’un article) ;
- le nom d’un personnage substitut de dame Nature ;
- un des trois verbes du billet à la troisième personne du singulier du présent de l’indicatif.
Comme si ce lieu-dit s’appelait *Château de (la) Nature Saute.
Dernière précision : ce toponyme est exprimé dans la langue régionale et, dans cette région, on utilisait ce syntagme « nature saute » pour décrire un phénomène atmosphérique bien précis.
Le nom de la commune, un hagiotoponyme, est complété par celui du pays, lequel signifie qu’il est particulièrement caillouteux.
Le nom du chef-lieu d’arrondissement indique que son environnement était marécageux.
■ un indice pour le lieu-dit lui-même :

■ un indice pour un événement meurtrier peu connu qui a marqué la commune :

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